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Dans cette perspective de responsabilité sociétale, il apparaît donc logique de s’intéresser à une des dimensions indispensables de la vie des organisations qu’est la finance. À cette fin, trois séminaires de
La finance utile
À quoi sert la finance ? Une finance utile, responsable ou encore durable n’est-elle pas tout simplement celle qui finance l’économie réelle et permet de couvrir les risques des organisations de ladite économie réelle ? En d’autres termes, son rôle premier et historique n’est-il pas de faire se rencontrer les agents en excédent d’épargne et ceux en besoin de financement ?
Nonobstant, au fil de la financiarisation à outrance engagée dans les années 1970 aux États-Unis puis déployée par-delà les frontières, la finance est devenue une puissance aux principaux objectifs de maximisation du profit immédiat, au détriment de son rôle essentiel de financement de l’économie réelle sur le long terme. Notons à titre d’exemple l’encours des marchés dérivés de gré à gré dont la valeur notionnelle en circulation est de 595 000 milliards de dollars à fin juin
On a ainsi assisté à un renversement des rapports entre « finance » et « société » : la « finance » s’est désencastrée – au sens du sociologue Karl Polanyi – de la « société » pour conduire à une situation où la société s’est retrouvée encastrée dans l’économie, qui elle-même s’est encastrée dans ce nouveau type de finance. Afin d’opérer un (ré)alignement sociétal de cette finance pour la (re)mettre au service de l’économie, de la société et, point nouveau, de la biosphère, il convient de réviser les modèles pour en changer le paradigme. Dit autrement, il convient de réviser le paradigme dominant depuis cinquante ans pour repenser les modèles économiques et épistémologiques.
Les limites du modèle
La finance repose en effet sur des hypothèses non avérées ; ainsi en va-t-il de l’efficience des marchés dont on a vu la limite lors de la crise financière de 2007 et de ses suites. Le postulat de base s’inscrit dans le positivisme, dont l’écrit fondateur est celui de Milton Friedman de 1953 dans son Essai d’économie positive, puis dans le modèle « Black and Scholes », théorisant une certaine appréhension de l’évaluation des actifs financiers.
Au fil des crises successives et de plus en plus fréquentes, le positivisme en finance a montré ses limites ; l’évaluation des risques basée sur les modèles statistiques repose sur des théories (CAPM et autre EMH) incapables de prendre en compte – et de tenir compte de – la réalité du monde et de ses composantes – les activités humaines à impacts sociaux et environnementaux dommageables.
À l’aune de la crise financière dont les stigmates se font encore sentir plus de dix ans après, les mathématiques ont été critiquées mais l’important aujourd’hui est de questionner la relation ou plutôt la causalité entre mathématiques financières et pratiques. Tout autant doit-on s’interroger sur la défense de l’usage des mathématiques en économie financière : pourquoi les économistes et non les mathématiciens en sont-ils les plus fervents défenseurs ?
Les modèles, et avec eux les hypothèses sur lesquelles ils sont basés, sont à déconstruire. Ils sont
Les risques financiers sont sortis de la sphère financière pour amener à des situations qui furent dramatiques sur le plan humain et social, tout particulièrement aux États-Unis dans la période post-subprime ; et « la dette mondiale, tant publique que privée, s’élève aujourd’hui à un record historique de 182 billions de dollars, près de 60 % de plus qu’en 2007 », selon le
Repenser la gouvernance
Alors pour rendre la finance plus responsable et tout particulièrement plus en adéquation avec les dimensions de l’économie réelle et ses problématiques sociétales et environnementales, des produits financiers, des systèmes comptables ou encore de nouvelles gouvernances doivent être promus et portés pour un développement effectif dans les organisations et entreprises.
En amont des marchés, au mieux la finance doit faire état de tous les flux (comptables, financiers, mais également biologiques), et a minima elle doit permettre une comptabilisation des inputs et outputs humains. Les green bonds représentent un premier pas – à condition toutefois de s’assurer de la pérennisation de la traçabilité (notamment comptable) des projets financés, et de la prise en compte par les professionnels des mesures de performances extra-financières et des mesures d’impact, afin de faire émerger des normes et labels universels. Le reporting et la comptabilité sont aussi à repenser pour favoriser une gouvernance plurielle et une prise en compte des impacts susnommés. On évoquera présentement le besoin de suivre l’impact investing pour éviter son dévoiement.
De nouveaux business models
La finance doit également s’ouvrir à de nouveaux business models dont la philosophie s’inscrit dans un raccourcissement des circuits de financement pour pallier les effets néfastes d’un capitalisme hyperfinanciarisé : c’est là l’enjeu des crowdsourcing et autre crowdfunding qui apportent des alternatives aux financements traditionnels et font entrer de nouveaux acteurs pour une pluralité nécessaire dans le but d’éviter les monopoles et autres autoréférentialisations. Il ne s’agit pas d’oublier toutefois de maintenir la présence (nécessaire) de l’actionnariat à condition qu’il remplisse sa fonction d’activisme positif et responsable, porté par une vision à long terme.
Pourtant ces nouveaux entrants, produits, business models, systèmes comptables, etc. n’auront de viabilité que si la régulation s’adapte à la fois pour favoriser leur émergence et leur pérennité (à commencer par les normalisateurs comptables et les autorités de surveillance des marchés financiers), mais également pour tenir compte du nouvel environnement technique. En effet, concernant ce dernier point, le virage – que d’aucuns qualifient de disruptif – pris ou en cours d’être pris avec la digitalisation questionne le rôle des acteurs traditionnels. La blockchain ou le Big Data, aidés par l’intelligence artificielle remettent en cause le monopole bancaire et on peut s’interroger sur la responsabilisation – ou non – plus forte des acteurs financiers en général et des banques en particulier.
Inclure les risques sociétaux
Enfin, pour s’assurer d’une finance responsable fidèle aux pistes et idées développées dans le monde académique, l’enseignement doit également être révisé ; les dimensions épistémologiques de la finance doivent désormais être irriguées par d’autres sciences humaines et sociales – l’anthropologie, la sociologie ou encore l’écologie – et un nouveau type de « contrat » doit être passé avec les mathématiques, dans l’objectif d’une lecture réactualisée et plus pertinente de ses instruments et des risques devenus protéiformes ; le rapport au risque doit ainsi inclure les risques sociétaux dans un retour au temps long et une appréciation de l'incertitude radicale (et donc de discontinuités fondamentales, telles que documentées à l’ensemble des disciplines suscitées).
Ces débats et ces réflexions sont surtout à comprendre comme des briques, de plus en plus cohérentes et robustes, pour s’engager dans la reconstruction de ce bien commun qu’est la finance. En cela, ces séminaires ont rendu visibles les grands chantiers à affronter, avec des constats partagés sur l’état actuel de la finance, et finalement les plans et l’architecture de ce que nous pourrons (re)bâtir.