Au lendemain de la mise en place du régime communiste et jusque dans les années 1980, l’épargnant chinois n’existait quasiment pas ; son rôle dans le financement de l’économie était négligeable. Dans la période qui a immédiatement suivi la disparition de Mao Zedong, les deux sources d’épargne restaient l’État et les entreprises d’État ; l’épargne des ménages ne représentait alors qu’environ 5 % de l’épargne totale. La situation a évolué à compter des années 1980. L’accélération de l’économie et la transformation de la société qui en a résulté, en particulier son urbanisation rapide, ont induit une hausse des revenus permettant une accumulation de l’épargne des ménages. Celle-ci a donné au système financier l’opportunité d’assumer une mission d’intermédiation et d’accomplir sa mutation vers un ensemble complet d’institutions.
30 ans d’accumulation de l’épargne
Le taux d’épargne en Chine est désormais élevé. Il a cru de manière régulière d’un peu plus de 30 % du PIB au début des années 1980 à près de 45 % dix ans plus tard. Depuis 2005 il évolue dans une zone variant entre 50 et 55 % du PIB. De plus alors que dans la période maoïste de construction de la Chine, ce taux d’épargne de la Chine et celui de la population étaient indépendants l’un de l’autre, l’épargne des ménages en est devenue un moteur significatif. Aujourd’hui, selon la base de données CEIC, la population en capacité d’épargner est d’environ 600 millions de personnes, dont plus de 100 millions qualifiées d’« élites », près de 200 millions appartenant à la classe moyenne aisée et un peu moins de 300 millions à la classe moyenne dite inférieure ; le maintien d’une croissance du PIB entre 3 et 5 %, jugée faible à l’aune du passé récent de la Chine, laisse espérer néanmoins la poursuite de la sortie de la pauvreté pour une partie significative des 750 millions considérés comme « pauvres » et qui sont principalement ruraux.
L’accumulation de l’épargne chinoise s’est évidemment accompagnée de difficultés et de heurts divers, parmi lesquels une disparité croissante entre les capacités d’épargne des urbains et des ruraux, et au sein des urbains entre ménages aisés et moins aisés, ainsi que l’érosion de l’épargne accumulée en périodes d’inflation forte. Il convient de garder à l’esprit que pendant une période d’environ 30 ans, tout l’environnement financier entourant l’épargne (les organismes bancaires et financiers, les divers régulateurs responsables de ces organismes et des marchés financiers, et bien sûr les infrastructures de marché) a été construit à partir de rien ou presque. Enfin, ces transformations des structures s’accompagnent d’un apprentissage des épargnants et des opérateurs bancaires et de marchés, certes rapide mais qui n’est sans doute pas arrivé à maturité.
Les motivations des épargnants chinois
Certains sont tentés d’y voir la réapparition des valeurs confucéennes (respect de la famille, de la discipline et de la hiérarchie, frugalité). D’autres imputent les excès de certains investisseurs à l’attrait du jeu qui caractériserait également les Chinois. Cette approche culturaliste, sans être fausse, ne peut expliquer à elle seule les comportements des épargnants chinois.
D’autres observateurs mettent en avant des causes démographiques : la substitution d’une population âgée et urbaine à une population jeune et rurale, son vieillissement progressif et son déclin vers 2030 après un pic de 1,4 milliard de personnes. Certains observateurs complètent cette approche par des aspects spécifiques chinois, tels que la politique de l’enfant unique : celle-ci a induit un déséquilibre entre naissances de garçons et de filles, ce qui a fait craindre des difficultés à trouver épouse dans les campagnes et a poussé à une accumulation compensatoire de l’épargne.
D’autres explications sont plus simples mais fortes. Malgré le développement d’un dispositif de protection sociale et d’assurance vieillesse depuis plus de vingt ans, de nombreux Chinois constituent une épargne de précaution pour les besoins de santé et la retraite, et ce d’autant que les mécanismes mis en place sont soit incomplets soit en phase de montée en puissance et qu’une partie de la population craint qu’ils ne puissent jouer pleinement en période de vieillissement démographique. L’éducation est aussi un motif d’épargne en vue d’accéder à certaines écoles privées, voire de rendre possible l’envoi de son enfant à l’étranger pour étudier dans des conditions satisfaisantes de vie. Enfin l’accès à l’immobilier est un ressort puissant de l’épargne pour ceux qui s’estiment en capacité d’acquérir un bien immobilier. L’urbanisation croissante de la population chinoise, les fortes hausses des prix de l’immobilier (et pas seulement de l’immobilier de luxe) et des loyers y contribuent grandement même si cette constatation nécessite d’être nuancée en fonction des zones urbaines et, à l’intérieur de celles-ci, de l’âge des accédants, du fait qu’ils sont primo-accédants ou non, et des niveaux de richesse.
Ces motifs d’épargner ne sont pas propres à la Chine ni même à l’Asie émergée ou émergente, mais ils sont des forces contributives puissantes à un niveau élevé de l’épargne des ménages, à la fois en périodes de croissance forte et d’atterrissage vers un niveau de 3 à 5 %. Leur effet est accentué par le fait que si, dans les années 1990, le revenu moyen disponible des ménages urbains a crû à un rythme annuel variant entre 10 et 30 %, il s’est très sensiblement ralenti ensuite, pour se limiter à des variations annuelles entre 5 et 10 % alors que la hausse de l’immobilier continuait de jouer à plein.
Les choix des épargnants chinois dans leurs placements de fonds
Deux caractéristiques fondamentales des placements des particuliers chinois doivent être soulignées :
- l’immobilier constitue un peu moins des deux tiers de la richesse des particuliers chinois. L’acquisition d’un bien immobilier est, sans doute pour longtemps, une nécessité primordiale mais aussi un signe d’élévation sociale. Le reste de la richesse est investi en dépôts bancaires et autres produits financiers ;
- les Bourses chinoises de Shanghai et Shenzhen sont tirées par les actionnaires individuels. Depuis environ 10 ans et sur la base des statistiques boursières, 80 à 85 % du volume des transactions de marchés proviennent des particuliers. Ces derniers représentaient 46 % de la capitalisation boursière à l’automne 2015. Il en résulte une volatilité moyenne forte de ces marchés variant de 38 à 47 % selon les segments concernés (les plus élevés étant ceux des entreprises moyennes « SME » et de celles dites innovantes).
Comme dans de nombreux pays la préférence pour la liquidité joue à plein. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant de constater que les seuls dépôts bancaires représentent environ la moitié des produits d’épargne financière (hors investissements directs en actions) malgré une rémunération à peine supérieure à 1 % à 3 mois (avec un maximum de presque 3,5 % en 2008). Ce n’est pas un trait spécifiquement chinois : on le retrouve au Japon et en Corée, pays où les niveaux d’éducation financière et de maturité des systèmes de distribution de produits d’épargne sont très élevés.
L’épargne collective sous forme de fonds mutuels et en partie de produits bancaires dits de « wealth management » (accessibles à compter d’environ 7 000 euros) est proposée par les sociétés de gestion d’actifs et les sociétés de Bourse en direct, ou à travers les réseaux d’agences bancaires et l’internet banking ; elle représente près de 33 000 milliards de yuans, soit plus de 4 700 milliards d'euros, et progresse tout comme les mandats de gestion qui visent une clientèle fortunée, disposant en théorie de l’équivalent d’au moins 140 000 euros.
Les « trust products » proposés par la banque informelle sont également populaires car ils offrent des rémunérations plus élevées, assises sur des opérations de placement et de prêt de leurs sociétés de gestion (trust companies), a priori plus risquées. Si une part importante de ce shadow banking est proche du système financier correctement réglementé, certains de ses intervenants se sont cependant illustrés dans des escroqueries retentissantes. La dernière en date, début 2016, est une « chaîne de Ponzi » organisée par la société Ezubao qui porterait sur des actifs de 7 milliards d'euros et aurait concerné plus d’un million de personnes.
Des comportements significatifs
Outre leur préférence pour la liquidité, on peut souligner celle pour le court terme. À la différence de ce qui peut être observé en Europe, et en France notamment, sous l’effet d’une politique de l’épargne fiscalement orientée, les épargnants chinois ne conservent pas leurs placements pour des périodes de plusieurs années. Leur horizon de placement est de quelques mois bien souvent, inférieur à celui constaté au Japon et en Corée.
Malgré la prédominance des dépôts bancaires, on observe une variété dans leurs placements. Elle correspond à celle des produits offerts non seulement par les réseaux bancaires et les sociétés de gestion d’actifs affiliées, mais aussi par des sociétés de courtage, des trust companies et des compagnies d’assurance, affiliées ou non aux banques. Cette variété reflète la rapidité de la transformation du paysage financier chinois qui est sans doute inégalée, sur une période d’une trentaine d’années, dans les pays développés. Au sein de la catégorie des fonds mutuels, la gamme est complète : fonds monétaires, actions, obligataires, diversifiés (balanced), garantis, indiciels, produits permettant l’investissement à l’étranger (QDII et
Une grande volatilité de la part strictement financière de l’épargne résulte de cette préférence pour le court terme et de la variété des produits offerts. Cette volatilité peut parfois être forte : il n’est pas rare de voir des désinvestissements massifs après quelques mois ou après une période de blocage destinée à organiser l’investissement des fonds collectés par les gérants concernés, et les sommes ainsi désinvesties se reporter vers de nouveaux produits dont le marketing est davantage attractif. Elle est renforcée par une presse financière comparative développée et le recours à des outils internet tant par les clients que par les professionnels en agence, qui n’a rien à envier à ce qui est disponible en Europe.
La distribution des fonds mutuels est très largement dans les mains des quatre grands réseaux (ICBC, CCB, BoC et ABC). C’est aussi le cas pour les produits de « wealth management » même si d’autres établissements (BoComm, Minsheng…) y contribuent. L’industrie de la gestion d’actifs offre une plus grande dispersion des intervenants ; elle est aussi caractérisée par une présence marquée des acteurs étrangers en joint-venture avec des partenaires chinois majoritaires, les établissements français tenant leur place (Fortune SG, ABC-CA, HFT pour BNPP, AXA-SPDB…)
Les contradictions pesant sur l’épargne chinoise
À terme, il est souhaitable de voir l’épargne financière des ménages chinois gagner en durée de détention et en stabilité – phénomènes qui assureront une plus grande stabilité des marchés financiers et un plus grand confort de gestion aux gérants. Il est également nécessaire que le monde souvent opaque du shadow banking se rapproche des usages de celui des fonds mutuels qui est soumis à une réglementation comparable à celle des pays développés.
Il est probable que les épargnants chinois pourront progressivement investir ailleurs que sur les marchés financiers locaux, et que la distinction entre produits investis sur les marchés locaux et QDII s’estompera. La crise financière chinoise qui s’est déclenchée pendant l’été 2015 complique cette évolution ; confrontées à des investisseurs cherchant des actifs en monnaies étrangères, les autorités monétaires veulent contrôler leurs flux et hésitent à précipiter davantage l’internationalisation et la libéralisation des marchés financiers locaux et du yuan.
Enfin l’évolution de l’épargne des ménages peut être influencée dans les années à venir par les orientations économiques des Pouvoirs publics. À l’instar de leurs homologues japonais à la fin des années 1980 et coréens plus récemment, ils incitent leurs concitoyens à consommer davantage pour soutenir la croissance, et s’appuient sur les nouvelles habitudes de consommation des jeunes générations. Toutefois ces appels à dépenser se heurtent à la nécessité de maintenir un taux d’épargne compatible avec un besoin élevé d’investissement privé et public, lui-même moins dépendant de l’endettement et faisant donc plus appel aux fonds propres, ainsi qu’aux contraintes des ménages en termes de logement, d’éducation et de santé. L’équilibre entre ces nécessités contradictoires aura un effet certain sur l’épargne dans la Chine qui émergera de la période actuelle de transition.