L'éthique de la dette

S'endetter est-il moral ? Pourquoi doit-on rembourser ses dettes ?

Créé le

15.01.2014

-

Mis à jour le

26.08.2014

La dette fait partie intégrante de l’humanité et participe de la croissance économique. Mais depuis la financiarisation de l’économie, la logique de l’échange monétaire prime sur la relation sociale et humaine dans les relations entre débiteurs et créanciers. C’est cette rupture du lien social qui transforme aujourd’hui la dette en outil d’oppression. Comment réagir ?

La crise que traverse le monde occidental depuis plus de 5 ans maintenant est une crise de la dette : dettes privées et dettes publiques, bien sûr, mais aussi dettes morales. Si l’endettement massif d’une certaine partie de la population a pu conduire à l’effondrement du système bancaire et à la « faillite » ou déconfiture de certains États, n’est-ce pas du fait d’un changement de situation de l’homme face à la dette ? Objet de croissance économique, celle-ci est peu à peu perçue comme un outil d’oppression ou un enchaînement des individus et des États. Et pourtant, dans cette critique de l’endettement, on oublie que la dette est consubstantielle à l’humanité, qu'elle constitue un « invariant anthropologique » : les hommes sont « en dette » les uns vis-à-vis des autres, les sociétés le sont tout autant. La crise de la dette est une crise de la perte des relations entre individus dans une société de consommation qui pousse à l’endettement. Comment expliquer cette défiance actuelle face à la dette ?

Mais, la notion étant polymorphe, de quelle dette parle-t-on ? L’étymologie est ici nécessaire. Dans les langues indo-européennes, les mots qui signifient « dette » sont des synonymes de ceux qui veulent dire « péché » ou « culpabilité », ce qui illustre les liens entre la religion et le paiement, la médiation entre les sphères du sacré et du profane par la « monnaie » [1] . C’est particulièrement vrai en allemand où le mot dette (Schuld), signifie aussi culpabilité, faute.

De l’endettement au remboursement

La question des rapports de l’homme à la dette conduit à se poser deux questions : celle de l’endettement et celle du remboursement.

L’endettement, d’abord. Si l’on écarte l’aspect anthropologique selon lequel l’homme naît avec une dette contractée auprès de ses parents, de son clan, de sa communauté (ce que l’on appelle dette de vie ou primordiale), reste la question l’endettement monétaire. La dette peut à la fois être un élément de création de richesse que d’appauvrissement. Elle peut participer à la croissance, mais aussi favoriser le déclin. Ce qui souligne l’ambivalence de la dette : elle relève de l’échange et de la loi, de la justice et de la responsabilité [2] . D’où l’interrogation : est-il moral de s’endetter ?

Le remboursement ensuite. Doit-on rembourser ses dettes ? Et si oui, pourquoi ? Certes, il s’agit d’une exigence juridique, née du contrat de prêt qui oblige le débiteur à rembourser le préteur. C’est en ce sens que le prêt se distingue du don. Mais si l’on sort du cadre juridique pour se placer sur l’ordre moral, qu’en est-il ? Le remboursement d’une dette semble être une obligation universelle. Tel n’est pas le cas dans l’ordre religieux. La dette de l’homme face à ses dieux ou son Créateur reste une dette infinie, non remboursable, parce que non quantifiable. C’est d’ailleurs ce qui différencie la créance divine de la dette humaine : le don absolu et libre et non une obligation de restitution (un geste, une obligation morale, une somme d’argent).

La question du remboursement de la dette prend toute son acuité au sujet de la dette publique : est-il « normal » (moral ?) d’obliger un État à rembourser ce qu’il doit au point de le mettre en péril ? La dette accumulée par les uns doit-elle peser sur les générations futures ? N’existe-t-il pas un moment où il serait convenu de considérer qu’au-delà d’un certain niveau, le remboursement de la dette n’est plus possible sans appauvrir durablement la société, sans espérance, et dès lors favorisant le terreau des extrémismes politiques ? C’est ce que les économistes appellent la « soutenabilité » d’une dette [3] . La ligne à ne pas dépasser ? Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz explique que « la primauté des obligations d’un État vis-à-vis de ses citoyens est inviolable [4] ».

Vers une économie purement capitaliste

Toutes ces questions sur la dette et ses rapports entre créanciers et débiteurs ne sont pas nouvelles. La crise de la dette conduit à se les poser de nouveau et à s’interroger sur l’essence de la dette.

La dette humaine se caractérise par une relation horizontale entre débiteur et créancier, le second étant dans une situation de domination du premier (d’où les critiques répétées sur l’avilissement de la dette) ; la dette divine quant à elle traduit une relation verticale, transcendantale même, sans placer pour autant l’homme dans une situation d’infériorité ou de dépendance puisqu’il s’agit d’un acte gratuit. La dette humaine passe par un rapport entre individus. Rapport monétaire, bien sûr, mais pas uniquement : rapport également social et humain.

Pendant des siècles, les dettes entre individus se sont inscrites entre économie du don et économie marchande, entre obligations sociales et monétaires. La dette était d’abord une forme de lien social où la relation d’échange ne se limitait pas à un transfert monétaire. C’est parce qu’une telle relation existe que le créancier peut décider d’une remise de dette.

Dans son essai L'Economie morale [5] , Laurence Fontaine souligne comment la remise des dettes apparaît, dans l'Europe des XVIe-XVIIIe siècles, comme le complément indispensable des prêts. Les crises de la dette (privée ou publique) peuvent conduire à des violences, des émeutes, voire même à des révolutions. Il n’est pas besoin de s’arrêter sur les causes de la Révolution française dont certaines sont liées à une mauvaise gestion du budget royal. L’Antiquité occidentale a connu aussi des périodes similaires. À Babylone (Hammourabi), en Grèce (Solon), mais aussi en Israël (Néhémie, Amos) et à Rome (Catilina). C’est la pratique du Jubilé [6] et le principe de la remise jubilaire [7] . L’objectif de cette remise était de redresser la situation sociale et économique du pays par l’application de mesures de justice distributive et commutative.

C’est cet équilibre entre remboursement et annulation des dettes qui se trouve progressivement remis en cause au XVIIIe siècle, avec une approche plus mercantiliste et financière de la dette. Le crédit devient d’abord une opération commerciale, et moins une obligation sociale. La dette est alors considérée comme une opération financière dont le créancier attend un rendement. Où l’on passe d’une économie encore imprégnée de la logique du don et de l’honneur à celle d’une économie purement capitaliste.

La dette n’est pas un scandale

Avec l’avènement de l’ère capitaliste, mais surtout depuis la financiarisation de l’économie (l’« économicisation »), la logique de l’échange monétaire prime sur la relation sociale et humaine dans les relations entre débiteurs et créanciers. Il y a rupture du lien social. Pour autant, la dette n’est pas un scandale. Elle est partie intégrante de l’humanité. Certes, il y a des situations où l’endettement constitue un scandale, mais cela tient plus aux formes actuelles que prend la dette dans nos sociétés contemporaines. « La dette n’est pas un scandale, car elle est liée tant à l’humanité qu’à la société [8] ». Ce qui manque à nos sociétés aujourd’hui, c’est ce sens social dans les relations entre créanciers et débiteurs. C’est en remettant ce lien au cœur de cette relation qui unit les hommes entre eux que l’économie moderne libérale retrouvera le sens de ses valeurs.



1 Cf. l’essai remarquable de Marcel Hénaff, Le Prix de la vérité : le don, l’argent et la philosophie, Seuil, 2002, et particulièrement son chapitre 6 : « la logique de la dette ». 2 Nathalie Sarthou-Lajus, L’Éthique de la dette, PUF, 1997. 3 La soutenabilité est caractérisée par le ratio dette/PIB. 4 J.E. Stiglitz, Un autre monde, Fayard, 2006, p. 328. 5 L. Fontaine, L’Économie morale. Pauvreté, crédit, confiance dans l’Europe préindustielle, Gallimard, NRF, 2008. 6 Lévitique 25:8-34. 7 Deutéronome 15:1-5. 8 Frédéric Moens, « Dette et société, le lien social : un jeu d’obligations » : http://1libertaire.free.fr/DetteSociete.html.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº769
Notes :
1 Cf. l’essai remarquable de Marcel Hénaff, Le Prix de la vérité : le don, l’argent et la philosophie, Seuil, 2002, et particulièrement son chapitre 6 : « la logique de la dette ».
2 Nathalie Sarthou-Lajus, L’Éthique de la dette, PUF, 1997.
3 La soutenabilité est caractérisée par le ratio dette/PIB.
4 J.E. Stiglitz, Un autre monde, Fayard, 2006, p. 328.
5 L. Fontaine, L’Économie morale. Pauvreté, crédit, confiance dans l’Europe préindustielle, Gallimard, NRF, 2008.
6 Lévitique 25:8-34.
7 Deutéronome 15:1-5.
8 Frédéric Moens, « Dette et société, le lien social : un jeu d’obligations » : http://1libertaire.free.fr/DetteSociete.html.