Huit ans après l’échec du projet Monnet porté par 24 banques européennes qui visait à réaliser un système de carte bancaire à l’échelle de la zone SEPA (voir Revue Banque n° 749), seize grandes banques issues de cinq pays de la zone euro (France, Allemagne, Belgique, Espagne et Pays-Bas) ont profité du début de l’été pour lancer EPI ou European Payement Initiative. Annoncée par surprise le 2 juillet dernier, cette initiative rassemble les groupes Banque Postale, BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole, Crédit Mutuel, et Société Générale pour la France, mais également KBC pour la Belgique, ING pour les Pays-Bas, BBVA, Caixa Bank et Banco Santander pour l’Espagne, Commerzbank, Deutsche Bank, Unicredit, DZ Bank et Deutscher Sparkassen-und Giroverband pour l’Allemagne. Comme pour Monnet, l’objectif est tout simplement que créer un nouveau standard européen des paiements, transfrontaliers ou domestiques dans chaque pays, capable de s’affranchir des prestataires étrangers, comme Visa et Mastercard et des nouveaux venus comme Apple Pay ou Google Pay. Plus précisément, selon le communiqué de presse officiel, il s’agit de « créer une solution de paiement paneuropéenne unifiée s’appuyant sur les paiements instantanés/SEPA Instant Credit Transfer, proposant une carte bancaire aux consommateurs et commerçants à travers l’Europe, un portefeuille numérique et des solutions de paiement “peer-to-peer” (P2P). La solution vise à devenir un nouveau standard de paiement pour les consommateurs et les commerçants européens pour tous les types de transactions, y compris en magasin, en ligne, pour les retraits d’espèces et le P2P en plus des solutions des schémas de paiement internationaux. » Visa, Mastercard, American Express, JCB ou Union Pay pourraient alors être disponibles sur les cartes européennes, mais ils ne serviraient alors que pour les transactions hors de la zone SEPA.
A la différence du projet Monnet, EPI voudrait doter la zone euro d’une nouvelle carte de paiement sur laquelle viendraient s’ajouter tous les cas de paiements actuels ou futurs : portefeuille numérique (pour le e-commerce ou le m-commerce), virement instantané entre particuliers (la fameuse solution de paiement « peer-to-peer » du communiqué), partage de facture, souscription d’abonnement, billettique, etc. Selon un porte-parole de Crédit Agricole, cette solution « apportera des services aux consommateurs avec des formules de paiement adaptées à ses besoins (paiement immédiat, paiement en x fois, paiement en fin de mois…) et aux commerçants avec des services à valeur ajoutée tels que des reportings personnalisés, une disponibilité immédiate des fonds, etc. » En pratique, le système ne sera pas mis en place dans un futur immédiat. En effet, une fois décrit, il va falloir mettre en place l’infrastructure pour le faire fonctionner, c’est-à-dire définir un nouveau schéma de carte avec ses règles d’utilisation, son infrastructure technique pour traiter les demandes de paiement et son réseau d’acceptation de commerçants physiques et en ligne, y compris son réseau de distributeur de billets en propre ou en s’appuyant sur ceux déjà existants des banques. Et donc il faudra également mettre à jour, l’ensemble des terminaux de paiements, distributeurs et autres systèmes de billettique déjà existants dans l’ensemble des pays pour prendre en compte cette nouvelle norme monétique.
La fin programmée des systèmes nationaux ?
De plus selon Régis Folbaum, directeur des paiements de La Banque Postale, le but est « d’avoir un seul schéma de paiement dans l’Eurozone en plus des schémas internationaux et une seule base applicative pour tous les nouveaux usages de paiement avec un système d’API pouvant être inclus dans les applications bancaires. » Ce qui implique d’avoir une plate-forme commune pour lister l’ensemble des API pouvant être intégré dans les différentes applications bancaires. Plus prosaïquement, il va falloir préparer les commerçants à intégrer ce nouveau réseau en plus des réseaux Visa et Mastercard. Cette solution européenne a également « vocation à remplacer les solutions et systèmes nationaux. Les banques devront donc organiser la migration des clients par l’émission de cartes sous standards EPI. »
Ce qui signifierait, pour la France, laisser tomber le schème national historique porté par Groupement CB. Ledit groupement a découvert son obsolescence programmée en même temps que tout le monde le 2 juillet dernier et semble avoir été pris totalement au dépourvu. Depuis, il se refuse à tout commentaire officiel. Le porte-parole d’une autre des banques fondatrices françaises se veut néanmoins rassurant en précisant que « nous allons à la fois travailler sur EPI et maintenir Groupement CB qui est un actif critique de la monétique française jusqu’à ce qu’EPI prenne le relais. Dans le groupement, il y a des talents et des compétences qui seront mis à contribution chez EPI. Et au sein de CB, il n’y a pas que le schéma, il y a d’autres activités qui resteront indispensables une fois EPI installée, comme la lutte contre la fraude, les cartes de tests ou les services d’acceptation. » On peut donc imaginer, à terme, un transfert de compétence du groupement CB et de ses homologues concernés dans les autres pays européens vers EPI dont le siège devrait s’installer en Belgique. De toute façon, avant que le logo CB disparaisse de la majorité des cartes bancaires françaises, il s’écoulera au moins trois ans.
Une migration achevée d’ici trois ans ?
En effet, au-delà de la simple déclaration d’intention, la rentrée s’annonce chargée pour l’EPI. Il faut dès à présent créer une société intermédiaire à Bruxelles, au plus tard avant la fin octobre. Celle-ci sera chargée de définir les objectifs précis de l’EPI, de finaliser les feuilles de route techniques et opérationnelles et le lancement des travaux de mise en œuvre pour parvenir à la meilleure expérience utilisateur possible. À terme, les réalisations de cette société intérimaire seront évaluées par chaque banque avant de souscrire à la structure d’entreprise finale d’EPI. Le lancement potentiel final du schéma est envisagé au premier trimestre 2022. Une fois cette société intermédiaire créée, EPI entrera dans une phase de préparation (rédaction des règles, choix des standards, définition des services, mise en œuvre de l’infrastructure centrale, définition de la gouvernance, adhésion de nouveaux actionnaires) qui courra jusqu’à la fin du premier trimestre 2021 avec la création de la structure de gouvernance finale dans la foulée, permettant ainsi aux adhérents à la solution d’émettre et d’accepter des transactions aux standards et obéissant aux règles EPI dès la fin 2021. En off, l’une des banques françaises à l’initiative du projet nous a confié qu’il faudrait bien 18 à 24 mois uniquement pour poser les bases d’EPI et plutôt compter deux à trois ans pour avoir un début de migration. La migration en elle-même devrait prendre deux à trois ans pour s’achever, « le temps que les anciennes cartes cobrandées ne soient plus valides. » À condition d’arriver à un consensus européen sur les besoins des banques, sachant que les systèmes monétiques de chaque pays de la zone euro sont loin d’être identiques et que si ni la Commission européenne ni la Banque Centrale Européenne n’ont pris part à cette initiative, elles s’en déclarent satisfaites, si et seulement si celle-ci respecte toutes les réglementations en vigueur et ne contrevient pas aux règles concernant la concurrence, y compris entre banques et FinTechs. L’une des solutions ne serait-elle pas alors d’en ouvrir la gouvernance ? Pour l’une des banques françaises partenaires du projet : « Pour l’instant nous sommes 16 grandes banques de l’Eurozone, nous espérons que nous serons beaucoup plus avant longtemps. On parle d’un vrai projet industriel pour garantir l’Europe dans son indépendance économique. Donc il faut du fiable à 100 %. Ce n’est clairement pas un projet exclusif. Toutes les banques y compris les FinTechs, les grands acquéreurs (Worldline en a déjà parlé) et autres sont les bienvenus. » Pour autant, les différentes FinTechs interrogées se sont révélées très frileuses. Bertrand Godin, directeur des opérations chez iBanFirst, rappelle d’ailleurs que « la plupart des néobanques n’intègrent même plus de système domestique ; si l’on y regarde plus près, il s’agit uniquement de cartes Visa ou Mastercard. Une carte émise par un nouveau système de paiement devra donc être acceptée en Europe, mais également dans le monde entier afin d’éviter aux particuliers d’avoir deux cartes dans la poche. » Et étendre le réseau d’acceptation hors de la zone euro peut s’avérer presque aussi problématique que de mettre toutes les banques et les commerçants européens d’accord autour d’un nouveau système de paiement…