La crise depuis 2007 n’est sans doute que la face émergée d’un iceberg plus profond. Elle est plus qu’une simple crise de l’endettement ; elle est une crise de modèle, celle du modèle du capitalisme hyper-financiarisé. Plus encore cette crise, qu’on a appelée financière, s’est transformée en une crise protéiforme.
Une finance vue comme une finalité plus que comme un moyen
Certaines de ses racines sont le court-termisme et l’exigence de rentabilité démesurée avec des objectifs de RoE supérieurs à 15 %. Ce sont les sources de transformation d’une finance vue comme une finalité plus qu’un moyen. Un travers qui, comme le soulignait déjà Aristote, ne contamine pas que les financiers « la jouissance réside dans un excès, les gens cherchent ce qui produit cet excès qui donne la jouissance. Et s'ils ne peuvent pas y parvenir par la chrématistique, ils s'y efforcent par d'autres moyens, faisant de chacune de leurs qualités un usage contraire à la nature. Le but du courage n'est pas de faire de l'argent mais de rendre hardi, de même pour la stratégie et la médecine, dont le but n'est pas de faire de l'argent mais de donner la victoire et la santé. Pourtant, ces gens-là rendent tout cela objets de spéculation, dans l'idée que c'est cela le but et qu'il faut tout diriger vers ce but. »
C’est encore ce que Karl Polanyi dénonçait en 1944, lorsqu’il parlait d’un encastrement de l’économie : « La maîtrise du système économique par le marché a des effets irréversibles sur l’organisation tout entière de la société : elle signifie que la société est gérée en tant qu’auxiliaire du marché. Au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans le système économique. »
Frank Knight, dès 1921, avait soulevé qu’il était vain de chercher la probabilité des différents événements relatifs à un investissement. Mais depuis quarante ans on a plutôt voulu croire que tout était modélisable, que toute incertitude était risque pouvant être géré par les marchés. Le tout marché s’est alors imposé. L’encastrement de Polanyi est devenu double : la finance encastre l’économie qui elle-même encastre l’humain, comme le montre le Graphique 1.
Le problème de l’individualisme méthodologique
Le rapport de la Banque des Règlements Internationaux en 2009 analysant la crise financière avait montré la force de l’irresponsabilité collective : « Il n’est pas surprenant que les responsables gouvernementaux et les acteurs du marché aient été largement sourds aux signaux d’alarmes pourtant répétés. Une réponse courante était : “Même si vous avez raison, et le système financier est en danger, que voulez-vous que je fasse ?” ».
Si des améliorations ont été apportées pour tenter de sécuriser le système financier, de nombreux progrès restent à faire, tout particulièrement sur trois points fondamentaux :
- la création des instruments financiers, la gestion des institutions de la finance et le comportement de certains financiers ont lieu sans évaluer leurs impacts sur le « bien commun » ;
- la performativité et l’autopropulsion de la finance ont fait advenir un monde que les citoyens n’ont pas forcément souhaité mais qui est fabriqué telle une conséquence indirecte d’actions initiées par des intérêts individuels isolés ; ceci n’est autre que le problème de l’individualisme méthodologique qui fait prévaloir le court-termisme de certains au détriment de la nécessaire vision à long terme de l’économie réelle et durable ;
- le silence moral de certains gestionnaires et l’irresponsabilité de certains financiers.
Peut-on parler de responsabilité des formateurs et enseignants en finance ?
Si, comme l’indique Baverez (2009), « la régulation et l’éthique ne suffisent pas à prévenir les crises […], leur absence s’achève tôt ou tard en catastrophe. Il n’est pas de développement durable sans contre-pouvoir au plan des entreprises, des marchés et des autorités de régulation. La sortie de crise passe par la recherche de nouveaux équilibres. » Et les enseignants en finance doivent en avoir conscience.
L’éthique est ajoutée comme une contrainte, au mieux comme un art de jongler entre le légal et le légitime. Elle a eu peu d’impact, tant chez les professionnels que chez les enseignants et formateurs.
Cinq raisons participent à l’expliquer :
- le « comment » domine le « pour quelles finalités » ;
- la zone de confort technique des enseignants cantonne l’éthique à une question normative ;
- l’épistémologie de la finance mathématique et positiviste est totalement déconnectée de l’économie et de la société ;
- l’opacité et la complexité des marchés nécessitent un investissement technique préalable important avant de pouvoir poser les questions éthiques ;
- la croyance en l’autorégulation reste largement répandue.
Une éthique de l’action par une pédagogie adaptée
Raufflet, Dembinski et Dupré (2014) ont proposé un enseignement éthique en finance à partir de 4 approches complémentaires permettant la promotion d’une compréhension de la finance dans son encastrement dans l’économie et dans la société.
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Une éthique de l’action par une remise en ordre de la hiérarchie des valeurs
La responsabilité des financiers et de leurs formateurs est incontestablement immense. Sur le plan étymologique, responsabilité signifie « répondre de ses actes ». D’abord comprendre notre monde comme Annah Arendt, qui avait analysé que la compartimentation de la connaissance et de l’information est une source importante de fragmentation de la responsabilité. Dès lors, les enseignants en finance, dont nous faisons partie, ont leur part de responsabilité, tout autant que les économistes et les gestionnaires. Nous devons revisiter, sous le regard de l’intérêt collectif, les théories, certes primées par des prix Nobel, que nous enseignons dans les universités et les grandes écoles qui forment depuis de nombreuses années les futurs collaborateurs des banques ou des maisons de titres.
Une éthique doit s’imposer, hors de la morale « moralisante », puisqu’elle doit rester, comme l’affirmait Paul Ricoeur, « la visée de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes ». Il devient incontestablement urgent de transformer la notion de « business as usual » en une nouvelle notion qu’on peut formuler comme « business for our common good ». À cette fin, il convient de réviser tant la formation continue que la formation initiale dans l’ensemble des institutions d’enseignement (universités, grandes écoles d’ingénieur et de commerce, instituts de formation continue…).
Que chacun dispose des outils intellectuels suffisants pour concevoir des produits financiers, utiliser des techniques financières, ou améliorer les dispositifs de régulation de telle manière que la finance redevienne au service du bien commun.
Que chacun puisse faire sa part pour respecter autrui et la planète. Pour cela, que chacun soit capable de repérer les dilemmes éthiques ou un choix soit individuel soit collectif est possible.
Que chacun pense qu’il fait le monde et que son action est à la fois une goutte d’eau mais par le mimétisme en l’homme, peut devenir lame de fonds.
L’économie doit servir l’homme
Aristote parlait déjà de la mauvaise chrématistique lorsqu’il dénonçait l’enrichissement, Stiglitz parle du triomphe de la cupidité : chrématistique, cupidité, ou tout simplement spéculation ne peuvent servir l’économie. La banque doit financer l’économie réelle, elle reste l’huile du moteur économique ; l’économie doit servir l’homme. Aussi convient-il de ré-encastrer la finance, l’économie et la société, afin que la première soit au service de la deuxième pour, ensemble, servir la troisième. Afin de remettre l’homme au cœur des préoccupations économiques et financières, il convient de remettre les choses à l’endroit ; la finance doit rester un moyen et non un but. Pour cela, nous devons revisiter l’enseignement en finance, en urgence et avec les professionnels, pour ce qui concerne tant la formation première que la formation continue.