Dans cette étude, il sera question de déterminer, s'il y en a, les avantages que procure la cryptomonnaie bitcoin (Nakamoto, 2008) dans la gestion d'un portefeuille d'actifs diversifiés. Pour cela, deux périodes de crises et une période récente de hausse des marchés boursiers seront étudiées, afin d'analyser le comportement du bitcoin dans différentes conditions de marché en comparaison avec d'autres classes d'actifs.
Les classes d’actifs
La performance des principaux actifs et indices (v. Tableau 1) sera étudiée et comparée à la celle du bitcoin.
Les données et paramètres étudiés
Toutes les données ont été importées à partir de Bloomberg, et voici quelques précisions quant à leur exploitation :
- il y a en moyenne 252 jours ouverts sur les marchés boursiers par an, c'est donc ce chiffre qui a été utilisé pour annualiser les résultats ;
- les rendements des actifs/indices calculés dans l'étude sont logarithmiques ;
- le taux sans risque choisi est 1,42 %, soit le taux actuel des bons de trésor US 1 an ;
- tous les actifs/indices de l'étude sont côtés en dollars US.
- le rendement annualisé : le rendement des actifs ;
- la volatilité annualisée : une mesure du risque, la volatilité mesure l'amplitude des variations du cours d’un actif financier ;
- le skew : une mesure de l'asymétrie de la distribution des rendements par rapport à la loi normale. Permet de savoir si la médiane est supérieure (skewness positive) ou inférieure (skewness négative) à la moyenne, et donc de connaître la probabilité qu'un futur rendement soit supérieur à la moyenne des rendements ;
- le kurtosis : c'est la mesure du poids combiné des queues de distribution par rapport au reste de la distribution. Cela mesure donc l'éloignement de la distribution des rendements par rapport à leur moyenne, définie à son tour par l'espérance mathématique ;
- le ratio de Sharpe : une mesure de la rentabilité du portefeuille par rapport au risque ;
- la corrélation : C'est une approche statistique décrivant l'intensité de la liaison entre deux variables, sans pour autant statuer sur la relation de cause à effet de celles-ci. Elle est calculée en divisant la covariance des deux variables par le produit non nul de leurs écarts types respectifs.
Étude du bitcoin durant la crise chypriote (25 juin 2012-30 mars 2013)
Comme le décrit M. Kaplan (2013), la sévère récession économique touchant la Grèce à partir de 2010 a eu des répercussions sur le secteur bancaire chypriote, celui-ci ayant une large part de ses investissements en Grèce. En juin 2012 l'agence de notation Fitch a baissé la note de Chypre à « spéculative » (en-dessous de BBB-), et il est apparu clair que le pays et les banques de celui-ci ont eu besoin d'une aide financière internationale afin de ne pas faire défaut. Les banques chypriotes abritant d'importants capitaux off-shore, russes notamment. Ces grandes fortunes ont cherché à investir urgemment leur argent ailleurs. Le bitcoin est alors apparu pour la première fois comme une valeur refuge, n'étant soumise à aucune entité centrale.
Cette période entre le 25 juin 2012 et mars 2013 (fin de la crise grâce à un accord passé avec la Troïka) correspond à un gain d'intérêt significatif des investisseurs envers le bitcoin en tant que placement alternatif (Kanter, 2013).
On observe un rendement annualisé de 3 236,26 % pour le bitcoin. Ce rendement est hors du commun, et est certainement expliqué par le contexte politique de cette crise chypriote qui a poussé les grandes fortunes à s'intéresser aux moyens d'échapper au système bancaire pour ne pas risquer un prélèvement de leurs dépôts par les banques en cas de crise. Le bitcoin a été révélé au monde entier à ce moment-là, et son rendement est dû à une course vers des investissements alternatifs. Les principaux indices européens, américains et asiatiques ont connu une période haussière avec des rendements annualisés supérieurs à 20 %. C'est donc une crise politique propre à Chypre et aux grandes fortunes qui a propulsé le bitcoin à de tels rendements.
L'or a quant à lui baissé de 7,81 % en moyenne annuelle sur cette même période. Cette valeur étant considérée historiquement comme la valeur refuge par excellence, la différence très marquée entre les rendements du bitcoin et de l'or est intéressante, car elle ouvre de nouvelles perspectives de diversification aux gérants de portefeuille.
La volatilité annualisée du bitcoin est très élevée et proche de celle du VIX, qui reflète la volatilité implicite du S&P 500. Le bitcoin serait donc un bon indicateur de la volatilité implicite des marchés.
Les rendements extrêmes du bitcoin, comparés aux autres actifs, sont confirmés par un kurtosis très élevé de 23,18, qui reste cependant inférieur à celui de l'or. Un kurtosis supérieur à 3 est leptokurtique et indique la présence de queues de distribution épaisses traduisant des valeurs extrêmes dans les rendements, positifs comme négatifs.
La skewness du bitcoin est négative, signifiant un grand nombre de rendements positifs, mais aussi des rendements négatifs rares et extrêmes. Le bitcoin est le seul actif avec l'or et l'indice du dollar US à avoir un grand nombre de rendements supérieurs à la moyenne de ses rendements dans sa distribution. Le bitcoin est aussi le seul parmi les 3 actifs à skewness positive à avoir un ratio de Sharpe supérieur à 1.
Le ratio de Sharpe est un indicateur de la rentabilité (marginale) obtenue par unité de risque pris. S'il est supérieur à 1, alors l'actif en question surperforme le référentiel, ici le taux sans risque, sans augmentation proportionnelle du risque pris.
En conclusion, le bitcoin est l'actif ayant le plus surperformé le référentiel (ratio de Sharpe=2,94), ici le taux sans risque, tout en ayant des rendements majoritairement supérieurs à la moyenne de ses rendements. L'excès de volatilité vis-à-vis des autres actifs (exceptés le VIX) a été plus que compensé par les rendements. Le bitcoin a donc été le meilleur investissement possible durant cette période de crise politico-financière.
Deux actifs sont totalement décorrélés lorsque leur corrélation est de 0 %. On peut voir que le bitcoin est très faiblement corrélé avec les autres indices/actifs. En effet, sa plus forte corrélation est de -13,08 % avec l'indice asiatique, alors que toutes les autres classes d'actifs représentées contiennent des corrélations positives/négatives supérieures/inférieures à 30 %/(-30%) entre elles. Le fait que le rendement du bitcoin a été le plus prolifique en temps de crise couplé à sa décorrélation en fait une attraction majeure pour les gérants souhaitant performer durant une période d'incertitude politique et financière tout en diversifiant leur portefeuille.
Étude du bitcoin durant la crise chinoise (15 juin 2015-15 févr. 2016)
Les inquiétudes du marché concernant le ralentissement de l'économie chinoise ont
causé une crise boursière de juin 2015 à février 2016. La bourse de Shanghai a ainsi perdu un tiers de sa valeur moins d'un mois après le début de la crise, entraînant dans son sillage les autres places
Le rendement annualisé du bitcoin sur cette période est très élevé (115,33 %), mais le ratio de Sharpe est à peine plus élevé que celui de l’indice suivant les obligations, à 1,39 contre 1,29, alors que l’indice des obligations a un rendement annualisé 10 fois inférieur (8,18 %). Le gain par unité de risque pris est quasiment similaire, et cela est dû à un risque très important encouru par le détenteur du bitcoin. Ce risque, c’est la volatilité annualisée de 54,19 %. L’indicateur de la volatilité implicite, le VIX, montre que les marchés étaient sujets à une grande instabilité des cours durant cette période, et le bitcoin est le produit captant le mieux cette volatilité (le VIX étant la volatilité implicite du S&P500).
La skewness du bitcoin est négative, les rendements sont donc majoritairement au-dessus de la moyenne des rendements, avec quelques rendements extrêmes négatifs.
Dans le même temps, le kurtosis du bitcoin est comparable à celui de l’or et du DXY (indice dollar US), et est beaucoup moins important que pendant la crise chypriote (2,60 contre 23,18). Il y a donc moins de rendements extrêmes du bitcoin durant la crise chinoise, mais c’est la même chose pour l’or (2,27 contre 29,47). Difficile de conclure si le bitcoin est devenu un produit plus mature entre 2012 et 2015, ou si les conditions de marché étaient complétement différentes à ces deux périodes.
Lors de cette crise chinoise, qui a vu les principaux indices boursiers subir des pertes significatives (-11,70 %, -24,92 %, -36,32 % pour le S&P, Euro Stoxx et le MSCI Asia), le bitcoin a été le produit le plus rentable, et de loin.
La plus forte corrélation du bitcoin est de 7,07 % avec l'Euro Stoxx 50, alors que tous les autres actifs ou indices ont entre eux au moins une fois des corrélations positives/négatives supérieures/inférieures à 49,27 %/(-42,04%). On observe donc pour la deuxième fois une faible corrélation du bitcoin en temps de crise par rapport aux actifs et indices étudiés. Et on observe également pour la deuxième fois que le bitcoin est l'actif avec le ratio de Sharpe le plus élevé (1,39), ce qui en fait pour cette période l'investissement le plus rentable par rapport au risque pris.
Étude du bitcoin durant les élections américaines et l’ère post-Trump (1er mars 2016-1er sept. 2017)
La dernière période étudiée englobe les 18 derniers mois et correspond à une période haussière des marchés boursiers. L'indice phare de la bourse américaine, le S&P500, est passé de 1937 à 2 474 points, soit une hausse de
Le rendement annualisé du bitcoin sur cette période est de 377,20 %, le plus élevé des actifs et indices étudiés. Le ratio de Sharpe est de nouveau le plus important pour le bitcoin, à 2,50 contre 2,18 pour l'indice asiatique et 1,41 pour le S&P 500, les deux autres indices ayant les meilleurs ratios de Sharpe sur cette période. Le bitcoin est de nouveau le meilleur investissement rendement/risque, malgré une forte volatilité annualisée de 62,05 %, contre 13,17 % et 9,31 % pour l'indice asiatique et le S&P 500.
La skewness du bitcoin est positive cette fois-ci, contrairement aux 2 périodes de crise précédemment étudiées. Les rendements sont donc majoritairement en-dessous de la moyenne des rendements, avec quelques rendements extrêmes positifs.
Le kurtosis est de 4,95 pour le bitcoin en cette période, ce qui est un peu plus élevé que pendant la crise chinoise (2,60), mais beaucoup moins élevé que pendant la crise chypriote (23,18). Les queues de distributions sont moins épaisses pour le bitcoin que pour le S&P 500 ou l'Euro Stoxx par exemple (kurtosis de 5,62 et 15,47), les rendements extrêmes par rapport à la moyenne des rendements sont donc plus rares pour le bitcoin que pour les deux indices cités.
La volatilité a atteint des niveaux très bas (le VIX a baissé en moyenne de 0,14 % par jour durant la période étudiée), ce qui signifie que l'environnement boursier n'était pas considéré comme risqué par les acteurs du marché. Malgré cela, le bitcoin a quand même surperformé les autres actifs et indices C'est donc un actif performant dans différentes conditions de marché, et pas seulement en temps de crise.
Ce qui change cette fois par rapport aux autres périodes étudiées, c'est que cette période correspond à une hausse continue des marchés boursiers, une période fortement bullish. Et le bitcoin a de nouveau été l'actif le plus performant, malgré une volatilité (et donc un risque) plus élevée que les autres indices et actifs étudiés (à l'exception du VIX). Le bitcoin n'est donc pas seulement un rendement profitable en temps de crise, lorsque les investisseurs cherchent à protéger leur capital en investissant dans des valeurs refuges. Il est aussi un investissement rentable en temps de marchés haussiers. C'est donc sans conteste un actif qui peut trouver sa place dans un portefeuille d'actifs financiers malgré sa forte volatilité, et ce dans différentes conditions de marché.
A nouveau, le bitcoin est très faiblement corrélé aux autres indices ou actifs, avec une corrélation maximale de 9,90 % avec l'or, alors que tous les autres actifs ou indices ont entre eux au moins une fois des corrélations positives/négatives supérieures/inférieures à 46,06 %/-32,41%. Mais cette période est une période de hausse des marchés sans perturbations significatives, contrairement aux 2 autres périodes étudiées. Le bitcoin est ainsi à nouveau très peu corrélé avec les actifs ou indices étudiés, et c'est donc un excellent moyen pour un gérant de portefeuille de diversifier son portefeuille et d’obtenir du rendement.
Conclusion
La détention de bitcoins dans un portefeuille d'actifs financiers présente incontestablement des avantages. Le rendement du bitcoin est très élevé, que ce soit en temps de crise ou en temps de marché haussier. La volatilité est certes importante, mais le ratio de Sharpe du bitcoin, soit le rendement par unité de risque pris, surpasse tous les autres actifs et indices étudiés, dont l'or et le dollar. Et ce sur les trois périodes étudiées, dont deux périodes de crise.
Toutes les conditions de marché étudiées sont donc propices à la détention de bitcoins dans un portefeuille d'actifs. Le bitcoin permet au gérant de portefeuille d'augmenter son rendement, tout en diversifiant son portefeuille grâce à la très faible corrélation du bitcoin vis-à-vis des autres actifs. Il faut cependant toujours garder en tête que la volatilité est très élevée pour le bitcoin, et qu'une baisse de son rendement peut le rendre trop risqué pour les gains attendus, même si en valeur absolue ils continueront à paraître attractifs.
L'étude a démontré l'intérêt que présente le bitcoin pour un gérant de portefeuille d'actifs financiers. Le bitcoin est aujourd'hui un sujet majeur dans le monde de la finance. Son potentiel, démontré dans cette étude, attise les convoitises. Cette crypto-monnaie a-t-elle le potentiel pour devenir un actif financier majeur, au détriment de l'or et du dollar US ? Seul l'avenir le dira.