Panorama

Épargne retraite: le patchwork européen

Créé le

15.05.2013

-

Mis à jour le

02.07.2013

L’environnement social, fiscal et politique de chaque pays en Europe crée autant de systèmes de retraite différents ; néanmoins, partout, l’allongement de la durée de vie et l’arrivée à la retraite des « papy-boomers » créent des déséquilibres dans les régimes par répartition et conduisent à développer des formes d’épargne dédiée.

Arrivée à l’âge de la retraite, une personne qui n’a plus d’activité économique peut avoir cinq sources de revenu :

  • les prestations du système de retraite par répartition (pilier 1) ;
  • les prestations du système de retraite professionnelle par capitalisation (Pilier 2), qui peuvent être à cotisations définies ou à prestations définies ;
  • le capital ou les rentes associés à un effort d’épargne retraite individuelle (pilier 3) ;
  • le capital ou les revenus associés à un effort d’épargne individuelle sans préaffectation (le logement, l’assurance vie à la française, l’épargne bancaire, les titres…) ;
  • la solidarité, lorsque les quatre premières sources de revenu ne permettent pas d’échapper à la pauvreté.
Ces cinq sources de revenu existent dans tous les pays européens, mais dans une combinaison variable et propre à chacun d’entre eux. Décrire le financement des retraites dans les 27 pays exigerait donc au moins 135 développements ! L’existence, toujours vérifiée, de ces cinq sources de revenu n’efface pas l’histoire sociale, fiscale et politique de chaque pays dans ce domaine particulier. Quelques tendances générales sont cependant lisibles dans ce patchwork.

Partout, l’allongement de la durée de vie et l’arrivée à la retraite des « papy-boomers » menacent le financement des systèmes par répartition et des régimes par capitalisation à prestations définies. Ces régimes sont soumis à des tensions croissantes et à un déséquilibre entre les droits acquis par les ayants droit et les possibilités financières du système.

Des colmatages incomplets ou provisoires

Face à cette situation, la collectivité colmate les brèches.

On jouera sur les paramètres : l’accord professionnel intervenu en France sur les caisses de retraite complémentaire AGIRC [1] - ARRCO [2] combine une hausse des cotisations, une désindexation partielle des prestations de l’inflation et une optimisation de la trésorerie, ce qui permettra non seulement de retarder l’épuisement des réserves, mais aussi d’en améliorer la gestion en desserrant la contrainte de liquidité à court terme. On mettra en place un filet de sécurité : au Royaume-Uni, pour s’assurer qu’une partie de la population ne bascule pas dans la pauvreté à la retraite, une loi impose désormais aux employeurs d’offrir à tous leurs salariés un fonds de pension (Workplace Pension Scheme) et de verser 3 % du salaire sur ce fonds, s’ajoutant à la cotisation salariale de 4 % et à l’abondement public de 1 %. L’objectif de cette législation est de protéger les 13,5 millions de salariés britanniques qui ne sont affiliés à aucun régime de retraite – autre que le régime de base, qui offre un niveau de pension très bas. Les employeurs britanniques n’ayant pas mis en place un tel « dispositif-balai » devront s’affilier à un dispositif national, le National Employment Savings Trust (NEST).

Mais ces colmatages sont incomplets ou provisoires. En France, les accords repoussent à plus tard l’épuisement des réserves des caisses de retraite complémentaire. Au Royaume-Uni, 4,5 millions de salariés ne seront pas affiliés au nouveau régime : les jeunes, les salariés trop proches de la retraite et ceux dont le revenu annuel est inférieur à 8 105 livres. Les salariés pourront en outre demander à sortir du système (opt-out).

L’immobilier, une forme d’épargne illiquide

La mobilisation du gisement d’épargne important disponible dans une majorité de pays européens apparaît dès lors comme une solution beaucoup plus pérenne. Le capital accumulé par les ménages européens l’est d’abord sous forme d’immobilier. La propriété du logement apporte une ressource aux retraités, sous forme d’économie de loyer. Mais l’illiquidité de cette forme de capital empêche de le consommer aux âges élevés, comme le voudrait la théorie du cycle de vie développée par Modigliani dans les années 1950. Il y aurait pourtant une solution : le crédit viager hypothécaire permettrait aux particuliers d’obtenir une rente auprès de leur banque, dont le remboursement après le décès serait gagé sur la valeur du logement. Cependant une étude [3] récente d’une équipe de recherche conduite par Elsa Fornero à l’université de Turin, pour l’Observatoire de l’épargne européenne, montre que le crédit viager hypothécaire, introduit en 2005 dans la législation italienne (Prestito Vitalizio Ipotecario) n’a pas connu le développement escompté : l’étude montre que les segments de populations qui auraient le plus intérêt à recourir à ce produit, comme les femmes célibataires de plus de 80 ans détenant un patrimoine immobilier important, sont peu intéressés. L’aversion à l’endettement est un obstacle difficile à franchir, alors même que la charge du remboursement incombe aux héritiers.

L’épargne financière n’est pas à la portée de tous

L’épargne financière détenue sous forme d’assurance vie en France n’a pas ces inconvénients, et la motivation de préparation à la retraite est souvent citée par les souscripteurs dans les enquêtes de marché. De fait, le produit, qui est sorti indemne de la loi de finances pour 2013, apporte à ses détenteurs une précieuse protection contre la baisse de revenus à la retraite et contre les coûts de la dépendance qui frappe un grand nombre de personnes dans le grand âge. Mais en 2012, les cotisations ont été plus faibles que les prestations, ce qui est d’ailleurs une situation observée depuis plusieurs années dans le secteur des fonds de pension britanniques. D’autre part, même si l’assurance vie représentait globalement 38 % du patrimoine financier des ménages à fin 2012, les ménages modestes – ceux qui auraient le plus besoin de compléter le niveau de leur retraite – n’ont souvent pas accumulé d’épargne financière de long terme au cours de leur vie active.

Une épargne individuelle dédiée à la retraite

Si la collectivité veut éviter qu’une proportion importante de la population ne tombe sous le seuil de pauvreté et n’ait plus que le recours à la solidarité familiale ou nationale pour subvenir à ses besoins, l’épargne individuelle spécifiquement dédiée à la retraite, et accumulée progressivement tout au long de la vie apparaît alors comme incontournable. En Allemagne, par exemple, les pouvoirs publics ont développé des campagnes de sensibilisation de grande ampleur, afin d’alerter l’opinion publique sur le risque de paupérisation des futurs retraités, cette campagne ayant peut-être pour objectif de donner un nouveau souffle au contrat « Riester » d’épargne retraite individuelle par capitalisation. Dans chaque pays s’est développée une offre de plans d’épargne retraite normalisés, comportant le plus souvent une version standard grand public et une version plus libre, plus risquée et plus chère mise au point par les banques, les sociétés d’assurances et les sociétés de gestion. Le défi pour les institutions financières est d’offrir des produits à bonne rentabilité, mais dont les risques sont acceptables par le plus grand nombre. L’objectif des pouvoirs publics, atteint avec un succès variable, consiste à acclimater la rente, qui est en théorie plus avantageuse pour l’épargnant.

L’offre des établissements financiers

D’où trois grands axes parmi les produits offerts par les établissements financiers, consistant à :

  • offrir des stratégies d’investissement prédéfinies selon des « profils » individuels, que l’on retrouve dans les offres de plans standard (différentes « default investment strategies ») ;
  • proposer le maximum de souplesse possible dans la phase d’épargne (ce à quoi les législateurs ont presque systématiquement contribué), en y ajoutant des options customisées (sur l’irrégularité des versements, les changements de supports possibles sans frais, les retraits) ;
  • multiplier les options dans le cadre de la rente à la sortie de la phase d’épargne. Ici l’ingénierie paraît quasi illimitée : période de revenus garantis, rentes différées ou immédiates, rentes linéaires ou « par étages », couplage de revenus fixes et variables. Ces options visent aussi à répondre au souci croissant de la préparation financière au grand âge, et c’est pourquoi elles sont de plus en plus assorties de clauses assurantielles (optionnelles) concernant la dépendance ou la survenance de maladies lourdes.

Une diffusion inégale

Pourtant, la diffusion de ces produits apparaît inégale selon les pays. On sait qu’en France, le nombre de nouveaux souscripteurs à un Perp [4] progresse faiblement depuis son lancement en 2003. Un peu plus de 2 millions de particuliers ont cotisé à un Perp à fin 2011, pour un montant total de 1,15 milliard d’euros seulement, à comparer aux 1 270 milliards de l’assurance vie à la même date. Il ne semble donc pas absurde de comparer le dispositif français, pour éventuellement tirer profit des expériences étrangères.

À titre de comparaison, les produits Riester développés en Allemagne (voir Encadré 1) ont attiré plus de 15 millions de souscripteurs. Parmi les facteurs de succès, on citera :

  • un engagement fort des pouvoirs publics pour promouvoir son utilité ;
  • une subvention de l’État qui abonde l’effort, une modalité de soutien peut-être plus convaincante pour les bénéficiaires que les réductions d’impôt ;
  • un dispositif réglementaire qui permet à tous les types d’intermédiation – banque, assurance ou société de gestion –de structurer une offre retraite. Le jeu de la concurrence a fait émerger les produits d’assurance vie largement en tête du nombre de contrats souscrits (70 % des encours), suivis des produits liés à des fonds avec des annuités variables (19 % des encours), et enfin des produits bancaires avec sortie en rente.

Un réglage fin de la réglementation et de la fiscalité

Tout n’est sans doute pas à retenir dans le dispositif allemand : celui-ci est contesté par les associations de consommateurs, qui considèrent que les intermédiaires financiers ont capté à leur profit la plus grande partie des incitations publiques, par des coûts de gestion excessifs. Au Royaume-Uni, les établissements financiers qui proposent le Stakeholder pension scheme [5] sont soumis à des contraintes en termes de frais de gestion, qui ne doivent pas dépasser 1,5 % par an les dix premières années, puis 1 % les années suivantes.

La fiscalité ne fait pas tout : l’épargne retraite individuelle en Suisse est investie à hauteur d’un tiers seulement sur des produits réglementés bénéficiant d’avantages fiscaux. Il existe de ce fait dans ce pays une grande diversité des offres : la plus grande partie de cette épargne est placée sur des produits avec sortie en capital, mais les intermédiaires ont une offre étoffée de conversion en rente du capital ainsi accumulé, un peu avant ou au moment de la retraite.

Le réglage fin de la réglementation et de la fiscalité doit permettre de trouver le bon équilibre pour assurer que le produit ne soit pas seulement encadré mais aussi vendu, en prenant en compte les économies que l’État peut s’assurer dans le futur sur le coût de la solidarité.

 

1 Association générale des institutions de retraite des cadres. 2 Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés. 3 Elsa Fornero et Mariacristina Rossi, « Is Housing an Impediment to Consumption Smoothing? », publication de l’OEE, décembre 2012. 4 Plan d’épargne retraite populaire. 5 Produit d’épargne retraite individuelle.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº761bis
Notes :
1 Association générale des institutions de retraite des cadres.
2 Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés.
3 Elsa Fornero et Mariacristina Rossi, « Is Housing an Impediment to Consumption Smoothing? », publication de l’OEE, décembre 2012.
4 Plan d’épargne retraite populaire.
5 Produit d'épargne retraite individuelle.