Lors des assises de l’investissement, le crowdfunding était dans toutes les bouches comme la grande innovation. Qu’est-ce que ce terme recouvre en France ?
De façon un peu globale, c’est une jeune industrie. Lorsque WiSEED a été créé, en 2008, nous étions seuls sur le marché. Depuis 2012, beaucoup de plates-formes sont apparues, majoritairement en equity, mais également dans les autres métiers. Ce mouvement s’inscrit dans deux tendances assez fortes de la société : le développement de l’économie collaborative et une certaine désaffection vis-à-vis de l’intermédiation bancaire déclenchée avec la crise de 2008.
L’économie collaborative ne concerne pas uniquement la consommation collaborative, avec le covoiturage par exemple. Désormais, les particuliers, les consommateurs, les citoyens, recherchent une proximité, qu’elle soit géographique ou d’intérêt, de la transparence (choisir la destination de leur argent), et enfin la traçabilité : je peux suivre la façon dont mon argent est utilisé et je suis en relation directe avec le porteur de projet.
Ensuite, nous sommes face à une autre tendance de la société, bien qu’un peu plus timide : aujourd’hui, les citoyens endossent plusieurs casquettes. Ils sont consommateurs, mais aussi épargnants. Et de même que l’on a vu apparaître la notion de « consommacteurs », les « épargnacteurs » sont en train d’émerger.
Qu’est-ce qui a contribué au succès du crowdfunding en France ?
Sur la partie « don », des succès aux fortes retombées médiatiques, comme par exemple le financement de Grégoire par
Depuis un an et demi, tout le travail qui a été fait au sein du gouvernement et de l’AMF pour faire évoluer la réglementation doit être salué. Depuis le 1er octobre, nous bénéficions enfin d’un statut qui nous est propre et qui crédibilise et légitime énormément notre action.
Enfin, dans les green techs, les biotechnologies et le numérique, les innovations font florès. Ces initiatives font écho à la volonté des épargnants de « donner du sens » à leur épargne.
Vous êtes soumis au statut de CIP ; de fait vous êtes circonscrits au territoire français ?
Notre activité est effectivement circonscrite au territoire français – métropole et DOM-TOM. Néanmoins, cela ne constitue pas, à l’heure actuelle, un réel handicap ; en effet, pour une fois, la législation française est très en avance par rapport aux autres pays. Nous avons bien sûr l’ambition d’aller ailleurs en Europe et notamment en Europe du Nord, même si, Royaume-Uni mis à part, les pays sont un peu en retard dans ce domaine.
C’est surprenant, en effet…
Il y a probablement des explications très concrètes : le financement des entreprises y est mieux pris en charge par les acteurs traditionnels du financement. Il faut tout de même reconnaître qu’en France, il y a une vraie déficience du financement des entreprises en phase d’amorçage, à la fois par les banques (equity et prêt) et les fonds d’investissement.
Cela a un peu changé avec le Fonds national d’amorçage et les investissements d’avenir, mais ce n’est encore pas à la mesure des besoins.
Votre mode d’analyse des projets d’investissement est très intéressant. Est-ce un particularisme de WiSEED ?
Nous défendons des valeurs assez fortes ; notre société a été créée par des gens issus de l’accompagnement à la création d’entreprise et à l’innovation, puisqu’ils ont dirigé l’incubateur de Midi-Pyrénées. Ce terreau a fait que chez WiSEED, nous avons une approche très entrepreneuriale du financement. Nous ne sommes pas uniquement une plate-forme qui fait transiter de l’argent.
Dans cette logique, nous avons comme objectif de compter sur la sagesse de la foule. Nous recevons un grand nombre de projets. Nous en écartons certains et ceux qui sont retenus sont mis en ligne et soumis à l’examen des membres de notre communauté. C’est une espèce de comité stratégique géant.
Nous comptons, au sein de notre communauté, des spécialistes des domaines sur lesquels les entreprises sollicitent un financement. Le fait de mettre ces projets en discussion, y compris via un système de blog, de discussion, permet d’enrichir notre analyse et de mesurer l’appétence de la foule vis-à-vis des projets.
Une fois cette phase de vote terminée, démarre pour nous une phase d’analyse. Si cette période est concluante, nous menons des analyses approfondies des projets, nous négocions les pactes d’actionnaires avec les entrepreneurs, puis nous ouvrons la souscription.
Comme nous avons respecté cette phase préalable de « test » auprès de notre communauté, les souscriptions ont davantage de succès.
D’ailleurs, la réglementation porte le plafond de souscription à 1 million d’euros. Comment allez-vous composer avec des investisseurs professionnels ?
Notre communauté est très diverse : le ticket d’investissement minimum est de 100 euros ; certains investisseurs peuvent souscrire jusqu’à 150 000 euros, avec un investissement moyen compris entre 2 000 et 2 500 euros. Nous restons attachés à cette empreinte auprès des particuliers, car notre ambition reste de démocratiser l’investissement dans des start-up non cotées auprès d’eux.
Vous n’avez donc pas vocation à « draguer » des fonds d’investissement sur des tickets un peu plus importants ?
Nous mettons en place des partenariats avec des fonds plus importants afin de faire ce que l’on appelle du co-investissement, sur des 1ers, mais également des 2es et 3es tours. Nous disposons d’un pôle santé et clean techs important, intéressant pour ce type d’investisseurs.
Dans les fonds d’investissement également, les mentalités évoluent. Je suis par ailleurs présidente d’un réseau de business angels à Paris, spécialisé dans le développement durable. Contrairement aux idées reçues, et grâce à cette nouvelle réglementation qui permet de disposer de tickets jusqu’à 1 million d’euros, les lignes bougent. Même les gros investisseurs sont dans un état d’esprit très « Web 2.0 ».
En outre, nous regroupons les investissements au sein d’une holding. Cela facilite grandement la relation entre l’entrepreneur et les actionnaires. Dans tous les cas, l’entrepreneur a un seul interlocuteur. Ce sont des pratiques nouvelles qui font bouger les lignes, mais aussi grincer les dents de quelques autres …
Qui sont vos principaux détracteurs et que vous reprochent-ils ?
Les conseillers en gestion de patrimoine nous prennent difficilement au sérieux. Nous espérons que la réglementation contribuera à améliorer notre image auprès d’eux.
Les banques adoptent une attitude très contrastée à notre égard : certaines font montre d’une bienveillance plus ou moins active. Notre partenariat avec l’Atelier BNP Paribas en est une illustration : cette structure accueille et héberge des start-up qui développent des solutions liées aux métiers de la banque. Néanmoins il ne s’agit que d’accompagnement et non de financement direct. D’autres sont un peu plus réticentes, et nous attendent au coin du bois. Elles nous opposent le fait que nous ne sommes pas soumis aux mêmes obligations réglementaires qu’elles (Bâle III) en particulier. Elles pensent également savoir beaucoup mieux gérer les risques que nous et nous reprochent de faire prendre des risques aux épargnants.
C’est un peu paradoxal, car sur le secteur de l’amorçage, nous ne faisons pas prendre de risques à nos investisseurs. C’est le temps de l’amorçage qui est intrinsèquement risqué. Les acteurs traditionnels sont confrontés aux mêmes risques que nous.
En outre, étant positionnés sur un segment de l’investissement qui n’est pas occupé par les banques, nous ne sommes pas en concurrence avec elles.
Ce texte semble avoir des aspects essentiellement positifs pour votre secteur. Existe-t-il des points d’amélioration ?
Des aménagements seront certainement nécessaires. D’ores et déjà, la limite de 1 million d’euros avant de tomber sous le coup de la réglementation de l’appel public à l’épargne ou celle de 150 actionnaires regroupés dans une holding nous laissent une forte marge de croissance dans notre activité, même si nous sommes régulés.
Nous verrons à l’usage si un certain nombre de contraintes posées par le régulateur sont viables, compte tenu du fait que notre métier s’exerce essentiellement par Internet. Sans remettre en question l’utilité de la régulation, les informations que l’on doit demander et transmettre aux investisseurs doivent circuler de façon fluide.
D’ailleurs nous avons pris date avec Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie, lors de la fête du crowdfunding, en mai dernier. Nous devrions faire un point lors des 2es assises de la finance participative qui se tiendront à Bercy au mois de décembre.
Le passeport européen, qui n’est pas encore ouvert aux CIP, sera-t-il également un terrain de votre action future ?
Je ne sais pas si le nouveau ministre de l’Économie va reprendre à son compte les engagements de son prédécesseur (voir Encadré), mais l’ambition du gouvernement était, avec cette réglementation, de faire de la France le champion du crowdfunding, y compris en permettant à des plates-formes françaises de se développer à l’international. Dans sa forme actuelle, le statut de
Les plates-formes qui font du prêt entre particuliers en bénéficient…
C’est tout à fait vrai. En outre, la réglementation a fait sauter le monopole bancaire en matière de placement des crédits. Aujourd’hui, un particulier peut prêter à une entreprise. Néanmoins il y a beaucoup de choses à faire en France. Notre communauté compte 30 000 membres, qui ont contribué à hauteur de 9 millions. La progression est forte, mais la marge de manœuvre reste vertigineuse, si l’on regarde les chiffres de l’assurance vie, ou même les sommes engagées par les Français sur les jeux de hasard.
Il y a effectivement une multiplication des plates-formes de crowdfunding. Quel regard portez-vous sur ces initiatives ?
Il y aura certainement des consolidations et des échecs ; il faut avoir en tête que les modèles économiques sont encore fragiles. Ce qui les stabilisera, c’est le volume, et la pérennité des entreprises financées. C’est la raison pour laquelle nous avons fait le choix de cet ancrage dans une approche entrepreneuriale du financement.
Est-ce que cela ne peut pas décrédibiliser ce métier émergent ?
Cela peut démontrer que beaucoup d’opportunités existent. Mais la crédibilité repose sur la stabilité des PF. Il est important que chacun soit irréprochable, car en cas d’échec il est clair que toute la profession en souffrira.