Quelle proportion des ingénieurs issus de l’École des Ponts travaille dans la finance ?
Sur les dix dernières années, la proportion varie entre 25 et 35 %, ce qui est considérable. De manière peut-être surprenante, BNP Paribas est le premier employeur de l’École des Ponts aujourd’hui, dépassant les grandes entreprises industrielles ou du BTP. La finance recherche à la fois les hard skills pour lesquels l’École des Ponts est réputée, qu’il s’agisse de modélisation, de mathématiques financières ou d’informatique appliquée, mais aussi la capacité qu’ont les lauréats des grandes écoles à gérer des périodes de travail intense, ou à engranger et synthétiser beaucoup d’informations en peu de temps. Ensuite, sur cette base, chaque établissement financier complète cela avec sa propre formation interne, bien sûr, pour donner à ses collaborateurs les compétences bancaires ou financières spécifiques nécessaires.
Quels sont les métiers des ingénieurs dans la finance ?
De plus en plus souvent, les ingénieurs complètent leur formation en France par un an dans les meilleures universités américaines ou anglaises, avant de partir en stage long ou de trouver un poste à Londres, Singapour ou Dubaï, mais aussi sur la Place financière française, dans les banques d’investissement anglo-saxonnes les plus cotées comme JP Morgan, Morgan Stanley ou Goldman Sachs, ou encore dans les fonds d’investissement ou de private equity. Mais depuis trois ans, une nouvelle tendance se fait jour : bon nombre d’ingénieurs, notamment parmi les plus brillants, délaissent la banque d’investissement pour se tourner vers les start-up, les fintechs, l’innovation et la Silicon Valley !
Comment expliquer cette nouvelle tendance ?
C’est largement dû à la fin de la période des bonus et des gros salaires de la BFI. Ce n’est plus dans les banques que les jeunes diplômés rêvent de faire fortune ! C’est un peu la même motivation salariale qui poussait jusqu’alors les ingénieurs à préférer les métiers de la finance aux métiers industriels : les banques proposaient des salaires plus élevés et un accès plus rapide aux postes de management.
Pourquoi avoir rattaché une business school à l’École des Ponts ?
L’École des Ponts Business School (EPBS) a été créée en 1987 par Célia Russo, une femme argentine travaillant à l’École des Ponts, car elle avait fait un constat simple : l’École des Ponts formait et forme toujours ce qu’on appelle en anglais des « engineers for society », des ingénieurs au service de la société, qu’il s’agisse de développement durable, de finance ou autre. Or, dans ce monde professionnel de plus en plus complexe, changeant et international, les ingénieurs, et principalement ceux issus de l’École des Ponts ou de l’École des Mines, devenaient vite des middle et top managers, non seulement dans les entreprises du CAC 40, mais aussi du Fortune 500, c’est-à-dire à l’international. Pour autant, la formation de l’École des Ponts ne les préparait pas à être des « engineers for management ». Elle leur dispensait les hard skills, en faisait des quants, mais il manquait les soft skills. D’où l’idée de leur donner aussi les outils nécessaires pour le management et le leadership. Cela paraît évident aujourd’hui, mais en 1987, lorsque Célia Russo a mis au centre de la formation délivrée par l’
Quelle formation la business school propose-t-elle pour les ingénieurs ?
Le principal MBA auquel prépare l’EPBS est a priori destiné aux ingénieurs ayant une expérience minimum de trois ans. Mais une dérogation dans notre accréditation nous permet de proposer ce cursus en formation initiale à quelques élèves ingénieurs de l’École des Ponts qui démontrent une forte dimension de leadership. Ce rôle de leadership peut être joué au sein du Bureau des étudiants ou une Junior entreprise, dans un stage long significatif, dans le monde associatif ou encore dans une entreprise familiale ou une start-up. Des entretiens permettent en outre d’évaluer l’ambition et le goût des candidats pour ce type de responsabilité. Cela concerne en moyenne deux à trois étudiants de l’École des Ponts chaque année.
Sinon, de façon plus classique, une forte proportion d’ingénieurs, issus des Ponts mais aussi d’autres grandes écoles d’ingénieurs, commencent leur vie professionnelle, mais reviennent ensuite suivre le programme MBA. L’EPBS propose également pour les élèves ingénieurs et les doctorants une formation en management international, certifiante mais non diplômante, qui constitue une première approche du monde du business et du management. Les étudiants qui valident ce certificat peuvent ensuite, grâce à un cycle accéléré, suivre le MBA proprement dit.
En 2006, nous avons lancé un Executive MBA nouveau format, accessible après un minimum de 5 ans d’expérience professionnelle, de préférence avec au moins une première expérience de management ; il est réalisé en alternance, un long week-end par mois, ce qui permet de continuer à travailler à plein-temps, tout en suivant le cursus.
Enfin, nous avons aussi des programmes « sœurs » à l’étranger, qui sont une version « copiée-collée-localisée » du programme délivré à Paris, avec un cursus et un grand pourcentage de professeurs communs. Ce qui donne la possibilité à nos participants de suivre des cours à Shanghai, Pékin, Casablanca, Bogota, Philadelphie, Bruxelles… et bientôt en Pologne et à Jakarta.
Au final, près de 400 lauréats sont diplômés tous les ans par l’EPBS.
Comment la finance est-elle intégrée à la fois dans le cursus de l’École des Ponts et dans celui de la business school ?
L’École des Ponts a un département SEGF, sciences économiques gestion finance, qui propose un parcours spécifique dans la finance : mathématiques financières, stratégie financière, financial markets workshop, contemporary issues in global finance, FUSACQ, etc. Même si sa popularité reste très forte, ce département est depuis peu concurrencé dans le choix des étudiants, y compris par ceux qui envisagent de travailler dans la finance, par le département informatique IMI (ingénierie mathématique et informatique). Par exemple, le big data, auquel les banques s’intéressent de plus en plus, relève autant d’une formation informatique que financière et certains élèves ingénieurs ne sont plus sûrs de ce que préfère le « marché » à ce niveau : finance appliquée aux données ou informatique appliquée à la finance…
Concernant la business school, le cursus a évolué avec son temps : auparavant, un quart des cours étaient en finance avec, en outre, une option de spécialisation dans cette matière ; aujourd’hui, nous sommes moins spécifiquement orientés vers la finance, mais plus vers l’innovation, la gestion des technologies comme levier de performance ou encore le « evidence-based entrepreneurship » d’inspiration californienne, comme à nos débuts, cette fois-ci du côté de la Silicon Valley.
Les entreprises financières qui recrutent des ingénieurs valorisent-elles la formation de la business school ?
On constate à ce sujet une mutation. Jusqu’à présent en France, la finance recrutait classiquement des étudiants au niveau bac +4 ou 5. À l’étranger, en revanche, les entreprises financières recherchaient plutôt des MBA. Aujourd’hui, la notion de MBA commence à être bien assimilée en France et ce sont des diplômes recherchés dans les nouveaux métiers de la finance : banque digitale ou numérique, systèmes informatiques, veille stratégique, innovation, capital-risque, où une bonne compréhension de l’entreprise dans son ensemble est appréciée. Les banques recherchent maintenant des collaborateurs en forme de « T » ou de « Π » : la barre horizontale symbolisant la connaissance transversale de l’entreprise, là où les barre(s) verticale(s) les expertises techniques.
Quelles sont les perspectives pour l’EPBS ?
Nous sommes en train de développer toute une gamme d’Executive MBA spécialisés. Ils consistent en un croisement entre un master spécialisé et un MBA. L’objectif est de cumuler les avantages des deux en donnant une vision transversale de l’entreprise, apportée par le MBA, qui est complétée, via le Master, par une compétence spécifique recherchée par le marché. Le portefeuille des « E-MBA spé » va évoluer avec le marché : par exemple, pour répondre aux métiers nouveaux émergeant dans la transition énergétique, dans le big data ou dans la modélisation financière, il manque des collaborateurs qui aient à la fois une vision globale de l’entreprise et les hard skills correspondants. Ces formations ciblent à la fois des ingénieurs qui veulent développer des compétences manageuriales pour progresser dans la hiérarchie, des managers appelés à gérer des personnels de formation technique, ou ceux qui veulent changer de métiers avec de nouvelles expertises sans avoir à se repositionner comme un junior (autrement dit pour favoriser la mobilité verticale, horizontale ou diagonale). Nous voulons former des collaborateurs avec cette double entrée sur le marché du travail et une pertinence accrue de leur formation pour les postes de demain.
Quelles sont les spécialisations prévues ?
Elles sont au nombre de dix aujourd’hui dont : aviation management, big data, finance d’entreprise, innovation, transports ferroviaires, ville durable, management du changement et transformation, value chain management (très prisé dans les secteurs de la pharmacie ou du luxe)… Puis nous sommes en train de préparer une spécialisation dédiée aux ONG et entités à but non lucratif, qui ont – malgré leur orientation caritative – de plus en plus un besoin de compétences de pointe en matière de gestion, logistique, finance, marketing, ainsi que la maîtrise des caractéristiques spécifiques de leur métier…
Globalement en France, les soft skills sont-elles reconnues à leur juste valeur ?
La réponse est clairement négative, mais l’espoir fait vivre ! Dans un pays cartésien comme la France, les hard skills sont traditionnellement enseignés à l’école, et les soft skills apprises sur le tas ou considérées comme relevant du simple bon sens. Toutefois, aujourd’hui, les Français prennent conscience qu’il faut parfois aussi apprendre à respirer ! Ainsi, stress et burnout restent des mots anglais sans équivalent direct en français, mais sont des notions bien connues et intégrées dans la vie des entreprises et dont la prise en charge figure de plus en plus souvent dans les formations de management. De même, l’importance de la communication est reconnue : elle doit être plus fine et ciblée, se décliner en langues étrangères et sur différents supports, et doit être efficace même quand on ne se voit pas (Internet, e-mail, conf calls, etc.).
On entend beaucoup aussi parler d’intelligence émotionnelle. Est-ce un concept pris en compte dans les entreprises françaises en général, et dans les banques en particulier ?
C’est très récent, mais cette notion de « manager d’équipe », de leader et de leadership, est aujourd’hui prise en compte dans la gestion des ressources humaines. Ainsi, les évaluations à 360° sont de plus en plus fréquentes, et elles mettent souvent en exergue les soft skills : empathie, communication, capacité à motiver, vision stratégique, compétences interpersonnelles… On demande aujourd’hui aux managers modernes d’être un peu comme Superman : ils doivent produire plus (souvent sans l’aide des assistantes, dont les postes ont été supprimés), manager plus et mieux, être fin psychologue et prendre en compte un spectre grandissant d’aspects humains, et ceci avec une équipe éclatée sur plusieurs sites et fuseaux horaires. Impossible de relever ce challenge sans passer par une bonne maîtrise des soft skills et sans être formé à cet aspect du business. Le volet interpersonnel est désormais pris en compte systématiquement lors de la nomination d’un dirigeant, souvent avec des mesures métriques et sur ses réalisations dans ce domaine. Heureusement, le business devient plus « human-centric », après une période où l’on pensait pouvoir tout faire avec des process, un workflow et un logiciel de gestion de projet !