Les œuvres d'art atteignent des prix record lors des ventes aux enchères. Dans le même temps, les expositions reçoivent un public de plus en plus important. Dans ces circonstances, comment s'organise l'assurabilité des tableaux, sculptures et mobiliers anciens ou contemporains ?
Hadrien Brissaud et Édouard Bernard (2018) considèrent que « la connaissance et la compréhension du marché de l’art, ses acteurs, ses pratiques sont indispensables à la compréhension des garanties et des contrats d’assurance qui sont nécessaires à la protection de leurs activités et des œuvres d’art qui leur sont confiées ».
Le marché de l’art n’est pas encadré à tous les niveaux par la loi et l’État cherche à accentuer la réglementation et le contrôle des pratiques, mais aussi celui des acteurs, afin de lutter contre l’opacité du marché.
En novembre 2017, un tableau de Léonard de Vinci a été adjugé 450,3 millions de dollars lors d'enchères chez Christie's à New York, pulvérisant le record de la toile la plus chère du monde. À titre de comparaison, Vincent Van Gogh détenait le titre du peintre le plus cher du monde avec Le Portrait du docteur Gachet qui avait été adjugé en 1990 pour « seulement » 82,5 millions de dollars. L’évolution de ce marché peut-elle servir d’indicateur à celle de l’assurance des œuvres d’art ? Si les prix de marché des œuvres d’art croissent, l’assurance des œuvres d’art suit-elle la même tendance ?
Sur le plan du résultat technique, ce marché est rentable. Les observateurs indiquent que le ratio de sinistres sur primes (« S/P ») est globalement très bas, avoisinant les 30 % de valeur ajoutée. Le marché connaît relativement peu de sinistres ; s'il peut y en avoir de graves, ils sont toujours faibles en fréquence.
Or le rapport Art Basel sur la croissance du marché de l’art indique que le total cumulé des ventes d’œuvres d’art s’élève à plus de 63,7 milliards de dollars en 2017, représentant une hausse de 12 % par rapport à l’année 2016. Cela annonce-t-il encore de beaux jours pour ce marché de niche de l’assurance ?
Par ailleurs, le marché de l’art ne reste pas à l’écart du développement des ventes sur internet. Le montant total qu’a réalisé le marché de l’art en ligne s’élève à 5,4 milliards de dollars en 2017, soit le montant le plus important jamais atteint pour ce marché. Les assureurs y sont-ils présents ? Est-ce un canal de distribution attractif pour ce marché de niche ?
Les différents types d’acteurs
Les assurés
On distingue trois piliers d’assurés : les particuliers, les professionnels et les institutionnels.
Dans le premier pilier, les particuliers, seulement 15 % des œuvres d’art seraient assurées. À noter que ce chiffre correspond aux particuliers recensés et détectés comme collectionneurs et non à tous les collectionneurs existant réellement.
Différentes raisons expliquent ce faible pourcentage. La plus importante est la motivation fiscale. Fidèles à la tradition française, les propriétaires privés préfèrent s’abstenir d’une assurance, afin de rester discrets sur leur patrimoine. Comme le reconnaît Jacques Lemoine, directeur général d’Eeckman & Art France, même si, depuis le 27 mars 2004, l’obligation de déclaration fiscale de 1981 a disparu, en cas de succession, les compagnies d’assurance doivent déclarer au fisc les contrats que détiennent les assurés. La législation française prévoit que les œuvres des particuliers français sont obligatoirement détectées lorsque la déclaration de succession est déposée.
« Mais entre l’envie de payer moins d’impôts et le risque de tout perdre dans un incendie total ou un important cambriolage, par exemple, les propriétaires privés doivent bien mesurer les risques et conséquences de leurs choix », précise Nicolas Kaddeche, responsable Marché Art et Clientèle privée chez Hiscox.
La méconnaissance des solutions d’assurances est aussi une raison non négligeable à ce faible taux d’assurance des œuvres d’art chez les particuliers. Le client peut penser être déjà couvert par son assurance habitation. Le rôle de l’assureur est alors de le mettre en garde et de lui expliquer que les couvertures habitation sont très insuffisantes pour les œuvres d’art. Nicolas Kaddeche précise que les banquiers d’affaires, qui accompagnent les très grandes fortunes dans leurs placements, ne pensent pas à les conseiller sur cette assurance Dommage spécifique. Or elle protégerait mieux leurs biens de valeurs et un partenariat avec eux pour sensibiliser cette clientèle serait profitable à tous.
La réputation de coût élevé de l’assurance Œuvres d’art a un impact dissuasif. Pourtant, elle n’est pas fondée : les cotisations sont particulièrement basses par rapport au reste de l’industrie assurantielle. À titre d’exemple, elles s’élèvent à 700 euros par an pour une collection de tableaux dont le montant atteint 550 000 euros.
La sous-évaluation par son propriétaire des œuvres en sa possession peut également expliquer ce faible pourcentage. En effet, certains collectionneurs estiment que leur collection n’a de valeur qu’à leurs yeux et ne présente aucun intérêt pour d’autres personnes.
Le second pilier regroupe les professionnels du marché de l’art, à savoir les commissaires-priseurs (Opérateur de ventes volontaires – OVV), les galeristes, les antiquaires, les marchands, les experts, les artisans…
Enfin, les institutionnels représentent le dernier pilier. Il s’agit des musées et des fondations. La différence entre ces deux institutions réside dans le caractère inaliénable ou non des œuvres : celles des musées sont inaliénables contrairement aux fondations qui peuvent revendre certaines œuvres pour en acheter d’autres.
Un mécanisme financier appelé « garantie d’État » a été institué en France par la loi 9320 du 7 janvier 1993. Une exposition culturelle avec une garantie d’État est nécessairement organisée par un établissement public national auquel l’État apporte sa garantie pour les dommages supérieurs à un seuil (variable selon les expositions), via un arrêté ministériel. Les dommages inférieurs à ce seuil sont pris en charge par le marché de l’assurance. Ces expositions sont présentées, en amont, à une Commission des garanties d’État. Mais la question de la réforme de cette garantie d’État se pose, pour élargir le dispositif à davantage de musées. Or la sinistralité sur les expositions temporaires est importante, non pas en sévérité mais en fréquence, met en garde Marc Rome, responsable de la souscription d’Axa Art.
Actuellement, l’État est son propre assureur pour les collections permanentes ou stockées des musées nationaux.
En revanche, en cas d’expositions temporaires organisées par la Réunion des Musées Nationaux, l’assurance privée intervient uniquement sur les œuvres ne faisant pas partie des musées nationaux français. Les prêts entre musées nationaux français sont auto-assurés par l’État, mais les œuvres prêtées aux musées par des collectionneurs privés nécessitent une assurance de marché.
La mise en concurrence des assureurs se fait par l’intermédiaire d’appel d’offres. Certains musées réalisent leurs appels d’offres mais beaucoup délèguent cette activité à des auditeurs externes. Pour les grandes expositions culturelles, les assureurs travaillent en co-assurance. Un assureur apériteur assure la tarification et émet la police, puis des co-assureurs acceptent une partie du risque couvert par la proposition de l’apériteur. Chaque assureur est réassuré par ses traités de réassurance. Il est plus évidemment efficace pour un apériteur de travailler avec des co-assureurs afin d’optimiser la division du risque.
Lorsqu’une exposition française se déplace dans différents pays, en règle générale, l’assureur français assure la couverture du risque également à l’étranger, à la réserve près des pays sous sanctions internationales. Cependant, certains pays sont protectionnistes et n’acceptent pas que l’assurance soit souscrite à l’étranger (Chine, Brésil, Émirats Arabes Unis…). Dans ce cas, l’assureur français monte un programme avec un assureur local qui émet une police d’assurance locale et fronte le risque. En règle générale, l’assureur local n’étant pas en mesure de couvrir une exposition d’une valeur de 2 milliards d’euros, l’assureur français intervient comme réassureur.
Les assureurs
La concurrence sur le marché de l’assurance des œuvres d’art est très forte.
Aujourd’hui, le marché est surcapacitaire, alors qu’il ne l’était pas il y a encore quelques années. De nombreux assureurs y sont rentrés et la concurrence entraîne mécaniquement une baisse de taux de primes. En corrélation, les résultats techniques sont très bons et la valeur des œuvres d’art augmente. Aussi, les primes restent stables en valeur absolue. L’augmentation de la valeur des œuvres compense la baisse des taux de primes, explique Olivier Porte, directeur des spécialités chez Gras Savoye.
Citons les cinq compagnies majeures d’assurance d’œuvres d’art en France.
- Axa Art est la compagnie leader sur le marché de l’assurance des œuvres d’art. Elle est née du rachat de Nordstern en 1997, dont le premier contrat spécifique objets d’art avait été proposé en 1960. Avec une expérience de près de soixante ans, Axa Art est un acteur de long terme. Présent sur cinq continents, il vient de racheter récemment son concurrent XL Catlin qui opérait sur le marché depuis 2005. Axa Art est l’assureur principal de toutes les grandes foires d’art en France et à l’international, comme la TEFAF de Maastricht ou la Biennale des Antiquaires de Paris, ainsi que des expositions phares tenues dans les musées nationaux.
- La compagnie anglaise Hiscox Ltd est un acteur de référence sur cette niche. Implantée en France depuis 1995, elle commercialise des contrats d’assurance des œuvres d’art par l’intermédiaire de courtiers. Spécialisée dans les risques des particuliers et des professionnels, elle est devenue un acteur incontournable du marché français mais également mondial.
- Lloyd’s, marché qui regroupe des compagnies et des syndicats anglais, a aussi une place importante.
- La compagnie Helvetia, après l’acquisition de Nationale Suisse en octobre 2014, propose également des assurances pour les œuvres d’art en France depuis le 1er janvier 2016, avec Helvetia Œuvres d’art.
- Albingia Assurance a été créé à Hambourg en 1901. La succursale française, Albingia France, a été ouverte en 1962 et sa branche « Art & Objets précieux » en 1998.
Le marché de l’assurance des œuvres d’art est un marché d’intermédiation. Le contact principal de l’assuré pour son assurance est un courtier. Les assureurs doivent être à l’écoute des besoins que les courtiers remontent à la fois pour la création et la gestion des produits mais aussi pour suivre individuellement les contrats.
Gras Savoye est l’acteur leader du courtage. Citons également Siaci Saint Honoré, le cabinet Richard de La Baume Assurances – leader de l’assurance des galeries d’art –, le cabinet Blackwall Green – Arthur J. Gallagher et Eeckman Art & Insurance. Enfin, Appia Art & Insurance est un cabinet dont les directeurs associés ont publié un ouvrage sur la garantie assurance des œuvres d’art (Bernard et Brissaud, juin 2018).
Les types de risques
Le vol
Le vol est le risque le plus important et le plus médiatisé. La corrélation entre la multiplication des vols et une côte croissante de l’œuvre d’art est reconnue. Au XXe siècle, le concept d’œuvre d’art explose, attirant différents profils de voleurs, parmi lesquels le collectionneur cleptomane, comme Stéphane Breitwieser qui, en sept ans, de 1994 à 2001, a dérobé 239 œuvres d’art dans tous les musées d’Europe. Il existe également le vol comme monnaie d’échange, demande de rançon ou chantage à l’assurance, et enfin le trafic international.
« Quand les prix s’envolent, les bandits volent. » Interpol estime que le trafic illégal des œuvres d’art se classe en troisième position, juste après le trafic de drogue et celui des armes. Guy Tubiana, ancien commandant de police et conseiller en sûreté des musées de France et des patrimoines, explique : « Il y a trois trafics mondiaux : le premier, celui des armes, préoccupe la terre entière ; le second, celui des stupéfiants, aussi, car il menace l’enfance. Le troisième est celui des œuvres d’art et tout le monde s’en moque : tout au plus, le vol de tableaux génère-t-il des fantasmes à la Arsène Lupin. »
Certaines œuvres sont retrouvées, comme la Joconde, qui avait été volée le 21 août 1911 par Vincenzo Perugia, menuisier d’origine italienne qui avait travaillé pour le Louvre. Après son vol irréfléchi, rentrant plus dans la catégorie de simple vol d’opportunité, il a conservé Mona Lisa dans sa chambre du Xe arrondissement parisien pendant deux ans. Il est arrêté le 11 décembre 1913, alors qu’il tentait de vendre le tableau à un marchand florentin. Condamné à une peine symbolique d’un an et quinze jours de prison, il s’est défendu en convainquant les juges que son seul vœu était de rendre le chef-d’œuvre du maître à l’Italie…
Une autre affaire célèbre est celle du gang dit « Gang des châteaux » qui opérait dans les années 1980 et a été démantelé grâce au travail notamment de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC), créé en 1975. Rattaché à la police nationale, l'OCBC a vocation à coordonner les actions répressives de tous les services de police, de gendarmerie et des douanes. Cette structure intervient en tant que consultant auprès du ministère de la Culture, les syndicats d’antiquaires, l’Unesco et les compagnies d’assurance. Elle dispose de la base TREIMA (Thésaurus de recherche électronique et d’imagerie en matière artistique), le logiciel qui permet d’identifier les œuvres volées lorsqu’elles réapparaissent sur le marché pour être vendues.
La lutte contre le trafic illicite des biens culturels nécessite plusieurs actions simultanées :
- renforcer la prévention des vols (inventorier, marquer ou estampiller…) ;
- responsabiliser les propriétaires, les conservateurs ou les gestionnaires scientifiques de collections et les utilisateurs du patrimoine (formation sur la sécurité et sensibilisation, coopération avec les services de police) ;
- contribuer à la bonne constitution de la documentation des biens volés ;
- améliorer le circuit de l’information entre les partenaires concernés.
La Seconde Guerre mondiale restera de loin la période la plus marquante en termes de vols. À la fin des hostilités en 1945, le directeur du Metropolitan Museum of Art à New York, Francis H. Taylor, estima que la valeur de l’ensemble de l’art pillé pendant la guerre atteignait la somme phénoménale de 2 à 2,5 milliards de dollars (18 à 22,5 milliards d’euros). Un chiffre qui dépassait la valeur de l’ensemble des biens artistiques se trouvant alors sur le territoire des États-Unis.
Le dommage
Les statistiques internes des compagnies d’assurance spécialisées en œuvres d’art indiquent que les sinistres sont plus fréquents pendant les transports et lors de la manipulation des œuvres (installation des œuvres, de changement de décoration ou déménagements).
L’incendie, le dégât des eaux, le vandalisme, la maladresse entraînent aussi des dommages partiels ou totaux.
Mais la prévention s’est renforcée. Elle a commencé dans les musées où des normes de sécurité se sont imposées au plan mondial et sont appliquées de manière stricte. Cette prévention s’est transposée aux galeries, aux transporteurs des œuvres d’art et, in fine, aux particuliers, relève Irène Barnouin, directeur du département Art & Clientèle Privée chez Gras Savoye. Cela rassure les assureurs qui notent une diminution des sinistres.
Enfin, plus anecdotiques et pourtant d’actualité, les catastrophes naturelles, les guerres et le terrorisme peuvent également causer des dommages sur les œuvres d’art en France.
En juillet 2017, les fortes pluies qui se sont abattues sur Paris ont provoqué de très nombreux dégâts dans les sous-sols des galeries et musées qui y stockaient leurs réserves. Dorénavant se pose également la question de l’impact du changement climatique sur l’assurance d’œuvre d’art, avec une fréquence des dommages qui risquerait de rattraper le coût de l’intensité.
Le terrorisme frappe heureusement moins souvent, mais l’impact humain et psychologique peut être très important, comme nous l’avons vu lors des attentats de novembre 2015. L’ambiance et la morosité dans le pays avaient conduit à la fermeture de certaines foires en cours, comme Paris Photo au Grand Palais.
Des produits assuranciels sur mesure
Assurer des œuvres d’art nécessite un niveau élevé de confiance et d’échange avec le client. Une visite de prévention des risques permet d’identifier le niveau de protection mis en place et la valeur des biens afin de proposer des garanties adaptées. Ces visites ont notamment permis aux musées de prendre conscience des enjeux et d’améliorer leur système de protection en place. Les produits d’assurance complètent cette prévention.
On distingue les garanties Dommages, liées directement aux objets d’art et les garanties Responsabilité civile (RC), liées aux dommages causés aux tiers dans le cadre de l’activité d’un professionnel.
Si les risques sont différents d’un acteur à l’autre, la garantie Dommages est identique pour couvrir des sinistres de même nature. Il s’agit de la garantie principale, celle qui intervient pour couvrir tous les sinistres que pourraient subir accidentellement des œuvres d’art en possession des assurés.
La garantie « tous risques sauf »
La garantie « tous risques sauf » couvre tous les sinistres causés aux œuvres d’art, à l’exception de celles figurant sur une liste exhaustive et précise d’exclusions, clairement mentionnée dans les conditions générales du contrat.
Ce type de garantie a l’avantage d’offrir à l’assuré la couverture la plus large possible pour ses objets d’art. En cas de sinistre, l’assuré n’a pas à prouver que la cause du sinistre est couverte au titre du contrat. C’est à l’assureur de prouver que la cause du sinistre fait partie (ou non) de la liste des exclusions reprises aux conditions générales. Ces polices organisent donc un renversement de la charge de la preuve.
Le principe de base est que tout sinistre, accidentel ou non, survenant sur une œuvre et entraînant une dégradation totale ou partielle, sera prise en charge par les assureurs.
Cette garantie « tous risques sauf » ne s’applique que pour les œuvres d’art de façon générale, n’évoquant que les œuvres statiques, sans aucun mouvement. On parle de « tous risques séjour » ou, en anglais, « stay risk ». C’est le cas des œuvres des particuliers qui ne sont pas ou très rarement déplacées.
Pour les professionnels et les musées, cela concerne uniquement leur stock et les œuvres en exposition permanente.
Pour couvrir l’ensemble des activités quotidiennes des professionnels et des musées, il leur faut souscrire également une garantie Transport « tous risques clou à clou », en anglais « nail to nail ». La couverture d’assurance prend effet du moment où l’œuvre est décrochée ou enlevée d’un point A, jusqu’à son retour à ce point, sans aucune rupture de garantie. Elle inclut donc la manipulation (mise en caisse et emballage, chargement par le transporteur, transport, entreposage, passage en douane et déballage).
Cependant, en cas de sinistre lors d’un transport, les assureurs peuvent mandater un expert qui ne manque pas de relever précisément les conditions d’emballage, pour s’assurer qu’elles étaient suffisantes et adéquates. Tout manquement flagrant constaté par l’expert à l’emballage de l’objet sinistré peut entraîner le refus d’indemniser de la part des assureurs.
Pour une exposition temporaire d’un musée, il est très important que le musée réalise, avant et après chaque transport d'objet d'art, un constat d’état complet et détaillé. Prenons l’exemple du transport d’un tableau : le constat d’état doit comprendre l’identification de l’œuvre, sa localisation, si l’œuvre possède une fiche micromusée/videomuseum, ses matériaux, la nature du support, la technique, ses dimensions, l’état de conservation du support, de la couche picturale, du cadre (si elle est encadrée), s’il a fait l’objet de restaurations antérieures…
Les garanties énoncées ci-dessus couvrent uniquement les dommages accidentels causés aux objets d’art et non les responsabilités. Comme n’importe quel secteur d’activité, la responsabilité des acteurs du marché de l’art eux-mêmes se pose également, car elle peut être engagée dans le cadre de leurs opérations de ventes, d’achats, d’expertises, d’évaluations des valeurs ou encore d’assurances des œuvres d’art. Cette responsabilité se scinde en deux types de garantie : la garantie de RC exploitation et celle, plus complexe, de RC professionnelle.
La garantie de RC exploitation ne vise que les dommages causés dans un cadre qui n’est pas celui « du métier » et n’a donc rien à voir avec la profession exercée. Cette garantie ne couvre qu’une partie des risques.
Par exemple, lors d’une exposition, un visiteur se blesse après avoir chuté en cognant un socle mal disposé. Le musée est tenu pour responsable et verra sa responsabilité exploitation engagée pour indemniser le préjudice physique subi par la personne accidentée.
La garantie de responsabilité civile professionnelle couvre les conséquences pécuniaires des dommages matériels, immatériels et corporels découlant du métier exercé. La responsabilité d’un professionnel peut ainsi se voir engagée en cas d’erreurs, d’omissions, d’oublis ou de négligences dans l’exécution de son activité.
Au cours des dernières années, la notion de responsabilité des acteurs du marché de l’art est devenue un sujet important. La remise en cause d’attribution, la vente de faux, les scandales impliquant des comités d’attribution, mais aussi la multiplicité des affaires autour des ventes aux enchères ont entraîné une explosion des sinistres de responsabilité professionnelle dans le marché de l’art dans l’ensemble du monde.
De façon générale, la garantie RC couvre les erreurs d’estimation, d’attribution, et d’expertise des objets d’art. En effet, ces erreurs auront des conséquences pécuniaires indéniables qui pousseront l’acheteur à tenter d’obtenir réparation auprès du professionnel qui l’aura mal conseillé. C’est à ce moment-là que la garantie RC professionnelle entre en jeu et vient protéger le professionnel qui a commis une faute non intentionnelle. En cas de sinistre, les assureurs veilleront à savoir si le professionnel a correctement fait son métier ou s’il a manqué de professionnalisme.
Ce type de garantie est indispensable pour protéger les acteurs des opacités et incertitudes du marché de l’art.
L’importance de la valeur de l’œuvre pour l’assurance
Les types de risques et les types de garanties existantes sont majeurs pour définir les modalités de gestion de sinistres.
La bonne détermination de la valeur de l’œuvre est nécessaire pour assurer celle-ci. Elle détermine directement le coût de l’assurance et les mesures de sécurité à mettre en place.
Les assureurs proposent deux types de valeur pour chaque objet d’art à la souscription du contrat : la valeur déclarée et la valeur agréée.
La valeur d’une œuvre d’art assurée en valeur déclarée est déterminée par l’assuré qui apporte la preuve, les éléments prouvant la valeur de l’œuvre endommagée ou volée. L’indemnisation ne pourra être supérieure à la valeur d’assurance définie. La valeur déclarée par un musée à la souscription du contrat est souvent une évaluation globale de la valeur des œuvres exposées et stockées dans les réserves du musée. Elle doit être régulièrement revue, surtout si l’inventaire valorisé n’est pas à jour au moment de la souscription du contrat. En effet, il arrive souvent que les musées reçoivent des œuvres en donation et participent à l’acquisition de nouvelles œuvres. La valeur des collections augmente alors et nécessite de mettre à jour la valeur déclarée au contrat pour éviter la sous-assurance.
Cette « charge de la preuve » peut être source de conflits entre l’assuré et l’assureur. Aussi, la définition de la valeur agréée a-t-elle été établie, principalement pour les collectionneurs privés.
La valeur d’une œuvre d’art assurée en valeur agréée est déterminée au moment de la souscription par commun accord entre l’assuré et l’assureur. La valeur agréée est simple à mettre en place : l’assuré demande à un expert indépendant ou un commissaire-priseur une expertise de son objet d’art. Elle est envoyée à l’assureur qui l’agrée, c’est-à-dire qui donne son accord pour la joindre au contrat, en mentionnant aux conditions particulières de l’assuré que celui-ci bénéficie d’une couverture en valeur agréée sur la base de l’expertise réalisée par l’expert « M. X ». En cas de sinistre, il n’y a plus à apporter de preuve de la valeur, la charge de la preuve est donc inversée. L’assuré est ainsi mieux protégé et serein car l’assureur reconnaît par avance le montant d’indemnisation en cas de vol ou de destruction.
Ce choix entre valeur déclarée et valeur agréée engage plus que jamais le devoir de conseil, car il est stratégique pour l’assuré.
Pour un collectionneur d’art contemporain, l’approche spéculative peut être importante. La cote d’un jeune artiste peut augmenter fortement et s’assurer en valeur déclarée semble judicieux.
En revanche, pour un collectionneur d’art ancien, qui ne se déprécie pas et garde une valeur historique, il est plus judicieux de choisir de l’assurer en valeur agréée.
Le marché de l’art en ligne : nouveau canal de distribution pour les assureurs ?
Les plateformes de vente d’objets d’art en ligne se sont développées depuis dix ans. Artsper pour l’art contemporain, Artviatic pour l’art moderne de grande valeur mais aussi Artsy, Invaluable, Drouotlive, Auctionata, 1stdibs, Artfinder, Artspace, Saatchi art, LiveAuctioneers sont autant de plateformes à fort potentiel de développement. Les assureurs pourraient exploiter ce nouveau canal de distribution. Hiscox a d’ailleurs mené une étude sur le sujet et s’y intéresse de près.
Le principe d’une association comme MAIF/Blablacar où une garantie est proposée en phase finale d’achat est-elle transposable à l’assurance des œuvres d’art ?
Le marché de l’assurance des œuvres d’art passe presque exclusivement par un courtier ou un agent d’assurance dont le devoir de conseil est codifié et très contrôlé. Adapter un contrat d’assurance au plus près du besoin du client est clé. Aussi, permettre de souscrire en ligne sans contact avec un professionnel pouvant conseiller son client semble encore prématuré. Les collectionneurs présentent des profils très variés et rendent l’appréciation au cas par cas indispensable pour une assurance au plus juste de leurs besoins, leurs habitudes et leurs collections. Nicolas Kaddeche explique que Hiscox a réalisé plusieurs tests qui ne sont pas encore concluants. Le marché ne serait pas encore suffisamment mature pour commercialiser ces produits spécialisés sur des risques spécifiques qui nécessitent des explications et un conseil précis et vérifiable. En revanche, selon M. Kaddeche, tout ce qui contribue à faciliter la vente pour et par l’intermédiaire sachant et capable de conseiller (agent, courtier et, pourquoi pas, banquier privé) fait sens.
Ce partenariat avec les plateformes en ligne se borne actuellement à proposer une assurance transport entre le lieu de la vente aux enchères et le domicile du client. Ceci existe notamment chez Drouot et Christie’s pour des objets de moindre valeur.
L’assurance des œuvres d’art est un marché de la rareté, car la quantité de biens à assurer est relativement faible par rapport aux autres types d’assurance (auto, habitation, santé). Il s’agit d’un marché rentable qui peut encore se développer et faire preuve d’innovation, notamment dans la vente en ligne mais aussi dans la gestion des sinistres via un système de blockchain, service que développe actuellement Monuma. Cette application permet ainsi d’horodater, géolocaliser et certifier l’image de l’œuvre d’art qui renferme un sceau numérique la rendant non modifiable.