Automne 2020 : après la sidération du printemps, la population occidentale vit un retour brutal au réel. Les plans d’urgence et de relance se succèdent. Les dettes publiques grimpent. L’argent semble sortir de nulle part, est-il magique ? Est-il simplement une avance sur nos revenus futurs qu’il faudra un jour rembourser ?
La magie étant vite écartée, il ne resterait alors qu’une seule alternative : une inflation maîtrisée ou, après un temps de stimulation budgétaire, le retour à la rigueur.
Mais cette alternative que Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE, qualifie de paradigme
Pourquoi se trouve-t-on dans cette impasse ?
Notre diagnostic est que la situation actuelle résulte principalement d’une inadaptation de certains principes d’organisations au cœur du dispositif global. Il n’est plus utile de discuter de modalités techniques ou juridiques. Il faut travailler sur ces principes. Car le système économique n’est pas une donnée naturelle. C’est un dispositif construit, pensé et conçu pour organiser la production et son financement au travers d’une monnaie et d’un système financier. Global, il repose sur deux piliers, le commerce international, et le système monétaire international (SMI).
Aujourd’hui, comme dans l’après-guerre, la question monétaire revient au cœur des débats et avec elle la pertinence de l’organisation de la création monétaire et de la gestion de la monnaie. Les banques centrales elles-mêmes sont responsables de ce retour sur un sujet que l’on croyait traité depuis longtemps. Car, avec les politiques non conventionnelles, le système n’a plus qu’une unique réponse et elle est monétaire : toujours plus de dettes publiques et de création monétaire, et ce, malgré douze ans d’inefficacité de telles mesures. Sans réflexion sur la question monétaire on ne peut pas discuter des enjeux de telles politiques. Et ce temps ne semble pas encore venu. Ainsi, lorsque l’annulation de la dette publique est devenue un sujet de controverses en fin d’année
Pourquoi un tel blocage ?
La réponse est l’existence d’un consensus unanime sur des représentations spécifiques des phénomènes monétaires. Ce n’est pas le lieu de le décrire ici, citons que l’assimilation des dettes publiques à des dettes agents économiques ordinaires en fait partie. On peut suivre l’émergence de ce consensus et son développement d’abord aux États-Unis dans les années 1950-1970 et son extension au reste du monde. Ce consensus est si bien intégré dans quasiment tous les esprits qu’il est devenu pour le plus grand nombre une évidence. Il constitue les fondations intellectuelles ou le cadre conceptuel (conceptual framework) de la justification scientifique de modèles théoriques et techniques, et par là des organisations. Et cette justification a été validée par les pairs par les moyens habituels : articles publiés dans des revues ad hoc, auteurs primés, par exemple des prix Nobel
Ainsi, le système monétaire actuel, construit rationnellement en se fondant sur ce consensus, parait donc logiquement sans alternative crédible. Même en cas de dysfonctionnements avérés, personne ne pense à mettre en cause le consensus. Les responsables économiques et politiques sont alors logiquement bloqués, car ils assimilent à tort des règles d’action issues de ce consensus à des lois physiques immuables et intransgressibles. Changer ces règles lorsqu’elles sont inadaptées leur est intellectuellement impossible. Et ce d’autant que les paradigmes en cause fondent leurs propres pouvoirs. Et, évidemment, ces attitudes sont renforcées par l’action de certains qui profitent de la situation actuelle.
Une réforme à deux axes
C’est donc une réforme monétaire fondée sur une rénovation du consensus qui paraît de plus en indispensable pour sortir par le haut de la crise actuelle. Cette réforme devrait avoir deux axes
1. Le traitement du passé par l’effacement de montants significatifs de dette publique, mais sans détruire la masse monétaire correspondante. C’est possible, car les dettes publiques ne sont pas des dettes ordinaires, l’Etat n’est ni une entreprise, ni un ménage, il représente la collectivité. Or lorsque l’on se souvient que la monnaie est elle-même un crédit que se donne la collectivité à elle-même, monnaie et dette publique sont en fait deux expressions particulières d’une même réalité, le crédit collectif nécessaire pour faire fonctionner une économie. On peut donc passer de l’une à l’autre sans contrevenir à cette réalité. Mais alors il faut se libérer, comme cela vient d’être dit, des conventions utilisées pour construire ce système de gestion de cette réalité qui se révèle aujourd’hui inadapté. Cet effacement peut se faire au sein de la Banque centrale et concerner des dettes publiques détenues ou rachetées pour être effacées
2. Pour le futur, l’amélioration de la maîtrise de la création monétaire dans ses deux canaux : les déficits publics et les crédits bancaires. C’est indispensable car les mécanismes en place depuis cinquante ans pour réguler n’ont pas été efficaces pour contenir l’endettement public et privé sur des niveaux soutenables. Il faut les modifier. Nous le savions depuis 2008, mais le choix fut alors de repousser les réformes en adoptant les politiques non conventionnelles. Or, de telles réformes seraient intéressantes pour les banques elles-mêmes car on peut y trouver des moyens de refonder leur modèle économique, d’alléger les contraintes qui pèsent sur elles et de renforcer leurs capacités de financement des entreprises.
Mais pour être vraiment efficace et concourir à l’installation d’un ordre économique plus stable, cette réforme monétaire interne à la zone monétaire doit être soutenue par une correction des déséquilibres externes entre les grandes zones monétaires et qui sont à l’origine de l’endettement global par :
– le rééquilibrage mondial de la consommation et de la production de biens et services aisément reproductibles et de leurs valeurs ajoutées. Cela passera par la déconcentration et la relocalisation d’une partie de cette production. Cela nécessite de revisiter le dispositif ricardien qui justifie actuellement le commerce international de façon financière pour y intégrer des critères extra-financiers, sociaux, environnementaux et climatiques et en prenant en compte la dimension liée aux mouvements de capitaux qui en est absente ;
– le retour à un Système monétaire international véritablement régulateur, adapté au caractère multipolaire de l’économie mondiale. Cela impose une réduction très forte des réserves de change et la limitation drastique des accords de change.
Vastes projets, certes, mais, de notre point de vue, pour les mettre en œuvre, ils dépendent moins d’une hypothétique gouvernance mondiale sage et éclairée, que de l’existence d’une action résolue face à une réalité qui émergera nécessairement, à cause du caractère inacceptable de l’impasse conceptuelle et organisationnelle actuelle.
En fait, le plus difficile sera de modifier l’attitude des gouvernants actuels où l’important n’est plus de prévoir, mais de réagir. Il sera dur de modifier une construction sociale où le présent et ses difficultés dominent logiquement dans les critères de décision car le modèle est devenu la machine autorégulée avec des process bien définis et des résultats certains ; où la technique impose donc sa vitesse et sa vision d’un futur porté par le modèle théorique sous-jacent, et donc la décision à prendre. Cette attitude, combinée au « souci exclusif de la protection des valeurs en capital existantes