Transparence

EMIR : le coût de l’obligation de déclaration

Créé le

04.03.2020

Les obligations de déclarations des transactions sur produits dérivés à des référentiels centraux s’avèrent coûteuses, tant pour la mise en oeuvre du dispositif que pour les déclarations annuelles qui s’ensuivent. Pour autant, cette procédure ne semble pas très efficace. Comment l’améliorer ?

Alors qu’EMIR Refit [1] va bientôt entrer en application [2] , plus de 7 ans après la publication du texte d’origine [3] , nous pouvons nous interroger sur le coût de cette réglementation, et plus particulièrement sur le coût de l’obligation de déclaration.

L’obligation de déclaration est complémentaire des autres obligations d’EMIR

Pour mémoire, le règlement EMIR de 2012 prévoit plusieurs obligations permettant d’« améliorer la transparence sur les marchés des produits dérivés, réduire le risque systémique et assurer une protection contre les abus de marché » [4] . Il s’agit de :

– l’obligation de compensation ;

– les appels de marges pour les opérations non compensées ;

– les techniques d’atténuation des risques : la confirmation rapide des opérations, la réconciliation des portefeuilles, la résolution des différends, la compression des portefeuilles, et la valorisation au prix du marché ou selon un modèle ;

– l’obligation de déclaration à un référentiel central.

Cette dernière obligation, qui nous intéresse ici, oblige depuis février 2014 les deux parties à une opération dérivée traitée de gré à gré de la déclarer à un référentiel central.

Un référentiel central est une société, enregistrée auprès de l’ESMA [5] , dont le rôle est de collecter ces données et de les tenir à la disposition des régulateurs. Depuis 2013, six référentiels sont enregistrés : DTCC, Regis-TR, UnaVista, ICE Trade Vault Europe, KDPW et CME Trade Repository. Et depuis 2017, il y a également NEX Abide Trade Repository [6] .

Sont déclarées les caractéristiques des contreparties, les caractéristiques de l’opération et sa valorisation. Ainsi, il est nécessaire de déclarer les nouvelles opérations au moment de leur conclusion, mais également, chaque jour, le stock des opérations en vie avec leur valorisation.

De plus, quotidiennement, sont déclarées, pour chacune des contreparties, les données relatives à la collatéralisation [7] .

Les contreparties sont classifiées en contreparties financières (Financial Counterparty – FC) et contreparties non financières (Non Financial Counterparty – NFC) créant, schématiquement, une distinction entre les institutions financières et les entreprises.

Il est possible, pour l’une des parties, de déléguer la déclaration à l’autre contrepartie ou à un tiers. Le cas le plus fréquent est la délégation de déclaration par la NFC à la FC, qui en supporte alors les coûts, le service étant, pour l’instant et dans la plupart des cas, gratuit [8] .

Une fois ces informations transmises aux référentiels centraux, les différents régulateurs, selon leurs compétences, peuvent y avoir accès afin de mener à bien leurs missions.

Les coûts estimés par les régulateurs

Mais la mise en place de l’obligation de déclaration par les différentes contreparties concernées a un coût, que l’on peut répartir en deux types : les coûts d’investissement [9] et les coûts de fonctionnement [10] .

Les coûts engendrés par la mise en place de l’obligation de déclaration, ceux du projet initial, supportés une seule fois au lancement, constituent les coûts d’investissement.

Une fois la phase de projet achevée, l’obligation de déclaration entre dans sa phase d’application. Il y a alors des coûts de fonctionnement, liés à la réalisation effective des déclarations. Ils sont récurrents et sur une base annuelle.

La question des coûts liés à l’obligation de déclaration s’est posée dès l’élaboration du texte initial, dans l’analyse d’impact de la Commission européenne [11] . Dans ce document de 2010, ces coûts (d’investissement et de fonctionnement) sont estimés pour l’ensemble des déclarants. Ainsi, l’investissement initial pour la déclaration à un référentiel central est évalué entre 13,8 et 25,9 millions d’euros. Le coût de fonctionnement annuel est lui évalué entre 6,6 et 17,5 millions d’euros. En 2017, l’analyse d’impact d’EMIR Refit [12] , également publiée par la Commission européenne, présente une nouvelle estimation de ces coûts, cette fois-ci uniquement pour les NFC. Les coûts d’investissement sont alors évalués entre 1,8 et 5,3 milliards d’euros et les coûts de fonctionnement sont estimés entre 350 millions et 1,1 milliard d’euros.

Cette estimation de 2017 est sans commune mesure plus importante que celle de 2010 (entre 50 et 200 fois supérieure, voir Tableau 1), alors même qu’elle ne prend pas en compte les coûts liés à la déclaration des FC. Cela montre que le coût initial de l’obligation de déclaration avait certainement été sous-évalué, vraisemblablement à cause d’une mauvaise anticipation de la complexité de la bonne réalisation des déclarations.

Avec le recul, il est possible d’évaluer de manière exacte un montant minimum pour les coûts de déclaration.

Un calcul des coûts liés à l’obligation de déclaration

Nous identifions trois catégories de coûts :

– les coûts liés à l’obtention d’un LEI (« Legal Entity Identifier », identifiant unique d’une contrepartie) ;

– les coûts internes (informatique et de personnel) ;

– les frais liés aux référentiels centraux.

Les coûts internes ne sont pas publics. Même s’il est possible de les estimer, nous allons présenter uniquement les coûts liés aux LEI et aux référentiels centraux, que nous pouvons déterminer de manière précise et qui constituent un seuil de coûts minimum pour les contreparties.

Les coûts liés à l’obtention d’un LEI

Afin de déclarer les transactions à un référentiel central, il est obligatoire de disposer d’un LEI.

Par exemple, la création d’un LEI auprès de l’INSEE coûte 70 euros [13] (investissement) et sa certification (fonctionnement), valable un an, 50 euros.

Le site internet www.gleif.org publie l’ensemble des LEI attribués par les LOU (« Local Operating Units », chargés, pour un pays, de l’attribution des LEI). Pour chaque LEI sont indiqués le pays de l’entité et le LOU auprès duquel cette entité a obtenu son LEI. Cela permet ainsi de calculer précisément le coût d’obtention du LEI pour l’ensemble des sociétés soumises à EMIR. Ainsi, en se basant sur le stock des LEI créés au 1er septembre 2015, le coût global d’investissement pour l’obtention du LEI la première année est de 33 273 198 euros et le coût annuel de fonctionnement, pour le renouvellement des LEI, est de 19 109 033 euros.

Les coûts relatifs aux référentiels centraux

Concernant les coûts relatifs aux référentiels centraux, nous pouvons nous baser sur leurs rapports annuels. Ainsi, sur l’année 2017, les revenus liés à EMIR (qui correspondent aux sommes payées par les déclarants) perçus par ces référentiels centraux sont les suivants :

DTCC [14] : 68 715 917 euros

Regis-TR [15] : 11 194 000 euros

UnaVista [16] : 3 851 894 euros

CME [17] : 3 781 560 euros

ICE [18] : 12 290 351 euros

KDPW [19] : 12 447 730 euros

Ainsi, au total, le coût de déclaration des participants auprès des référentiels centraux est de plus de 112 millions d’euros par an en 2017 [20] . Ils constituent des coûts de fonctionnement supportés par les déclarants.

Pour synthétiser (voir Tableau 2), l’estimation du coût global supporté par les déclarants est de plus de 33 millions en termes d’investissements et de plus de 131 millions d’euros en coûts de fonctionnement. Il s’agit d’un niveau bas pour ces coûts, auxquels il conviendrait d’ajouter les coûts informatiques et de personnels de chacun des déclarants.

Une démarche coûteuse mais peu fructueuse

Au regard de ces chiffres, les coûts anticipés par le régulateur en 2010 semblent sous-évalués (25,9 millions d’euros en investissement, 17,5 millions en fonctionnement, pour la fourchette haute), tout comme les coûts estimés de 2017 semblent surévalués (350 millions d’euros en investissement, 1,8 milliard en fonctionnement, pour la fourchette basse). Cela démontre la difficulté, pour le régulateur, de prendre la mesure des impacts réels de l’obligation de déclaration pour les différents acteurs.

Même si les coûts financiers sont très élevés pour les déclarants, notamment en regard des avantages qu’ils peuvent en obtenir, ils sont néanmoins acceptés afin d’être en conformité avec l’obligation de déclaration. Il est toutefois regrettable que les régulateurs et les instances européennes ne soient pas capables d’en tirer les avantages escomptés.

En effet, EMIR Refit, dans son considérant 28, indique que « des problèmes de qualité et de transparence des données mises à disposition par les référentiels centraux font que les entités à qui l'accès à ces données a été accordé ont du mal à les exploiter pour surveiller les marchés de dérivés et empêchent les autorités de réglementation et de surveillance de repérer à temps les risques pour la stabilité financière ». Cela ne permet donc pas à EMIR d’accéder à son objectif d’amélioration de la transparence et de limitation du risque systémique.

Une solution d’amélioration serait de limiter l’obligation de déclarations à une seule des deux contreparties (comme c’est par exemple le cas aux États-Unis avec le Dodd Frank Act). Cela induirait mécaniquement une réduction des coûts de fonctionnement et permettrait de simplifier l’analyse des données (le volume à traiter étant alors plus faible).

 

1 European Parliament and the Council (2019), « Regulation of the European parliament and of the Council amending Regulation (EU) N°648/2012 as regards the clearing obligation, the suspension of the clearing obligation, the reporting requirements, the risk-mitigation techniques for OTC derivatives contracts not cleared by a central counterparty, the registration and supervision of trade repositories and the requirements for trade repositories », (EMIR REFIT), L 141/42, 20 mai.
EMIR Refit, pour « regulatory fitness », vient modifier le règlement EMIR de 2012 dans le but d’y apporter des simplifications.

2 Le 17 juin 2020 pour le début de l’application, concernant les règles relatives à la délégation de déclaration.
3 European Parliament and the Council (2012), « Regulation on OTC derivatives, central counterparties and trade repositories » (EMIR), Official Journal of the European Union, L 201/1, regulation n°648/2012, 4 juillet.
4 Idem, considérant 8. Il s’agit des objectifs édictés par le G-20.
5 European Securities and Markets Authority.
6 https://www.esma.europa.eu/supervision/trade-repositories/list-registered-trade-repositories.
7 Il s’agit d’une déclaration de niveau « contreparties » et non de niveau « transactions », les données étant agrégées par portefeuille de collatéralisation.
8 Lors de la mise en place de l’obligation de déclaration, le service de délégation était proposé le plus souvent gratuitement par les banques à leurs clients. Par la suite, certains établissements ont commencé à facturer la prestation. Mais cette pratique a tendance à disparaitre avec les nouvelles obligations introduites par MIF2.
Selon le rapport de l’ESMA de 2018 (cf. note 12), il y aurait un peu moins de 595 000 contreparties, sur un total de 600 000, qui délégueraient leur déclaration.

Avec EMIR Refit, les FC déclareront systématiquement pour le compte des NFC, sauf demande contraire de la part de ces dernières.

9 Correspondant aux coûts du « build ».
10 Correspondant aux coûts du « run ».
11 European Commission (2010), « Impact assessment accompagning document to the proposal for a regulation of the European parliament and of the Council on OTC derivatives, central counterpartie and trade repositories », Commission staff working document, page 119.
12 European Commission (2017), « Commision staff working document, Impact assessment accompanying the document Proposal for a regulation of the European parliament and of the Council amending Regulation (EU) N°648/2012 as regards the clearing obligation, the suspension of the clearing obligation, the reporting requirements, the risk-mitigation techniques for OTC derivatives contracts not cleared by a central counterparty, the registration and supervision of trade repositories and the requirements for trade repositories », SWD(2017) 148 final, 4 mai, page 77.
Même si ce document est rédigé plusieurs années après le début de l’obligation de déclaration, il ne se base pas sur une analyse des coûts réels constatés de l’obligation de déclaration d’EMIR, mais sur une estimation de réglementations similaires pour lesquelles les coûts sont déjà connus.

13 70 euros depuis avril 2018, 100 euros auparavant.
14 DTCC Derivatives Repository Plc (2018), « Annual report and financial statements for the year ended 31 December 2017 ».
15 BME (2018), « Annual report 2017 », page 152 pour les données relatives à Regis-TR.
16 Unavista Limited (2018), « Report and Financial Statements year ended 31 December 2017 ».
17 CME Trade Repository Limited (2018), « Report and Financial Statements for the year ended 31 December 2017 ».
18 ICE Trade Vault Europe Limited (2018), « Report and Financial Statements 31 December 2017 ».
19 KDPW (2018), « Annual report 2017 ». Pour KDPW, le chiffre d’affaires lié à l’activité de référentiel central EMIR n’est pas indiqué dans le rapport annuel. Il s’agit donc d’une estimation basée sur le nombre de clients (247), le nombre de transactions en vie (46,1 millions) et le nombre de rapports reçus (320,6 millions). En s’appuyant sur la grille tarifaire du référentiel central (https://www.kdpw.pl/en/Trade%20Repository%20EMIR/Documents/Fees.pdf), et sans tenir compte des « caps » à 60 000 euros, nous arrivons à cette estimation maximum de 12 447 730 euros.
20 2017 peut servir d’année de référence, dans la mesure où les volumétries déclarées sont, dans l’ensemble, plus faibles qu’en 2015 et 2016.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº843
Notes :
11 European Commission (2010), « Impact assessment accompagning document to the proposal for a regulation of the European parliament and of the Council on OTC derivatives, central counterpartie and trade repositories », Commission staff working document, page 119.
12 European Commission (2017), « Commision staff working document, Impact assessment accompanying the document Proposal for a regulation of the European parliament and of the Council amending Regulation (EU) N°648/2012 as regards the clearing obligation, the suspension of the clearing obligation, the reporting requirements, the risk-mitigation techniques for OTC derivatives contracts not cleared by a central counterparty, the registration and supervision of trade repositories and the requirements for trade repositories », SWD(2017) 148 final, 4 mai, page 77.
13 70 euros depuis avril 2018, 100 euros auparavant.
14 DTCC Derivatives Repository Plc (2018), « Annual report and financial statements for the year ended 31 December 2017 ».
15 BME (2018), « Annual report 2017 », page 152 pour les données relatives à Regis-TR.
16 Unavista Limited (2018), « Report and Financial Statements year ended 31 December 2017 ».
17 CME Trade Repository Limited (2018), « Report and Financial Statements for the year ended 31 December 2017 ».
18 ICE Trade Vault Europe Limited (2018), « Report and Financial Statements 31 December 2017 ».
19 KDPW (2018), « Annual report 2017 ». Pour KDPW, le chiffre d’affaires lié à l’activité de référentiel central EMIR n’est pas indiqué dans le rapport annuel. Il s’agit donc d’une estimation basée sur le nombre de clients (247), le nombre de transactions en vie (46,1 millions) et le nombre de rapports reçus (320,6 millions). En s’appuyant sur la grille tarifaire du référentiel central (https://www.kdpw.pl/en/Trade%20Repository%20EMIR/Documents/Fees.pdf), et sans tenir compte des « caps » à 60 000 euros, nous arrivons à cette estimation maximum de 12 447 730 euros.
1 European Parliament and the Council (2019), « Regulation of the European parliament and of the Council amending Regulation (EU) N°648/2012 as regards the clearing obligation, the suspension of the clearing obligation, the reporting requirements, the risk-mitigation techniques for OTC derivatives contracts not cleared by a central counterparty, the registration and supervision of trade repositories and the requirements for trade repositories », (EMIR REFIT), L 141/42, 20 mai.
2 Le 17 juin 2020 pour le début de l’application, concernant les règles relatives à la délégation de déclaration.
3 European Parliament and the Council (2012), « Regulation on OTC derivatives, central counterparties and trade repositories » (EMIR), Official Journal of the European Union, L 201/1, regulation n°648/2012, 4 juillet.
4 Idem, considérant 8. Il s’agit des objectifs édictés par le G-20.
5 European Securities and Markets Authority.
6 https://www.esma.europa.eu/supervision/trade-repositories/list-registered-trade-repositories.
7 Il s’agit d’une déclaration de niveau « contreparties » et non de niveau « transactions », les données étant agrégées par portefeuille de collatéralisation.
8 Lors de la mise en place de l’obligation de déclaration, le service de délégation était proposé le plus souvent gratuitement par les banques à leurs clients. Par la suite, certains établissements ont commencé à facturer la prestation. Mais cette pratique a tendance à disparaitre avec les nouvelles obligations introduites par MIF2.
9 Correspondant aux coûts du « build ».
20 2017 peut servir d’année de référence, dans la mesure où les volumétries déclarées sont, dans l’ensemble, plus faibles qu’en 2015 et 2016.
10 Correspondant aux coûts du « run ».