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Il existe une division du langage comme il existe une division du travail : les pays du Nord ont des problèmes de croissance, les pays du Sud des problèmes de développement. Les premiers ont presque tout ce qu’il leur faut, même si certains de leurs habitants demeurent fort pauvres : le défi, pour eux, c’est d’innover et d’être compétitifs, ce qui se mesure par la croissance. Les seconds manquent de beaucoup de choses, même si certains de leurs habitants vivent de façon opulente : le défi, pour eux, c’est de parvenir à produire de quoi permettre au moins à la majorité de vivre dignement, ce qui s’apprécie par le niveau de développement. D’un point de vue sémantique, le développement renvoie donc à la pauvreté de masse, la croissance à la production de masse, tout comme, dans le domaine de la protection sociale, on parle de solidarité quand on veut montrer qu’on s’intéresse aux pauvres, et d’assurance quand on veut montrer qu’on s’intéresse aux riches. C’est un classique du langage : quand on met de la langouste ou du foie gras au menu, pas besoin de se creuser la cervelle, les termes utilisés suffisent à faire saliver. Mais quand on veut mettre des pommes de terre, il y a intérêt à leur trouver une dénomination tarabiscotée pour faire croire au chaland qu’il s’agit d’autre chose, de bien plus raffiné. »
Source : article de Denis Clerc, « Développement humain, développement durable : quoi de neuf ? », Revue Economie & Humanisme n° 360, mars 2002.