Fondements théoriques

De l’éthique des marchés financiers aux marchés financiers éthiques

Créé le

06.10.2016

-

Mis à jour le

17.11.2016

Au-delà des règles, normes et autres codes de conduite, s’interroger sur la prise en compte de l’éthique sur les marchés financiers nécessite de questionner leur finalité. Et si l’on souhaite qu’ils ne servent pas qu’un seul objectif financier, quelles pistes d’action faut-il suivre ?

« La vie moderne ressemble plutôt à une course à bord d’un semi-remorque lancé à pleine vitesse qu’à un tranquille voyage en voiture. »

Anthony Giddens, Les Conséquences de la modernité, 1994.

 

L’éthique est un processus réflexif contextuel visant une « bonne » décision. Alors qu’elle partage avec la morale la même origine étymologique, l’éthique désigne davantage un processus de réflexion ou « processus questionnant » (Lecourt, 2014), dont l’objectif serait de nous mener sur la voie de la « vie bonne », comme le notait Socrate. Elle est contextuelle et cherche à définir la meilleure solution ou la « moins pire » au regard de certaines finalités. La morale, quant à elle, correspond à des injonctions comme les dix commandements religieux ou les impératifs catégoriques kantiens. Elle est absolue et non contextuelle.

L’éthique ne se décrète donc pas à travers un énoncé déontologique tel qu’un code de conduite : elle se pense (en faisant appel à nos capacités de raisonnement, de logique et de réflexion), elle se ressent (en tenant compte de nos émotions) et elle se vit (en s’intériorisant, afin de ne pas instrumentaliser la responsabilité à d’autres fins que l’éthique elle-même). Ou, pour reprendre la théorie U de Otto Scharmer [1] , l’éthique nécessite l’ouverture de l’esprit, du cœur et de la volonté.

En outre, elle utilise un savoir (système de valeurs et compétences techniques) et l’articule avec l’action (moment décisionnel). L’éthique a ainsi besoin de deux conditions :

  • tout d’abord la liberté de choix et de décision ;
  • ensuite la volonté, le désir et le courage d’assumer pleinement les conséquences de ces choix.
L’éthique va ainsi permettre de questionner nos schémas de pensée, nos a priori, nos pensées toutes faites, nos routines et finalement les supposés de base de notre vision du monde.

Nous allons donc tenter de relier ces principaux concepts – question des fins, réflexion contextuelle, émotions, liberté de choix, courage envers ses responsabilités, prémisses – aux caractéristiques et fonctions des marchés financiers.

La question éthique sur les marchés : deux hypothèses

Comment se pose la question éthique au sein des marchés financiers ? Un retour aux prémisses s’avère utile et nécessaire. Questionnons-nous sur les finalités des marchés financiers et la vision du monde dont ils sont porteurs.

Les manuels de finance nous disent que les marchés financiers ont pour fonctions principales de mettre en relation l’offre et la demande de capitaux (émetteurs de titres d’un côté, investisseurs de l’autre) et de favoriser un mécanisme de découverte des prix efficient et transparent. Mais dans les faits, que se passe-t-il réellement ? De quelle vision du monde les marchés financiers sont-ils porteurs ?

Première hypothèse : le profit comme finalité

Dans un environnement de concurrence exacerbée, on observe, dans certains cas encore trop fréquents, une mise en relation de l’offre et de la demande de capitaux dans le but de maximiser les profits ou du moins le rendement obtenu par les investisseurs. La génération de bénéfices semble devenir la finalité principale, un but en soi. Ainsi, par exemple, le mécanisme de découverte des prix peut être biaisé par des pratiques telles que le trading à haute fréquence (ordres flash, flux direct de données, marchés opaques ou dark pool…). Ceci signifie qu’un simple calcul utilitariste basé sur des méthodes quantitatives et usant des mathématiques financières suffit à déterminer la valeur, et donc le fondement (supposément ?) éthique du choix opéré. Est éthique ce qui est profitable et est supposé maximiser un rendement financier. Outre la difficulté de savoir qu’un rendement a été effectivement maximisé, ce système de mesure de la valeur semble réduit à une seule dimension (le profit financier) et ne s’embête pas de savoir ce que la contrepartie de l’opération y a gagné ou perdu. C’est le cas des traders de certaines grandes banques d’investissement qui, en 2007, vendaient des produits à leurs clients en leur vantant le potentiel de revalorisation… tout en pariant sur leur baisse. C’est le cas également de certains traders suisses de matières premières qui produisent, vendent et livrent des carburants à haute teneur en soufre dans certains pays africains aux législations laxistes, alors qu’ils savent que ces mêmes produits sont formellement interdits en Europe.

La prémisse est donc de dire que ce qui a de la valeur est ce qui rapporte financièrement. La décision dans ce cadre est techniquement bonne, rationnelle par rapport à la finalité financière. Mais est-elle vraiment éthique ? Introduire de l’éthique dans ce mode de pensée reviendrait à édicter des règles, des normes et autres codes de conduite pour « limiter la casse ».

Deuxième hypothèse : l’éthique « intégrale » comme finalité

Les marchés financiers ont vocation à assurer la rencontre de l’offre et de la demande en capitaux mais à certaines conditions, qui peuvent limiter la soi-disant maximisation des profits en prenant en compte d’autres dimensions (sociale, écologique, émotionnelle et psychologique, éthique et morale…). Nous citerons par exemple les cas de profit relief où certains acteurs s’auto-limitent en termes de génération de profit pour mieux répondre à des impératifs d’une tout autre nature (par exemple refus de financer des centrales à charbon, Principes de l’Équateur pour éviter de financer des projets non respectueux de certaines normes…). Autant d’initiatives qui laissent penser qu’un changement, certes fragile et limité, est en train de s’opérer progressivement pour intégrer une pluralité de finalités.

Il s’agit alors d’une éthique dite « intégrale », riche et complexe, capable d’intégrer différentes dimensions. Dans ce cas, la prémisse est donc de dire que ce qui a de la valeur est ce qui conjugue « au mieux » des intérêts pluriels, parfois contradictoires. Dans ce cadre, la décision peut être qualifiée de moralement bonne et de « raisonnable » au vu de la pluralité des enjeux.

Dans ces deux cas, la vision du monde véhiculée est fort différente et a des conséquences sociales, économiques, écologiques et humaines distinctes.

Il est ainsi nécessaire d’ouvrir le débat sur les fins de l’activité financière et de réordonnancer les visions du monde dont les marchés financiers sont porteurs.

En synthèse, dans notre premier monde : est « éthique » ce qui maximise le profit. Dans les deux exemples cités, l’autre n’existe pas : il s’agit d’une éthique dite « égoïste » où l’autre est utilisé comme un moyen et non comme une fin. La bataille entre traditions éthiques fait rage : les utilitaristes l’emportent sur les kantiens [2] .

Dans notre deuxième monde, est « éthique » ce qui tente d’envisager sincèrement et de bonne foi des intérêts pluriels avec bienveillance. Il s’agit, au-delà de la nécessaire génération de valeur financière, de produire de la valeur humaine, écologique, sociale…

Des marchés financiers « éthiques » ?

Des marchés financiers dits « éthiques » seraient des marchés qui accepteraient d’être porteurs d’une autre vision du monde que dans notre première hypothèse – pourtant encore largement dominante à l’heure actuelle – autrement dit qui chercheraient à développer leur « imagination morale », à savoir leur capacité à « voir » dans des réseaux de relations économico-financières, des relations d’ordre éthique au sens du deuxième monde (Werhane, 1999) [3] : envisager l’Autre comme digne de respect, comme une fin en soi et non plus comme un moyen, et ainsi appliquer la règle d’or « ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse ». Ceci suppose de laisser place et temps à une réflexion sans cesse renouvelée dans des contextes différents, de faire preuve de dialogue, de transparence, de bonne volonté et d’engagement dans la durée, et enfin, d’insérer la réflexion éthique au sein même des processus organisationnels de l’entreprise.

Ceci suppose donc également de procéder à un réordonnancement des fins et à une recherche de sens à la fois plus systématique et plus systémique, autrement dit ordonner la génération de profit, dimension économique nécessaire et indispensable, à des fins autres que purement financières.

Les pistes pour y parvenir

Les marchés financiers, à savoir les acteurs qui interagissent dans ces espaces intermédiés, doivent relever plusieurs défis de taille, qui parfois s’opposent à leurs caractéristiques et logiques de fonctionnement actuelles, afin de devenir le lieu d’une éthique riche et complexe sincèrement porteuse d’une vision du monde renouvelée.

Mettre en place des espaces de dialogue pour stimuler l’intelligence collective

La pratique dialogique s’apparente à une pratique de démocratie directe qui cherche à co-créer et co-construire du sens en permettant aux participants d’être plus conscients des trois dimensions citées en introduction : esprit, cœur, volonté. On citera par exemple les cercles de dialogue où chacun peut s’exprimer sans être jugé ni critiqué : Bill Isaacs et Peter Senge, professeurs au Massachussetts Institute of Technology (MIT), en ont fait un outil très plébiscité par les dirigeants d’entreprises dans le cadre de la transformation organisationnelle. Les comités d’éthique – aucune institution financière en France n’a actuellement un comité d’éthique permanent – et les hotlines constituent d’autres exemples de lieux ou vecteurs de discussion et de réflexion.

Mais quels espaces de dialogue offrent les marchés financiers alors même qu’un grand nombre de transactions se fait à travers des plates-formes électroniques en un temps record et que la relation humaine, donc la relation de confiance au-delà du contrat signé, est devenue secondaire ?

Favoriser la transparence afin de renouer avec la confiance

Le groupe des Trente, think tank d’économistes, de banquiers centraux et de financiers, relevait déjà en novembre 2012, puis de nouveau en juin 2015, que la régulation devait aller de pair avec la supervision (i. e. un vrai travail de collaboration entre superviseurs et supervisés) et des mécanismes de gouvernance plus au clair sur leurs finalités et sur les moyens de les atteindre.

Dans quelle mesure l’inflation de normes, de standards et de règles mis en œuvre depuis la dernière crise favorise-t-elle la transparence des marchés financiers ? Trop de réglementation peut tuer la réglementation, la rendant bureaucratique, mécanique et donc inefficace, et engendrant par là même des risques qu’elle cherchait à maîtriser et éviter. Le caractère mécanique et répétitif des reportings s’accorde mal avec la singularité et la contextualisation de la réflexion et du questionnement, conditions de la décision éthique.

Reprendre le contrôle du temps pour poser la réflexion

Le sociologue britannique Anthony Giddens a insisté sur le fait qu’une des caractéristiques majeures de notre époque hypermoderne est une accélération démesurée du temps et du rythme de changement.

Là encore, les marchés financiers, à travers par exemple les pratiques du trading à haute fréquence, ont un rapport radicalement nouveau au temps : alors que la réflexion peut nécessiter plusieurs jours afin de prendre une « bonne » décision, le temps de détention moyen d’une action à la Bourse de New-York est de quelques millisecondes. Il en va de même de la culture court-termiste de la publication trimestrielle des résultats financiers des entreprises cotées en Bourse : une décision d’investissement porte très rarement des fruits dans les trois mois suivant sa mise en application. Comment, dans ces conditions, accorder des temps aussi divergents ?

Repenser la cotation des titres en continu, les heures d’ouverture des places financières, certaines opérations générées par des algorithmes afin de diminuer la pression ou la spirale infernale du temps accéléré pourraient constituer des pistes de réflexion sérieuses.

À l’image du concert des nations, un concert des régulateurs, des grandes institutions et places financières serait opportun. Seule une action conjointe et coordonnée entre places financières, certes complexe, mais fondée sur le dialogue et un certain sens de l’urgence, pourrait permettre de mettre en place des mesures favorisant la transparence, et de diminuer cette pression temporelle.

Conclusion : ambitionner des marchés éthiques

Parler d’éthique des marchés financiers, c’est prendre une position déontologique extérieure aux marchés eux-mêmes (à travers l’édiction de règles, normes, codes de conduites) sans se questionner sur leurs finalités. Parler de marchés financiers éthiques revient à introduire dans leurs processus même de fonctionnement (par exemple le processus d’innovation financière), une réflexion sur le sens, la finalité, la vision dont ils sont porteurs, et à s’interroger sur le cadre, les limites et les conditions d’exercice de notre liberté de décision et d’action. Par exemple, au vu de la pluralité des finalités (financières, écologiques, sociales…) a-t-on réellement besoin de produits financiers aussi complexes et nombreux ? Des produits plus simples et en nombre plus restreint ne seraient-ils pas plus raisonnables et contrôlables ? Il s’agit là sans aucun doute d’un exercice au résultat incertain, plus complexe et plus périlleux que l’édiction de codes de bonne conduite, mais d’un exercice d’une urgence absolue.

 

Références bibliographiques
Lecourt Virginie (2014), Le Processus questionnant en éthique : une étude exploratoire à partir d’expériences individuelles et organisationnelles, thèse de doctorat, HEC Montréal et Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Senge Peter M. (2006), The Fifth Discipline: The Art and Practice of the Learning Organization, Random House Business Books.
Werhane Patricia H. (1999), Moral Imagination and Management Decision-making, Oxford University Press.

 

1 La théorie U de Scharmer vise à mieux comprendre et accompagner le changement organisationnel et le processus d’innovation à travers un repositionnement personnel des leaders à l’origine de ce changement. Leur attitude s’articule autour d‘une triple ouverture telle que mentionnée ici.
2 Pour Kant est éthique toute décision ou action qui considère l’autre comme une fin et non comme un moyen, en d’autres termes qui applique la règle d’or. L’éthique réside dans l’intention. Pour les utilitaristes, à l’origine, est éthique ce qui maximise le bonheur du plus grand nombre; le courant économique dominant aujourd’hui utilise le terme « utilité » pour désigner un gain individuel et collectif supposément quantifiable (le profit, par exemple). L’éthique réside dans la conséquence.
3 Le concept d’« imagination morale » nous aide à envisager différemment notre relation à l’autre dans le cadre d’une relation d’affaires pour revenir à des fondamentaux humanistes : voir en l’autre plus qu’une « contrepartie » dans une transaction.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº802bis
Notes :
1 La théorie U de Scharmer vise à mieux comprendre et accompagner le changement organisationnel et le processus d’innovation à travers un repositionnement personnel des leaders à l’origine de ce changement. Leur attitude s’articule autour d‘une triple ouverture telle que mentionnée ici.
2 Pour Kant est éthique toute décision ou action qui considère l’autre comme une fin et non comme un moyen, en d’autres termes qui applique la règle d’or. L’éthique réside dans l’intention. Pour les utilitaristes, à l’origine, est éthique ce qui maximise le bonheur du plus grand nombre; le courant économique dominant aujourd’hui utilise le terme « utilité » pour désigner un gain individuel et collectif supposément quantifiable (le profit, par exemple). L’éthique réside dans la conséquence.
3 Le concept d’« imagination morale » nous aide à envisager différemment notre relation à l’autre dans le cadre d’une relation d’affaires pour revenir à des fondamentaux humanistes : voir en l’autre plus qu’une « contrepartie » dans une transaction.