Le manque d’éducation financière des populations à travers le monde a fait l’objet de nombreuses études au cours du dernier quart de siècle. Dans l’ensemble, sous l’impulsion d’organismes internationaux comme l’OCDE, un certain consensus s’est établi autour de la définition de la culture financière, de son mode d’évaluation et de l’analyse des conséquences négatives des lacunes importantes en la matière.
L’approche assez complète de l’OCDE amène à définir l’éducation financière comme un processus d’amélioration du niveau de compréhension des produits et concepts financiers, ainsi qu’un développement des compétences. Ce processus doit conduire l’homo economicus à pouvoir recueillir et traiter une information lui permettant de prendre des décisions adaptées, et par suite d’améliorer son bien-être (celui-ci pouvant être vu comme purement « financier », mais possédant également de nombreux prolongements : confiance en soi, santé physique et mentale… – Marzieh et al., 2013). Ainsi, l’éducation financière doit mener à des calculs économiques rationnels (budget, endettement, préparation à la retraite…) par la connaissance des produits, des formules mathématiques et des concepts. Dans leur revue de littérature, Lusardi et Mitchell (2014) confirment que les populations moins éduquées font plus d’erreurs, vont moins sur les marchés financiers, épargnent moins pour leur retraite, sont moins habiles dans la gestion de leur crédit (notamment les jeunes adultes). En ce sens, la culture financière peut être analysée comme une forme de capital humain.
L’éducation financière pour tous
Plusieurs questions émergent alors. Qui a la responsabilité de cette éducation financière : la famille ? les médias ? Des institutions ad hoc ? L’école doit-elle s’en saisir ? Si oui, à quel stade de la formation ? En l’absence d’enseignement scolaire, on aboutit généralement à la reproduction des schémas familiaux. Non seulement le niveau d’éducation financière des parents (essentiellement celui du père) se retrouve chez les enfants (Danes et Haberman, 2007), mais on observe également une reproduction de la répartition par genre des apprentissages, les filles étant moins sensibilisées à beaucoup de ces questions. Ainsi, l’école doit prendre sa place dans la formation, non seulement pour élever globalement le niveau d’éducation financière, mais également pour harmoniser ce dernier, quelle que soit l’origine sociale des enfants ou leur genre. Or, il existe un intérêt à éduquer tôt pour trois raisons : d’une part, globalement, afin que les bienfaits soient plus sensibles sur l’ensemble du cycle de vie (Lusardi et Mitchell, 2014), d’autre part en raison de la sortie prématurée du système scolaire d’une partie de la population, et enfin parce que certaines décisions financières arrivent dès la sortie du lycée (gestion du budget, endettement pour les études supérieures…).
Des programmes ont ainsi été mis en place, sous des formats différents selon les pays et les systèmes scolaires. Les résultats compilés à ce jour (essentiellement aux États-Unis) indiquent une amélioration du niveau en fin de cursus scolaire et des conséquences positives à long terme (Huddleston, 1999). En France, plusieurs enquêtes ont été menées auprès des adultes, pour le compte de l’AMF ou de la Banque de France. Elles révèlent systématiquement des lacunes importantes. Qu’en est-il pour les plus jeunes ?
La place de l’éducation financière dans le système scolaire français
Le rapport du Comité consultatif du secteur financier de 2015 dressait un état des lieux sur le niveau de culture financière des élèves de 15 ans (évaluation « PISA 2012 » et enquête de 2014 sur la base du questionnaire de l’OCDE). Il soulignait la participation croissante de l’Éducation nationale à l’éducation budgétaire et financière, par l’intégration de certains modules dans les programmes. Il apparaît aujourd’hui que cet effort est progressif et inégal.
En primaire, les textes définissent un « socle commun » de connaissances incluant des « compétences sociales et civiques », pilier dans lequel l’éducation budgétaire et financière peut être abordée. Comme au collège, ces connaissances et compétences se déclinent dans plusieurs enseignements (mathématiques, histoire, géographie, éducation civique et technologie) jusqu’à la fin de la troisième. Il n’existe toutefois pas de matière dédiée à l’éducation financière, le choix de ce thème non obligatoire dépendant de l’enseignant.
Au lycée, la réforme de 2010 avait permis la création en classe de seconde « d’enseignements d’exploration », dont un d’économie, obligatoire, permettant d’aborder certains sujets financiers. Depuis la réforme de 2019, en seconde générale et technologique, les « sciences économiques et sociales » font toujours partie des enseignements obligatoires. Sont abordés de grands thèmes comme la formation des prix ou la production. Au-delà de connaissances théoriques, il est demandé à l’élève de maîtriser l’utilisation des données quantitatives (proportions, taux de variation, moyenne arithmétique, etc.) et des représentations graphiques. Par ailleurs, depuis 2019, parmi les cours optionnels en seconde, on peut choisir un enseignement technologique intitulé « management et gestion », qui se concentre essentiellement sur le fonctionnement des organisations.
En première et en terminale, seule la série technologique « sciences et technologies du management et de la gestion » (STMG) et la filière générale « économique et sociale » (ES) offraient un enseignement d’éducation financière, mais dans une approche surtout macroéconomique en série ES (monnaie, financement de l’économie, taux d’intérêt). En filière générale, depuis la rentrée 2019, la série ES a été supprimée. Il existe aujourd’hui des enseignements communs et des enseignements de spécialité à choisir. Les « sciences économiques et sociales » (4 heures par semaine en 1re et 6 heures par semaine en terminale) font partie des 12 spécialités proposées. Dans la série technologie, en première STMG, le programme de droit et économie traite de questions généralistes (grands enjeux économiques, répartition de la richesse). Toutefois, deux thèmes intègrent une dimension financière : « Comment les ménages décident-ils d’affecter leur revenu ? » et « Quels modes de financement de l’activité économique ? ».
C’est au lycée professionnel, sans distinction de série, que sont abordées le plus concrètement les questions liées à l’éducation budgétaire et financière en « économie-droit » ou en « économie-gestion ». Ce cours vise notamment à apprendre à gérer son budget, définir un contrat, aborder l’achat à crédit et comprendre comment l’entreprise crée de la valeur. Cet enseignement s’appuie sur des exercices pratiques et des études de cas.
Ainsi, bien que pouvant faire partie des programmes, l’éducation financière souffre d’un certain éclatement dans son enseignement. D’une part, certaines filières lui accordent plus de place que d’autres et, d’autre part, la liberté de choix laissée aux enseignants de retenir des thèmes financiers ne permet pas de s’assurer que tous les élèves reçoivent la même base d’éducation financière. S’ils le souhaitent, les enseignants peuvent s’appuyer sur des soutiens pédagogiques développés par la Banque de France sur le portail national de l’éducation économique, budgétaire et financière (mesquestionsdargent.fr), par la Cité de l’Économie (citeco.fr) et par l’IEFP (lafinancepourtous.com). Mais les actions sont dispersées et encore utilisées à la marge. Il est par ailleurs possible qu’existent des a priori culturels sur la finance et l’argent, ou la volonté de ne pas faire appel à des intervenants extérieurs au risque de conflits d’intérêts.
Principaux résultats de l’enquête
Le sondage a été réalisé en décembre 2019 lors d’un forum de l’orientation à Angers auprès de 165 jeunes (64 collégiens, 89 lycéens et 12 postbac) venus sur le stand « finance ». Notons que l’attractivité du stand, ou la volonté de se soumettre au test, semble davantage masculine (58 % contre 42 % de filles).
Les questions portent premièrement sur les comportements bancaires personnels (consultation des comptes, produits et comptes détenus) et l’intérêt suscité par la finance. S’y ajoute un test (v. en encadré) portant sur la connaissance des produits financiers (Q1 à Q4), sur des calculs de mathématiques financières (Q5 à Q7) et sur le raisonnement financier (Q8 et Q9).
En premier lieu, le constat d’absence de couverture systématique des élèves de collège et lycée, son caractère facultatif, est confirmé par nos données d’enquête : seuls 49 % des individus sondés ont abordé le thème de la finance dans leur cursus. La progression est nette entre le collège (23,4 %) et le lycée (61,8 %), mais un gros tiers des élèves de terminale n’ont jamais étudié la matière. Pourtant, 73 % se disent « intéressés par la finance ». Il existe donc une demande et une envie de formation. Toutefois 53 % ne consultent jamais leur compte en banque et 42 % seulement utilisent une carte bancaire alors que 96 % des répondants sont en classe de 3e ou plus. Cela pourrait sembler paradoxal si l’on ne tenait compte de la faiblesse des avoirs.
Pour ce qui concerne l’évaluation des connaissances et compétences acquises, le score obtenu est relativement faible (3,58/9) avec des résultats significativement meilleurs pour les garçons (4/9) que pour les filles (3/9). Les résultats globaux et par question sont présentés dans l’encadré 2.
Dans le détail, plusieurs résultats méritent d’être soulignés. Tout d’abord, l’absence de bancarisation (encadré 3) conduit à des scores plus faibles (2,89 contre 3,67), avec un effet très significatif sur les questions « bancaires » (Q1, Q2, Q5, Q6). De plus, les détenteurs de livrets d’épargne obtiennent un meilleur résultat global (3,85). À cet âge, ce n’est pas encore l’absence de contact avec un conseiller financier qui importe (résultat courant chez les adultes), dans la mesure où ce sont avant tout les parents qui ont servi de guide (87 % contre moins de 2 % pour le conseiller financier) et il faut davantage y voir une corrélation entre la bancarisation et l’intérêt pour le domaine, tout en demeurant prudent sur le sens de causalité.
Ensuite, les résultats témoignent d’une nette progression du score avec le niveau scolaire, ce que d’autres études confirment ex post chez les adultes (Arrondel, 2017). Si le résultat moyen des collégiens n’est que de 2,36, il monte à 4,06 en lycée et atteint 6,58 chez les postbac. La contribution à la progression de 1,69 point entre collégiens et lycéens se répartit sur les trois items (voir Tableau 1) : les calculs (Q5 à Q7) contribuent à hauteur de 0,68 point, alors que les connaissances financières rapportent 0,78 point (Q1 à Q4) et le raisonnement économique (Q8 et Q9) 0,23 point.
L’éducation à la maison
Ainsi, il s’avère réconfortant d’observer que plus le niveau d’études est élevé, plus les élèves disent avoir abordé la finance pendant leur cursus et meilleure est leur évaluation. D’ailleurs, ceux qui ont étudié la finance ont un score significativement plus élevé (4,23 contre 2,95). Au lycée, les meilleures notes sont obtenues par les élèves de la filière ES (4,95), ceux de filière générale hors ES (3,38) ne faisant guère mieux que ceux de filière technique et professionnelle (3,17).
L’effet positif de l’enseignement ne permet cependant pas d’amener tous les élèves au même niveau, quelle que soit leur origine. Nos résultats mettent en exergue que la CSP des parents a un impact sur les connaissances financières et sur l’intérêt suscité par la finance. Les enfants de cadres, professions libérales et agriculteurs se disent plus intéressés par la finance et obtiennent un score significativement meilleur au test que ceux des autres CSP (respectivement 4,10 et 3,26). L’influence de l’éducation à la maison demeure donc importante.
Conclusion
De nombreuses initiatives pédagogiques ont été mises en place ces dernières années, en particulier sous l’impulsion de la Banque de France et de l’Autorité des marchés financiers, empruntant les nouvelles technologies pour en favoriser l’accès. Toutes ont une dimension universelle… pour peu que l’on soit sensibilisé à leur existence. Seul le système scolaire a cette capacité à toucher le plus grand nombre, à réduire les inégalités sociales et culturelles en la matière et à permettre aux jeunes de rentrer dans leur vie d’adulte en étant moins démunis en matière de culture financière.