Le rapport de 2014, publié par l’Observatoire du financement des entreprises, a-t-il fait bouger les lignes entre les TPE et leurs banquiers ?
Marie-Anne Barbat-Layani (M.-A. B.-L.) : La relation entre les banques et les TPE ne se résume pas aux engagements de 2014, ni à leur évaluation. C’est un processus permanent. C’est l’une des priorités stratégiques des banques françaises. Les TPE n’ont quasiment pas accès à d’autres sources que le financement bancaire. C’est donc aux banques de se montrer à la hauteur de leurs attentes. Déjà à l’époque, l'Observatoire du financement des entreprises (OFE), présidé par Jeanne-Marie Prost, avait constaté que l’accès au crédit des TPE était bon, alors même que les taux de réponses positives aux demandes de crédits étaient moins élevés qu’aujourd’hui. Quelques points que l’on pourrait qualifier d’« irritants » avaient toutefois été relevés : le temps trop long de réponse aux demandes de crédit, la motivation des refus de crédit, le turn-over du conseiller clientèle, notamment. Nous avons donc travaillé à l’amélioration continue de ces points. Au-delà de ces « irritants », l’idée forte de ce rapport était déjà la proximité de la TPE avec sa banque. L’OFE avait fait dès 2015 un bilan positif de la bonne mise en œuvre de la plupart de ces mesures.
Bernard Cohen-Hadad (B. C.-H.) : J’ai été l’un des contributeurs de ce rapport, publié en 2014, mais écrit en 2013. Nous sortions de la crise. Il n’était plus possible de tenir ce double langage : d’un côté les établissements financiers répétant qu’ils donnaient du crédit, de l’autre nos entreprises qui n’avaient pas la même perception sur le terrain. Ce rapport devait faire le point sur le financement des entreprises, au moment où nous basculions dans l’après-crise financière. Nous n’étions plus dans les difficultés de l’ancien monde, mais pas encore entrés dans l’ouverture abondante du crédit que l’on connaît aujourd’hui. Ce rapport reste le premier travail fait en profondeur sur le financement des TPE dans le cadre d’un vrai débat ouvert, en partenariat avec les entreprises mais aussi avec les établissements financiers.
Aujourd’hui, cinq ans après, je souhaiterais que nous puissions faire un nouveau point d’étape, sur les mêmes questions, car je pense que nous sommes dans une situation nouvelle et que les lignes de fracture ont changé. Les relations entre banque et TPE sont plus fortes, le crédit est là, avec des taux très bas. Le pro obtient une réponse en une demi-journée, un accord en 72 heures, et le déblocage des fonds en une semaine, s’il a fourni un dossier complet. La difficulté principale des TPE n’est plus dans leurs relations avec les banques, mais dans les délais de paiement interentreprises, qui représentent 19 milliards d’euros de trésorerie.
M.-A. B.-L. : C’est-à-dire l’équivalent d’un trimestre de nouveaux crédits bancaires aux TPE ! Début 2014, ceux-ci représentaient 11 milliards d’euros par trimestre. Ils ont atteint 18 milliards sur le dernier trimestre 2018 ! Le crédit est abondant, et l’accès extrêmement aisé puisque plus de 89 % des TPE obtiennent tout ou partie de leur demande de crédit d’investissement (95 % pour les PME). Toutefois, les demandes de crédits de trésorerie restent le sujet d’attention pour les TPE : au premier trimestre 2019, 72 % ont obtenu une réponse positive. Un autre indicateur intéressant est le nombre de dossiers qui arrivent en médiation nationale du crédit. Cette activité s’est effondrée. À sa création en 2008, la médiation recevait plus de 15 000 dossiers par an. Aujourd’hui, ce sont à peine 2 000 dossiers reçus. Soulevons d’ailleurs une contradiction : les banques ont fait l’objet de deux mesures successives de renforcement du coussin contracyclique. Dans un contexte de croissance ralentie, et alors que les Pouvoirs Publics reconnaissent le rôle essentiel joué par les banques françaises dans l’accompagnement et le développement des entreprises françaises, cela semble paradoxal.
B. C.-H. : Il y a quelques années dans les baromètres, 30 % de chefs d’entreprise se plaignaient régulièrement du manque de financement de leur dossier ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les mentalités ont changé. Pendant la crise des Gilets Jaunes, nous nous sommes retrouvés à la Cellule de continuité économique de Bercy. Le dialogue entre banques et commerçants porte ses fruits. Quand il y a une urgence, nous savons y répondre, ce qui n’était pas le cas avant 2008.
M.-A. B.-L. : Tout cela a finalement permis un rapprochement mutuel bénéfique entre banques et entreprises : l’accès à la liquidité et l’amélioration du lien entre banquier et clients professionnels. Nous avons d’ailleurs pris une autre série d’engagements en 2016, parmi lesquels celui de proposer une fois par an un entretien à tout client chef d’entreprise.
La préoccupation essentielle d’une TPE aujourd’hui n’est donc plus l’accès au crédit ?
B. C.-H. : La principale préoccupation des entrepreneurs reste le carnet de commandes. Vient ensuite la simplification des contraintes administratives, et seulement après le financement. Mais il y a toujours ici et là, dans nos régions, des entreprises qui rencontrent des difficultés parce qu’elles sont mal financées ou mal gérées, parce qu’elles n’ont pas anticipé les difficultés, ou qu’elles n’osent pas en parler à leurs partenaires, comptable ou banquier. Aucune TPE n’est à l’abri d’un accident de parcours. La perte d’un gros client, d’un donneur d’ordre ou un risque prud'homal peut vous mettre en péril !
Fort heureusement, depuis cinq ou six ans, beaucoup de patrons de TPE ont pris le pli de se multibancariser, de ne plus mélanger comptes professionnels et comptes familiaux, de faire appel à des investisseurs externes, et aussi, compte tenu des taux extrêmement bas, d’aller vers les banquiers pour faire jouer la concurrence. C’est nouveau, et cette mise en concurrence est une bonne chose. La palette de financements des entreprises s’ouvre à tous aujourd’hui. On peut juste regretter que certains crowdfunders pour les TPE soient davantage présents dans les médias, ou dans l’antichambre des ministères, que sur le terrain. Alors que le crédit bancaire est le moins cher sur le marché, s’ils veulent nous séduire, ils doivent revoir leur modèle ! Actuellement, on ne peut pas accepter du crowdfunding à 6 %, voire 7 ou 8 % !
Ce que les banques financent le moins, c’est l’immatériel. N’est-ce pas ?
M.-A. B.-L. : L’immatériel reste plus difficile à financer qu’un investissement physique. Des participations à des salons ou des travaux sur la marque, que l’on appelle en langage courant « investissements », se traduisent en pratique par des charges pour l’entreprise et sont alors financés par crédits de trésorerie. Or, même s’il reste supérieur à 70 %, le taux de réponse positive pour les crédits de trésorerie des TPE est moins élevé que pour les crédits d’investissement. Si l’équation financière de l’entreprise est déjà tendue, le financement de l’immatériel sera donc, il est vrai, plus compliqué au regard de la réglementation prudentielle que les banques doivent appliquer.
B. C.-H. : Ce problème de l’immatériel fait toujours débat, même si l’on dispose aujourd’hui d’outils conçus en partenariat avec les régions et Bpifrance pour le financer. La prise de conscience a eu lieu et nous y avons contribué. Lorsqu’un dossier est étayé et monté suffisamment tôt, même si c’est pour de l’immatériel, l’embauche d’un volontaire international en entreprise (VIE), par exemple, il est possible de trouver du financement. Les établissements financiers comme les entreprises ont conscience que nous sommes dans une période exceptionnelle, une embellie comme nous n’en avons pas connu depuis longtemps. Ils savent qu’il faut prendre des risques mesurés, pour créer de la richesse, de l’emploi et engager une dynamique entrepreneuriale. C’est en sachant choisir le bon moment pour parler avec le banquier qu’on peut investir.
M.-A. B.-L. : C’est un message important. C’est en effet le bon moment pour investir du point de vue financier, compte tenu du niveau des taux, très bas, et de celui de l’accès au crédit bancaire, très élevé. Il faut en profiter, car nous ne savons pas si des évolutions réglementaires, en matière comptable ou bancaire, ne compliqueront pas les choses. L’un de nos grands sujets à Bruxelles dans les mois qui viennent sera la transposition des derniers accords de Bâle, et ses conséquences sur le financement des entreprises non notées notamment.
Quelles autres ressources, en dehors du crédit, peut apporter le banquier à la TPE ?
M.-A. B.-L. : Des innovations, comme par exemple le paiement sans contact, qui est passé en un an de 1,2 à 2 milliards de transactions ! Cette technologie permet des paiements rapides et faciles et évite le cash en caisse. Il y a encore quelques années, beaucoup de commerçants refusaient même les paiements par carte bancaire avec le code, parce que cela générait des frais de commission interbancaires, sur lesquels nous avons travaillé.
B. C.-H. : Le virement Sepa, une révolution en 2016, a pratiquement fait disparaître le chèque des relations interentreprises… Nous devons aller vers le paiement instantané et la facturation électronique. Les professionnels restent très peu outillés en technologies de paiement. Rares sont par exemple les plombiers en dépannage qui acceptent la carte bancaire. Nos partenaires et adhérents doivent comprendre que le banquier détient des solutions, pas chères, qui peuvent simplifier la vie, la gestion de leur entreprise et faire économiser des coûts. Les patrons de TPE ne sont pas des techniciens du financement de l’entreprise ou de la monétique. Nos partenaires restent les banques de proximité, colonnes vertébrales du financement des entreprises.
N’y aurait-il pas un manque de compréhension réciproque du métier de l’autre, de la part du banquier comme du pro ?
B. C.-H. : Il y a eu beaucoup de progrès. Ce que le pro demande, c’est qu’on l’écoute et qu’on défende son dossier. Bien sûr, il y a un problème de culture financière du chef d’entreprise, surtout du « pro ». Il connaît d’abord son métier et ses contraintes. Alors, lui parler des règles prudentielles ou de l’IFRS (International Financial Reporting Standards), ce n’est pas vraiment ce qui l’intéresse. En revanche, le chef d’entreprise comprend mieux désormais l’environnement financier et sait accepter un refus temporaire de crédit quand il est justifié ou expliqué. Et se tourner vers un autre partenaire. De plus en plus, ce qui n’est pas possible à un moment donné peut le devenir un peu plus tard, avec la fourniture d’un dossier mieux justifié et plus étayé.
M.-A. B.-L. : Les banques aussi se sont organisées pour répondre mieux aux professionnels et TPE-PME. Il y a de plus en plus de conseillers ou chargés d’affaires entreprises et de réseaux spécialisés au sein des banques en France, organisés en centres d’affaires. Les conseillers sont de mieux en mieux formés, dotés d’outils de connaissance des secteurs d’activité. Ils connaissent les besoins spécifiques liés à la vie d’une entreprise et de ses cycles de vie. Notre secteur consacre 4,4 % de sa masse salariale à la formation. C’est un investissement important et qui se ressent sur le terrain.