Les changements réglementaires de la dernière décennie doivent être replacés dans un contexte historique. Le régulateur, à la suite de la crise financière, a souhaité réduire le risque bancaire. Cela s’est fait sur plusieurs dimensions :
- renforcement de la position en capital, de la structure de financement et de la position de liquidité ;
- meilleure prise en compte du risque lié aux expositions – via une charge en capital accrue ;
- diminution du cercle vicieux souverain-banque, grâce à la mise en place par l’Union bancaire du régime de bail-in.
Baisse de rentabilité des banques
Sur ce point, il existe une divergence nette de point de vue entre investisseurs actions et crédit quant à l’apport de cette évolution réglementaire. La rentabilité est un élément essentiel dans la valorisation actions. La baisse des rendements des fonds propres (ROE – Return on Equity) et la hausse du coût du capital (COE – Cost of
Le graphique 1 illustre cette dichotomie : l’indice « Subfin » mesure le spread de crédit pour certaines dettes bancaires ; il a eu tendance à baisser sur la décennie ce qui montre que la prime de risque demandée par les investisseurs crédit s’est bien résorbée. L’autre courbe mesure la croissance des bénéfices implicite que l’on peut déduire du prix des actions ; elle n’a cessé de baisser aussi sur la décennie ce qui montre que les investisseurs actions sont bien de plus en plus dubitatifs sur la capacité des banques à générer des résultats.
La réglementation prudentielle montrée du doigt
L’idée que la rentabilité des banques a baissé à cause de la réglementation doit être toutefois nuancée.
L’effet réglementaire est indéniable. Il a créé des coûts opérationnels et administratifs, par exemple en termes de conformité. Il impose aussi désormais des charges en capital plus élevées pour certaines catégories d’expositions, les rendant moins rentables lorsqu’elles sont ajustées par le risque.
Contrairement à ce que les superviseurs avaient annoncé, la finalisation de Bâle 3 pourrait encore avoir un impact significatif d’ici fin 2027. En effet un document de l’EBA de juillet précise que cela s’accompagnera d’une hausse supplémentaire des RWA de 24,4 % d’ici 2027 à bilans statiques. On est au-dessus de l’impact initialement attendu comme inférieur à 20 %. L’impact est le plus fort sur les banques de détail avec des portefeuilles de prêts résidentiels importants en raison de l’introduction d’un output floor sur le calcul des encours pondérés correspondants. Pour les activités de BFI l’impact de la mise en place de la « Fundamental Review of the Trading Book » et d’une charge en capital accrue pour le risque opérationnel est potentiellement conséquent.
La BCE, en tant que banquier central, s’est toutefois emparée du problème, dans son rapport de stabilité financière elle répète depuis plusieurs années que la rentabilité financière des banques est un élément important pour expliquer la croissance du crédit. Une baisse trop forte des marges aurait donc un impact sur le mécanisme de transmission monétaire et n’est pas souhaitable non seulement d’un point de vue réglementaire mais aussi en termes de politique monétaire.
Cette même BCE, en tant que superviseur unique, encourage également les établissements à s’interroger sur leurs business models, en particulier ceux dont la rentabilité est affectée par l’environnement de taux et économique actuel et ayant une structure de coûts trop élevés.
Le graphique 2 montre le ratio entre ROE et COE pour les 47 banques de l’indice EuroStoxx. Ce ratio est toujours inférieur à 1 pour une grande partie des banques, ce qui est un sujet d’inquiétude et qui peut expliquer le niveau de valorisation actuel très bas. Le secteur détruit de la valeur. Toutefois, il est aussi important de noter que la tendance est à la hausse, il y a donc bien une amélioration lente malgré le changement de réglementation.
D’autres facteurs importants si ce n’est prépondérants
Cela appelle à regarder les autres raisons du faible niveau de rentabilité des banques. Certes la réglementation n’a pas aidé mais l’environnement de taux bas, la concurrence et l’absence de reprise économique forte sont des facteurs probablement plus importants.
Des taux d’intérêt très bas pénalisent la marge nette d’intérêt (MNI) nette via deux canaux. D’une part, la pression sur les revenus nets d’intérêts intervient dans un secteur bancaire européen où les revenus nets d’intérêts représentent encore la part la plus importante du revenu net bancaire. D’autre part, les banques ne peuvent pas compenser la baisse des MNI par une croissance des volumes. On voit dans le Bank Lending Survey de la BCE que la demande pour les prêts alloués avec les marges les plus confortables, ceux aux PME, reste atone en raison d’une croissance économique médiocre. Le crédit à la consommation dispose aussi d’une bonne MNI mais est faible en proportion et est contraint par une charge en capital et un taux de sinistralité plus élevés.
Une comparaison internationale montre que la rentabilité des banques européennes reste faible en comparaison des banques américaines. Le secteur bancaire japonais, lui aussi impacté durablement par un univers de taux très bas est dans une situation similaire à celle du secteur bancaire européen.
Il est vrai que les banques américaines entrevoient aussi la possibilité d’un assouplissement de la réglementation suite à l’arrivée de l’administration actuelle. Ces mêmes banques américaines ont proportionnellement moins de prêts immobiliers au bilan, puisqu’ils sont en partie transférés sur les bilans de Fannie Mae et Freddie Mac, donc elles ne seront pas autant impactées par la charge en capital (« mortgage floors ») introduits à partir de 2022 par Bâle III. Ce sont ces mêmes banques américaines qui grignotent les parts de marché en BFI des banques européennes.
Autre point essentiel : l’absence de travail de fond sur la baisse des coûts, alors que les banques n’ont pas la possibilité de faire progresser les volumes de prêts autant que souhaité. Là aussi la faiblesse de la reprise économique joue un rôle important. Fort heureusement, pour l’heure, le coût du risque est faible et reflète l’environnement de taux bas et l’assainissement des bilans. On peut toutefois se demander si la viabilité des business models a été totalement remise en question. Comme exemple de manque d’optimisation, citons le nombre d’agences et le coût lié alors que leur utilité devient de plus en plus difficile à justifier. La réduction très marquée du nombre d’agences, dans les pays qui ont connu la crise, Espagne et Portugal par exemple, contraste fortement avec l’évolution beaucoup plus modeste en France ou Allemagne. À la marge, la percée des FinTechs joue aussi. La dispersion très marquée des performances bancaires dans la zone euro illustre bien le fait que le positionnement en termes de business model est clef, et permet de générer des résultats satisfaisants même dans un environnement économique très difficile.
Finaliser l’Union bancaire
Certes le changement réglementaire a pesé sur la profitabilité, mais ce n’est qu’un élément. Probablement pas le principal. Pour synthétiser, les autres facteurs sont donc les suivants :
- les conditions externes : croissance médiocre et environnement de taux bas ;
- l’absence d’optimisation de la structure de coûts ou, plus fondamentalement, un business model qui n’est plus en phase avec l’environnement dans lequel les banques opèrent désormais.
Le superviseur, la BCE, a souligné à plusieurs reprises l’importance d’avoir des banques avec des profits élevés. L’introduction du « tiering »
Il existe un dilemme permanent entre volonté du superviseur de mettre plus de capital et volonté des politiques de favoriser l’émergence de champions nationaux et de favoriser la croissance économique. Les propos d’Ursula von der Leyen semblent indiquer une plus forte inclination politique pour favoriser la croissance économique et arrêter de pénaliser les banques. Il reste donc à espérer que la finalisation de Bâle III constitue le dernier gros chantier générant un impact majeur et qu’ensuite la situation se stabilisera.