Le modèle économique des agences de notation fait l’objet de critiques depuis le début de la crise financière, que pensez-vous de ces attaques ?
Standard & Poor’s, à l’image d’autres grandes agences de notation, fonctionne sur le modèle économique dominant, à savoir « émetteur-payeur ». Ce modèle n’était pas celui des agences à l’origine, à la fin du XIXe siècle, mais il s’est imposé à la fin des années 1970, à la suite de faillites retentissantes aux États-Unis. Les investisseurs se sont alors aperçus de l’importance de partager une information de qualité. Et voici le premier intérêt de notre modèle actuel : il a le mérite de diffuser une même information à tous les acteurs, y compris aux agences de presse, qu’elles soient spécialisées ou non. Notre public est donc le plus large possible. J’ajoute que cette information est diffusée à tous en même temps, personne ne dispose donc de moyen de tirer profit d’une détention préalable de nos notes. Ce modèle économique met tous les acteurs sur un pied d’égalité.
Cela vaut pour les investisseurs, mais qu’en est-il des émetteurs ?
Le business model « émetteur-payeur » est également sécurisant pour les émetteurs, qui ont confiance dans notre expertise et dans nos processus garantissant la confidentialité des informations fournies à nos équipes. Nos clients ont pour interlocuteur une équipe restreinte d’analystes ayant une forte expertise sectorielle, avec qui ils ont la possibilité de parler de leur stratégie ou de leur politique d’investissement en toute transparence. Lorsque l'agence est rémunérée par l'investisseur, elle recueille très rarement l’information confidentielle de l’émetteur.
Quels sont les principaux écueils d’un modèle « investisseur-payeur » ?
Le monde des investisseurs est restreint, il existe un risque de concentration et de dépendance pour les agences de notation qui choisissent ce modèle économique. Quand quelques gros clients représentent une part très significative de votre activité, vous prenez le risque d’être influençable.
L’autre faille de ce système réside dans son opacité : l’investisseur préfère conserver pour son usage propre l’information qu’il a payée, il n’y a pas de partage. Le modèle actuellement le plus répandu est le plus robuste, à condition d’avoir une vision très claire des conflits d’intérêts dont il est porteur et de les désamorcer.
De quelle manière cela est-il possible ?
Le risque principal serait de se laisser influencer par des éléments commerciaux. Pour circonscrire cette situation potentielle, nous avons une séparation très stricte entre nos équipes commerciales et nos équipes d’analystes. Ces dernières n’ont pas connaissance des honoraires et leur rémunération n’est pas liée au chiffre d’affaires de leur bureau ou leur département de rattachement. La séparation est également physique, au sein de nos locaux.
Une seconde précaution réside dans l’interdiction qui est faite aux salariés de Standard & Poor’s d’investir dans des sociétés ou des secteurs d’activité notés par nos soins. Il ne s’agit pas uniquement de prévenir de réels abus mais également de se garantir contre un risque de perception. Cette rigueur nous évite tout début de discussion avec d’éventuels détracteurs, même si une telle rigidité est sans doute extrême.
Enfin, l’obtention d’une note est toujours une décision collégiale et non le fait d’une personne. Le comité qui prend cette décision est composé en majorité de membres de bureaux S & P situés hors du champ géographique de l’entité notée. Et une fois la décision prise, aucune personne, fût-elle le président de S & P lui-même, ne peut faire modifier cette note. Le comité reste souverain.
Comment expliquez-vous qu'en dépit de la crise financière, les acteurs économiques et les dirigeants politiques restent autant focalisés sur la notation ?
Nos processus sont parfaitement rodés, nous avons une expertise qui nous donne des bases d’analyse comparative et relative. Ajoutez à cela que la notation est un exercice itératif et vous comprendrez que notre manière de travailler en elle-même permet d’analyser et de corriger très rapidement des écarts. Notre méthodologie est incontestablement pertinente, ainsi que le reflète l’historique de performance de nos notes. C’est pourquoi nos clients continuent à utiliser ces dernières. Nous ne sommes pas dans une logique qui nous pousse à faire plaisir : l’essence même de notre métier consiste à analyser et communiquer les résultats de nos analyses quelles que soient les conclusions auxquelles nous aboutissons. La complaisance sonnerait le glas des agences de notation. Nous sommes calibrés pour estimer quelle est la qualité de crédit d’une entité, quelle est sa capacité à rembourser en temps et heure les engagements qu’elle a souscrits. Tout objective qu’elle soit, une note reste cependant une notion relative, et en aucun cas une garantie ou un label.