Les sanctions économiques comme les embargos poursuivent des objectifs politiques par des moyens économiques. Elles permettent, comme le disait le président Wilson, de se passer de l’acte de guerre tout en infligeant des pertes importantes à l’État visé, et sans générer de pertes du côté des « censeurs ». Aujourd’hui, le recours à ce type de mesures fait l’objet d’âpres débats. D’une part, l’efficacité des embargos est loin d’être prouvée ; d’autre part, ils font peser sur les populations civiles des conséquences dramatiques. On assiste ainsi depuis une vingtaine d’années, à savoir depuis l’explosion du nombre de sanctions économiques édictées à l’encontre d’« États voyous », à un fort mouvement de contestation et de réprobation animé à la fois par les
La question est ainsi posée : les sanctions économiques sont-elles efficaces ? Sont-elles justes ?
Depuis la Guerre du Péloponèse
Historiquement, le blocus d’une ville ou d’un port s’inscrit dans une logique de guerre. Thucydide évoque ainsi dans sa « Guerre du Péloponnèse » le blocus effectué par Athènes à l’encontre de Mégare, allié de
Aujourd’hui, les sanctions économiques regroupent les mesures d’embargos, de gels des avoirs économiques ou financiers, mais aussi les boycotts et les
Sanctions unilatérales ou multilatérales ?
Historiquement, ce sont les États qui décident d’appliquer un blocus à tel ou tel pays ou région du monde. Il s’agit d’une décision qui s’inscrit en accompagnement de la politique étrangère et notamment des décisions militaires. Les Déclarations de Paris (1856) et de Londres (1909) ont d’ailleurs qualifié les blocus d’actes de guerre. Aujourd’hui, les mesures de sanctions économiques ou financières sont prises soit au niveau des États comme décisions unilatérales, soit au niveau international dans le cadre, le plus souvent, des Nations unies comme des sanctions multilatérales. Dans ce dernier cas, des mesures de plusieurs types, autres que des sanctions économiques ou financières, peuvent être décidées, comme les sanctions culturelles, diplomatiques ou les restrictions de transport (voir Encadré 2).
Jusqu’à l’effondrement de l’URSS, le nombre des sanctions économiques prononcé était assez faible. À partir des années 1990, souvent appelée la «
L’objectif des sanctions économiques
Le cadre juridique dans lequel s’inscrivent les sanctions internationales est fixé par la charte des Nations unies. Elle rappelle le but des sanctions, les faits générateurs susceptibles de les déclencher, le rôle du Conseil de sécurité en la matière, de même que les procédures applicables. Ainsi, la charte dispose que lorsque le Conseil de sécurité constate l'existence d'une menace contre la paix, d'une rupture de la paix ou d'un acte d'agression, il peut :
- d’abord inviter les parties intéressées à se conformer aux mesures provisoires qu'il juge nécessaires ou souhaitables, afin d'empêcher la situation de s'aggraver ;
- ensuite décider, en cas de défaillance dans l’exécution de ces mesures provisoires, des mesures n'impliquant pas l'emploi de la force armée qui doivent être prises pour donner effet à ses décisions et inviter les membres des Nations unies à les appliquer ;
- enfin, entreprendre toute action qu'il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité, avec intervention militaire internationale, s’il estime que les mesures sont inadéquates.
Pour l’Union européenne, les sanctions prises en dehors du cadre des Nations unies doivent être « conformes aux objectifs de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), énuméré à l’article 11 du
- examiner le contexte politique aboutissant à un diagnostic de la situation en matière de droits de l’Homme ;
- imposer des mesures restrictives à l’encontre de « personnes responsables de la répression » exercée sur les populations civiles ;
- fixer la durée initiale de la mesure, avec comme objectif de ne lever celle-ci que lorsque les personnes ou autorités visées auront mis fin aux actes de violence ou d’atteinte aux droits de l’Homme.
Pour les États-Unis d’Amérique, les sanctions économiques constituent des instruments de leurs politiques étrangères et de sécurité nationale, des outils permettant de lutter contre des pays ciblés et des entités terroristes internationales ou des narcotrafiquants.
Quelles sanctions en cas de violation ou de non-respect des sanctions ?
Pour être efficaces, les sanctions économiques et financières doivent faire l’objet d’un régime de sanction propre. Or, c’est sur ce point que les divergences de régime sont les plus fortes entre Européens et Américains. Cette différence tient à plusieurs facteurs. D’une part, les sanctions prononcées par les États-Unis s’inscrivent dans un cadre juridique clair, celui du système administratif et judiciaire américain. Ainsi, l’
La situation est bien différente en Europe. En premier lieu, les mesures de sanctions sont le plus souvent la traduction dans le cadre européen de mesures décidées par les Nations unies. Il est rare que l’Europe décide de sanctions hors de ce cadre, contrairement aux États-Unis. Ensuite, si ces mesures s’inscrivent dans la PESC, leur objectif vise à la promotion des valeurs démocratiques de l’Europe, et en premier lieu des droits de l’Homme. On est loin de la protection de la sécurité nationale ! Mais surtout, les règlements du Conseil européen pris à l’encontre de certaines personnes, institutions ou pays ne disposent pas d’un régime de sanction propre. Le non-respect de ces sanctions ne peut être sanctionné qu’au niveau national. Ces différences permettent d’expliquer en quoi les Américains n’hésitent pas à appliquer de façon extra-territoriale leurs règles d’embargos dès lors que le seul lien de rattachement avec les États-Unis est le dollar, alors que les Européens sont plus réticents, par principe, à donner une portée au-delà des frontières de l’Union européenne à ses règlements. C’est ce qui conduit à ce que de nombreuses sociétés non américaines, pour éviter des poursuites devant la justice américaine, acceptent de payer des amandes colossales aux Trésor et Département de la Justice américains (voir Encadré 4).
Les sanctions économiques sont-elles justes ?
Poser la question de savoir si les sanctions sont justes ou pas est déjà d’une certaine manière y répondre… négativement. C’est d’ailleurs l’enjeu du débat posé par de nombreuses ONG et institutions caritatives internationales.
Mais au-delà des postures et des discours, le droit international nous apporte des enseignements intéressants. Il faut bien sûr distinguer entre les sanctions unilatérales et multilatérales. Les premières seraient doublement injustes : elles seraient d’abord incompatibles avec les règles du jus ad bellum (droit humanitaire) en raison du défaut d’universalité ; elles le seraient ensuite en ce qu’elles ne respecteraient pas les règles du jus in bello (droit de la guerre), en ne tenant pas suffisamment compte des dégâts qu’elles provoquent. Cette seconde critique s’applique également aux sanctions multilatérales. Injustes, donc, mais au regard d’une certaine vision du monde. D’ailleurs, et là se concentre le paradoxe du débat, n’est-ce pas au nom d’une certaine vision du monde que l’Occident imposerait ces sanctions au reste du monde ? Si la charte des Nations unies place le recours aux sanctions économiques dans le contexte du maintien de la stabilité de l’ordre international, « toute la question est alors de savoir si ces sanctions y contribuent ou si elles ne font que mettre en avant les intérêts propres aux États occidentaux qui les ont
Ainsi, l’injustice relevée serait d’abord une critique des valeurs défendues, à savoir une certaine idée de la démocratie et des droits de l’Homme dans le seul intérêt des classes dominantes. L’on retrouve ici la critique des Noam Chomsky, David Harvey ou Naomi Klein sur la politique étrangère des États-Unis et leur dénonciation du néolibéralisme comme un ultralibéralisme guerrier. La réalité est sans doute différente. Moins qu’une certaine idée du monde par les sociétés occidentales, les sanctions économiques prononcées ne reflètent-elles pas plutôt le pouvoir des superpuissances ou des plus forts sur les plus faibles ? Certes, jusqu’à un passé récent, il y avait coïncidence entre superpuissances et Occident. Mais la montée en puissance de la Chine, de l’Inde, du Brésil et le retour de la Russie relativisent largement cette conception purement occidentale des sanctions. Le temps n’est pas encore venu où les BRICS proposeront au Conseil de sécurité des Nations unies le vote de mesure de sanctions ; mais à défaut de les proposer, ils les approuvent.
Iil est exact que les mesures de sanctions semblent exclusivement dirigées contre un certain type d’États : les plus faibles ou les moins « recommandables ». D’ailleurs, aucun membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies n’a fait l’objet de sanctions économiques (on se souvient de la palinodie des Occidentaux lors des événements de la place Tienanmen ou des événements en Tchétchénie.). Il ne peut pas y avoir de sanctions entre égaux, même si l’on voit une évolution intéressante de la politique de sanction américaine à destination des entreprises chinoises, avec la décision durant l'été 2012 – pour la première fois – de sanctionner une banque chinoise pour son commerce avec l’
C’est d’ailleurs ce que dénoncent de nombreuses organisations humanitaires ou de défense des droits de l’Homme qui se sont élevées contre la pratique des sanctions économiques. Ainsi, la Fédération internationale des droits de l’Homme a condamné dès 1992, lors du son 31e Congrès, le recours à de tels embargos « ayant des conséquences directes ou indirectes sur les populations civiles, qu'ils soient le fait d'un gouvernement ou de la communauté internationale, qu'ils s'appliquent indistinctement ou prévoient des mécanismes de sauvegarde humanitaire ». À la même époque, le Haut-Commissaire aux réfugiés jugeait les embargos discriminatoires vis-à-vis des plus faibles, ce qui a conduit Boutros Boutros-Ghali à mettre en place un mécanisme de surveillance des embargos à partir de 1995.
Les sanctions économiques sont-elles efficaces ?
Un certain nombre d’études ont essayé de répondre empiriquement à la question du succès des sanctions économiques. L’un des travaux de recherche les plus connus s’est appuyé sur l’analyse de 174
Il reste que l’on peut mettre du côté du succès des mesures de sanctions économiques les cas de la Rhodésie et de l’Afrique du Sud. Au rang des fiascos celui de l’Irak, qui a vu de nombreuses ONG demander la levée des sanctions économiques, certaines, comme la
L’évaluation des coûts/avantages des sanctions
L’efficacité des embargos et autre mesures de sanctions économiques pose le problème de la question de l’évaluation des coûts/avantages des sanctions. L’Union européenne a mis en place un système d’évaluation de chacune des mesures restrictives qu’elle prend, à laquelle le Parlement européen demande à être
Toute analyse sur l’efficacité des sanctions doit faire la distinction entre l’effet (économique) des sanctions et leur efficacité (concernant l’atteinte des objectifs politiques). Le problème pour juger de l’efficacité des mesures décidées tient principalement au fait que les objectifs assignés à ces mesures ne sont pas toujours les mêmes : si, en Europe, les sanctions européennes ont une visée politique et
Réformer en profondeur les sanctions économiques
Les sanctions économiques doivent-elles être supprimées ? Non, mais elles doivent être réformées en profondeur. À cet égard, les conclusions des travaux de la 104e Conférence de l’Union