La libéralisation des systèmes bancaires des PECO

Où en est-on 20 ans après la chute du communisme ?

Créé le

06.10.2010

-

Mis à jour le

05.03.2014

En 20 ans, les systèmes bancaires des Peco se sont convertis à l’économie de marché… au point que les actifs bancaires dans cette zone sont désormais détenus aux trois quarts par des banques étrangères. Ces pays restent encore attractifs compte tenu de leur demande intérieure en matière de crédits et de gestion d’actifs, mais non sans risques.

Après la chute du mur de Berlin en novembre 1989, qui marque définitivement la fin de l’emprise de l’URSS sur les pays d’Europe centrale et orientale [1] (Peco), ces derniers peuvent dresser un état des lieux de leur système bancaire. Étatisé depuis la fin des années 1940 sur le modèle soviétique, agent distributeur et comptable des plans de production quinquennaux, il est alors composé d’une banque centrale (comme la Gossbank en URSS), de quelques banques commerciales, de trois ou quatre banques spécialisées (commerce extérieur, agriculture…). Le capital de tous ces établissements est détenu par l’État, quelquefois par des particuliers porteurs de parts de banques coopératives ou de caisses d’épargne. L’économie étant largement démonétisée, le degré de bancarisation de la population est faible : des instruments de dépôts traditionnels comme les comptes courants, les comptes sur livrets, une méconnaissance totale de produits d’épargne collective (Sicav et FCP), l’inexistence du crédit à la consommation et du crédit immobilier. Les moyens de paiements restent limités aux espèces et aux billets pour les achats quotidiens, aux virements et lettres de change pour les entreprises restées dans le secteur privé. Le chèque est peu usité, la carte de crédit inconnue.

Le début des privatisations

La décennie 1990 voit l’émergence de banques centrales authentiquement indépendantes. C’est également la fin des grandes banques « monopolistiques » héritées des économies planifiées. Mais l’accumulation de prêts douteux provoque des restructurations. Faute d’épargne privée intérieure prête à s’investir, les pouvoirs publics engagent un mouvement de privatisations au milieu des années 1990. L’Estonie ouvre le bal en 1992, mais la découverte de vastes fraudes débouche sur la fermeture des trois principales banques commerciales. Les actionnaires perdent leur mise, les déposants reçoivent une compensation (il n’y a pas encore de fonds de garantie des dépôts bancaires). Le véritable démarrage a lieu entre 1995 et 1997 : Estonie et Lituanie en 1995, Bulgarie, Roumanie, République tchèque, Pologne, Hongrie, de 1996 à 1997, cette dernière ne renonçant d’ailleurs au plafond de 25 % de participation étrangère dans le capital des établissements locaux que cette même année. Ces crises bancaires obligent les gouvernements des Peco à renforcer les règles prudentielles et à relever les standards de la profession bancaire.

Une assurance dépôts est mise en place. Les banques, en voie de redressement, entament un mouvement de concentrations et s’internationalisent. Dans certains pays, des établissements de crédit sont créés de toutes pièces.

L’entrée de huit Peco dans l’Union européenne

Dix ans plus tard, en 2000, huit Peco (les trois pays baltes, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie) demandent à rejoindre l’UE. Ayant satisfait au prix de gros efforts les critères d’entrée fixés par le Traité de Maastricht, ils sont acceptés le 1er mai 2004. La Bulgarie et la Roumanie feront de même le 1er janvier 2007. Leurs systèmes bancaires sont enfin modernisés. Le mouvement de privatisations s’accélère avec la participation d’investisseurs étrangers. Cependant, le bilan n’est pas totalement satisfaisant : les créances douteuses se maintiennent à un niveau élevé ; les prêts bancaires au secteur privé ne ressortent qu’à 30 % du PIB de la zone, alors que ce ratio atteignait 70 % lors de l’adhésion de l’Espagne et du Portugal en 1986.

En revanche, suite à des liquidations et des rapprochements entre banques domestiques, la concentration du secteur bancaire dans les Peco est proche de celle des pays de l’UE. Toutefois, les banques de la zone restent de petite taille à l’échelon international et encore peu performantes.

Restructurations et privatisations

En 2003, les systèmes bancaires des Peco, largement restructurés, sont privatisés en quasi-totalité, après une dernière ligne droite en 2001-2002. Deux voies sont retenues : la fusion des filiales des banques étrangères implantées dans les Peco avec des banques locales ou l’acquisition de celles-ci par des banques étrangères. En 2003, on observe un large éventail dans les participations étrangères dans les banques des Peco ; cette part est très élevée en Estonie (90 %), beaucoup plus faible en Slovénie (41 %), où l’État crée deux banques à capitaux publics ; en 2010, cette part étrangère est encore plus forte : de 80 à 90% en Bulgarie, Lituanie et Roumanie ; plus de 90 % en République tchèque, en Slovaquie et en Estonie (encadré 1).

Les gouvernements des Peco justifient leurs décisions de vendre leurs banques par plusieurs raisons : besoin de recettes budgétaires (ils cherchent donc à les vendre au meilleur prix possible), appel à une expertise ou un savoir-faire par transfert de compétences, de technologies ou de réseaux. De leur côté, les banques étrangères, européennes pour la plupart, trouvent dans une implantation dans les Peco au moins trois avantages : des relais de croissance (leur marché domestique étant souvent saturé), la possibilité de diversifier leurs risques, enfin l’accompagnement de leurs clients entreprises et, dans une moindre mesure, particuliers, dans ces pays.

En 2010, un bilan plutôt satisfaisant

En 2010, les banques étrangères détiennent les 75 % des actifs bancaires des Peco, contre 19 % pour les pays de la zone Euro et 24 % pour les 27 pays de l’UE. La Slovénie, déjà citée, et la Hongrie, avec la banque domestique OTP Bank, font exception. Les banques autrichiennes, suédoises, italiennes, belges sont leaders dans plusieurs pays :

  • Bank Creditanstalt Austria (membre du groupe UniCredit depuis 2005) en Bulgarie ;
  • Erste Group Bank en Slovaquie et en Roumanie (et 2e en République tchèque) ;
  • Swedbank et SEB dans les pays baltes ;
  • UniCredit (avec Bank Polska Kasa Opiecki PKO) en Pologne ;
  • KBC Bank en République tchèque et en Slovénie.
Raiffeisen Bank et le groupe Unicrédit sont présents dans respectivement 17 et 15 Peco. Les autres banques, presque toutes européennes continentales, ont ciblé certains pays. Les banques anglaises et américaines sont quasiment inexistantes.

Parmi les banques françaises, la Société générale est la seule à avoir mené depuis une dizaine d’années une stratégie d’ensemble dans les Peco : présente en République tchèque, en Roumanie, dans trois pays de l’ex-Yougoslavie (Slovénie, Croatie, Serbie), en Bulgarie, le groupe bancaire souhaitait prendre une part de marché significative (entre 10 et 15 %) et est en train d’y parvenir. En 2010, la rentabilité des capitaux propres (ROE) dépasse de plusieurs points celle du groupe. Aujourd’hui, l’entrée sur le marché des Peco est encore possible : pour preuve, le rachat annoncé en septembre 2010 par la solide banque espagnole Banco Santander de la participation de 70 % d’Allied Irish Banks dans la banque polonaise Zachodni, et ce aux dépens de PKO Polski et de BNP Paribas.

Une zone toujours prometteuse

Les opportunités de développement sont toujours bien réelles. En témoignent la demande croissante de crédits à la consommation (crédits revolving et amortissables, location avec option d’achat, crédit-bail,…), de prêts immobiliers, voire d’affacturage, et des attentes en matière de gestion privée. L’activité de banque de financement et d’investissement profite également des besoins de financement des Peco et de leurs collectivités territoriales (provinces, régions, communes…), encore sous-équipées, et participe à l’émergence de grands groupes industriels ou de services. L’augmentation du niveau de vie sous-jacente à la croissance rapide des Peco milite en faveur d’une offre élargie répondant au besoin réel de produits bancaires et d’assurance diversifiés et plus sophistiqués.

Dans les années à venir, les banques étrangères ont trois chantiers à mener :

  • segmenter leur offre et mieux distinguer les clients affluent des clients standard, en matière de financement notamment ;
  • former leurs collaborateurs locaux afin de leur apprendre à bâtir une relation de confiance avec des clients dont la perception des institutions bancaires est encore incomplète ;
  • pratiquer une tarification plus claire et plus transparente, et sécuriser les opérations bancaires.
Pour attirer de nouveaux clients, elles devront faire valoir leur notoriété dans le domaine de la banque de détail (dépôts, crédits, moyens de paiements), de la gestion d’actifs, en étendant leur couverture géographique. Sur ce dernier point, elles possèdent un avantage comparatif vis-à-vis des banques locales qui, concentrées sur un seul pays ou quelques-uns, ne sont en aucune manière des global players comme les grandes banques européennes universelles.

De meilleures perspectives dans les Peco membres de l’UE

Cette stratégie requiert un déploiement capitalisant sur les implantations existantes en privilégiant les synergies (informatique, achats communs, partage des données clients…) et la connaissance des marchés déjà acquise et des risques qui les accompagnent, un élément important dans la décision d’investissement. Sur ces points, la situation économique, favorable dans plusieurs Peco (Pologne, Slovaquie, Slovénie), ainsi que la situation politique, plutôt stabilisée avec une acceptation de l’alternance, (sauf en Biélorussie et avec des difficultés en Serbie et en Ukraine), sont des points positifs. Restent encore des freins législatifs et réglementaires, à l’image des restrictions concernant la croissance des crédits et des attitudes parfois tatillonnes de la part de certaines banques centrales. Pour les systèmes bancaires des Peco membres de l’UE, ces barrières tomberont avec la mise en conformité avec les normes et directives européennes qui devront être transposées dans chaque pays. Leur alignement en matière de moyens de paiements (Swift…) et de standards comptables sont très encourageants à cet égard.

Des incertitudes demeurent

Subsistent tout de même trois types de risques :

  • le relâchement des conditions d’octroi des crédits en période d’euphorie, ce qui augmente le risque de défaut et peut déboucher sur des bulles (c’est le cas de l’Ukraine où le crédit au secteur privé est passé de 13 % à 65 % du PIB en sept ans) ;
  • l’obtention de prêts en devises, en raison du taux élevé des taux d’intérêt en monnaie locale (font exception la Slovénie et la Slovaquie, pays membres de la zone euro) ;
  • un meilleur accès aux financements internationaux, ce qui a permis aux banques étrangères d’accorder dans certains Peco (les pays baltes, la Roumanie, la Hongrie), des prêts qui dépassent largement les prêts locaux (encadré 2) ; de ce fait la couverture par des dépôts domestiques est parfois tombée à moins de 60 %, un plancher à ne pas franchir selon les experts.
On peut ajouter à cette liste l’appel excessif aux prêts transfrontières entre les banques mères et leurs filiales dans les Peco ou le recours aux marchés de capitaux internationaux, ce qui rend les Peco vulnérables à la situation économique des pays d’origine et à la solidité du lien entre les banques mères et leurs filiales. C’est ainsi que la crise des subprimes aux États-Unis de 2007 n’a pas été sans conséquences pour les banques des Peco désormais filiales de grands groupes bancaires européens dont certains, encore très exposés, ont dû être recapitalisés et détiennent encore des actifs à risque, voire toxiques. Cette dépendance aux financements extérieurs présente un risque de retrait de capitaux, voire un départ de ces pays de la part de banques aux abois. Allied Irish Bank en Pologne mis à part, le cas ne s’est pas encore présenté pour les Peco. Or, il faut avoir en tête le retrait pur et simple il y a deux ans de la Bank of America et de la Royal Bank of Scotland (RBS) de la Chine, un marché autrement plus important que celui des Peco. À l’avenir, il faudra donc surveiller le poids de l’exposition des banques étrangères en termes de pourcentage du PIB de leur pays d’origine. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la libéralisation des systèmes bancaires des Peco.

 

 

 

1. Le poids des banques étrangères

Part de marché (par ordre décroissant) des banques étrangères dans les Peco membres de l’UE en 2007

Pays

Nombre de banques

Nombre de banques sous contrôle étranger

Part de marché des banques étrangères (en % des actifs bancaires)

Part de marché des banques européennes

(en % des actifs bancaires)

Estonie

15

13

98,8

98,8

Slovaquie

26

25

95,9

95,9

Tchéquie

56

34

96,1

91,5

Lituanie

80

8

83,7

83,7

Roumanie

42

35

82,1

82,1

Bulgarie

29

21

81,6

79,5

Pologne

718

54

70,5

62,1

Lettonie

31

13

62,5

55,4

Hongrie

206

30

57,4

54,3

Slovénie

27

11

28,5

28,5

UE 13

6 128

1 111

19,0

17,4

UE 27

8 348

1 711

23,8

20,5

Source : BCE 2008

 

 

 

2. La dépendance aux financements extérieurs

Part des créances extérieures détenues par les trois plus gros pays créanciers dans les Peco

 

Pays

Estonie

Slovénie

Tchéquie

Lituanie

Slovaquie

Part des créances extérieures détenues par les 3 plus gros pays créanciers

85 %

74%

74%

73%

73%

Pays créanciers majoritaires

Suède

Autriche

Allemagne

Italie

Autriche

Belgique

France

Suède Allemagne

Autriche

Belgique

Italie

 

 

Pays

Lettonie

Hongrie

Roumanie

Pologne

Bulgarie

Part des créances extérieures détenues par les 3 plus gros créanciers

71 %

64%

59%

48%

46%

Créanciers majoritaires

Suède

Allemagne

 

Autriche

Allemagne

Italie

Autriche

France

Italie

Allemagne

Italie

Pays-Bas

Autriche

Italie

Suisse

Source : BRI

 

1 PECO en 1989 : Albanie, Biélorussie, Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Moldavie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Ukraine et Yougoslavie. PECO en 2010 : Albanie, Biélorussie, Bosnie, Bulgarie, Croatie, Estonie, Kosovo, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Macédoine, Moldavie, Montenegro, Pologne, République tchèque, Roumanie, Serbie, Slovénie, Slovaquie et Ukraine.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº285
Notes :
1 PECO en 1989 : Albanie, Biélorussie, Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Moldavie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Ukraine et Yougoslavie. PECO en 2010 : Albanie, Biélorussie, Bosnie, Bulgarie, Croatie, Estonie, Kosovo, Lettonie, Lituanie, Hongrie, Macédoine, Moldavie, Montenegro, Pologne, République tchèque, Roumanie, Serbie, Slovénie, Slovaquie et Ukraine.