Vous avez participé en mars à la visite d’Emmanuel Macron en Inde. En quoi est-ce un marché intéressant à étudier dans le secteur des paiements ?
Notre intérêt pour l’Inde remonte à quelques années. Nous étions sollicités par plusieurs acteurs locaux pour des projets liés à l’inclusion financière de la population et la démonétisation des petites coupures en espèces par l’intermédiaire de cartes prépayées ou sans contact. Puis nous avons travaillé avec la première banque du pays, State Bank of India, autour du concept de « branchless banking ». Le pays a conscience que l’ouverture d’agences bancaires, même si elle est dynamique, ne permettra pas de répondre aux besoins gigantesques d’inclusion financière. L’Inde est un pays très rural et on ne peut pas demander aux populations des campagnes de se rendre en agence. L’idée est donc que des agents bancaires équipés d’outils mobiles se déplacent vers elles. La décision, fin 2016, de démonétiser en un mois les grosses coupures, soit 86 % de la masse monétaire du pays, a été un coup d’accélérateur phénoménal pour ces stratégies de « branchless banking ».
Quels services offrent ces agents mobiles ?
Tout type de services bancaires. Le métier de Famoco est de valider des transactions digitales sur des appareils mobiles sécurisés. Dans ce cas, cela revient à permettre à l’agent de faire son métier de banquier de manière sécurisée, où qu’il soit. Il peut enrôler les nouveaux clients directement depuis son terminal : il scanne leurs documents d’identité puis leur délivre immédiatement une carte de paiement, la phase de la post-personnalisation étant effectuée sur place. Via l’agent, le client peut ensuite déposer ou retirer du cash. Il peut également payer. Nous équipons d’ailleurs de petits commerçants avec nos terminaux. La même carte peut aussi servir dans les transports pour valider un trajet, ce qui est aussi une transaction digitale. Elle est déjà utilisée dans certains rickshaws, par exemple. Assez rapidement, le client constitue un historique de transactions qui peut être exploité pour l’octroi de microcrédits.
Qu’apporte Aadhaar, le système d’identification biométrique mis en place par le gouvernement indien ?
C’est un projet à la taille de l’Inde : le gouvernement a enrôlé plus d’un milliard de personnes qui disposent désormais d’un identifiant à 10 chiffres auquel est associée une empreinte digitale et d’iris. C’est révolutionnaire, car cela signifie que l’on n’a plus besoin d’un objet – une carte ou un QR Code par exemple – pour utiliser des services sécurisés et notamment payer. On peut reconnaître directement la personne et non cet « avatar » qu’est la carte. Avec Aadhaar Pay, l’Inde devient le marché le plus en avance pour la convergence entre identité et paiement. Il suffit ainsi de poser son doigt ou de présenter son iris au capteur biométrique d’un terminal pour valider la transaction. Il en va de même pour accéder à bien d’autres types de services, autour de la santé, des transports, de la fiscalité… C’est également un accélérateur pour l’inclusion financière : plus besoin de papier pour enrôler de nouveaux clients, une base d’identifiants forts existe déjà. Associé à la démonétisation, cela change profondément les rapports sociaux en Inde : les femmes doivent désormais ouvrir des comptes bancaires pour toucher leur salaire ; auparavant, elles le recevaient en cash et le reversaient immédiatement à leur mari.
Cette convergence entre identité et paiement est-elle nécessairement impulsée par le gouvernement ?
L’identité des citoyens est un domaine régalien et il me semble important que ce soit l’État qui gère ce type de système d’identification forte et en permette l’accès à différents acteurs privés. D’autres modèles existent toutefois. En Afrique, par exemple, plusieurs gouvernements imposent aux opérateurs téléphoniques de collecter l’empreinte digitale de leurs clients au cours de leurs procédures KYC. C’est une manière pour eux de se doter de bases nationales biométriques.
De plus en plus de constructeurs de smartphones intègrent également des capteurs d’empreintes sur leurs téléphones et permettent à des services tiers, notamment des institutions financières, d’utiliser cette identification biométrique…
L’identité forte est effectivement un vrai sujet. Aujourd’hui, les acteurs capables d’offrir ce type d’identification, à la fois forte et transverse, sont Google et Facebook. Le gouvernement français l’a bien compris quand il pousse des initiatives comme
L’accès à Aadhaar est-il payant pour un fournisseur de service ?
Chaque demande d’identification d’une personne sur Aadhaar est payante. C’est un modèle très vertueux : le gouvernement a beaucoup investi pour constituer cette base et il l’amortit aujourd’hui en multipliant les services offerts.
À l’occasion de la visite présidentielle, vous avez signé un partenariat avec la plate-forme de paiement indienne Paytm. Pourquoi cet intérêt ?
L’ambition de Paytm est de devenir en quelque sorte le Visa de l’Inde. Ils veulent enrôler l’ensemble de la population sur leur plate-forme en permettant à chacun de payer avec le moyen de paiement qui lui convient le mieux : aujourd’hui la carte, le QR Code, le virement, le cash… et demain, Aadhaar. Ils ne poussent pas la technologie mais la simplicité d’usage. Leur modèle est proche de celui développé en Chine par WeChat ou encore Alipay, dont la maison mère a d’ailleurs investi dans Paytm.
Depuis l’interface mobile de Paytm, un client peut régler sa facture d’électricité, acheter du crédit téléphonique, de l’or, rembourser son crédit, réserver un billet de train ou une place de cinéma… Sortent-ils de la sphère digitale ?
Paytm suit le même chemin que WeChat et Alipay : après avoir développé des services autour des paiements dématérialisés, ils pénètrent aujourd’hui le paiement marchand. C’est dans ce cadre qu’intervient notre partenariat avec eux. Famoco va équiper les marchands de petits terminaux, simples et bon marché pour les paiements en magasin.
Pourquoi utiliser des terminaux spécifiques et non des téléphones ?
Pour des raisons de sécurité tout d’abord : laisser un téléphone sur un comptoir, c’est courir le risque de se le faire voler. De plus, je doute qu’il soit raisonnable de faire cohabiter sur un même téléphone une application sécurisée de paiement et des applications comme Tinder ou Candy Crush ! Enfin, le téléphone est par nature attaché à une personne physique. Quand un client paie un caissier via un téléphone, quelle certitude a-t-on que l’on règle bien le marchand ?
Les boîtiers mPOS permettant de transformer son smartphone en terminal de paiement, qui ont émergé ces dernières années notamment en Europe, n’ont-ils donc pas d’avenir ?
C’est une solution intéressante tant que le volume de transactions reste faible, de l’ordre de moins de dix transactions par jour. Au-delà, le marchand a tendance à dédier son téléphone au paiement et le recours à un terminal devient plus intéressant. Le mPOS est par ailleurs une transition : bientôt, il suffira d’une application pour transformer le téléphone en terminal de paiement. Ainsi, la norme dite « PIN on glass », permettant d’entrer son code secret sur l’écran du smartphone, vient d’être publiée par PCI SSC.
Dans quelle mesure les avancées de l’Inde en matière de paiement pourraient-elles gagner l’Europe ?
Le cash est amené à disparaître, comme on le voit déjà dans le nord de l’Europe. Les moyens de paiement se multiplieront. Il suffit de regarder l’émergence de solutions comme Lydia, Orange Cash, les monnaies locales… Le seul moyen d’agréger cette multitude de moyens de paiement sera de disposer de terminaux qui les acceptent tous. Cela concerne aussi les transactions hors paiement, autour par exemple du contrôle d’accès, des programmes de fidélité, de couponing, du transport…
Les solutions en circuit fermé, comme Alipay, WeChat Pay, Orange Money ou même Paytm, qui nécessite de charger préalablement un compte, ne sont-elles pas en contradiction de ce phénomène d’ouverture ?
L’opposition entre « closed-loop » et « open-loop » ne sera plus vraiment pertinente demain. L’important est que le client puisse envoyer et recevoir de l’argent de manière simple et flexible. Grâce à l’open banking, il pourra connecter une multitude de solutions closed-loops à son compte et les faire cohabiter avec des solutions open-loop. Le tout dans un contexte de convergence entre identité et paiement. C’est ainsi que je vois évoluer le marché des paiements en Europe.