Capital-risque

Développer les PME africaines par le private equity

Créé le

05.04.2013

-

Mis à jour le

02.05.2013

Aux sources de la dynamique de croissance que va connaître l’Afrique dans les prochaines décennies, les petites entreprises n’en restent pas moins aujourd’hui le parent pauvre du continent en matière de financement. Ancien directeur général de l’Agence française de développement (AFD), coauteur de l’essai Le Temps de l’Afrique*, Jean-Michel Severino contribue aujourd’hui au financement de ces entreprises de croissance, via deux fonds de private equity.

Quels sont pour vous les atouts majeurs de l’Afrique pour les années à venir ?

Les raisons de la croissance économique africaine sont profondes, autant que l’étaient celles de sa récession durant deux décennies, à la fin du siècle dernier. Elles relèvent en partie du contexte international, marqué par une relocalisation de l’économie mondiale dans les zones émergentes et par la prépondérance des besoins en matières premières. Mais les raisons sont aussi propres au continent. En premier lieu, l’Afrique entre dans la période dite du « dividende démographique » durant laquelle le rapport entre le nombre des actifs et celui des inactifs ne cessera de s’améliorer. Par ailleurs, d’importants progrès ont été réalisés en matière d’éducation et la qualification de la population s’accroît. Il faut enfin citer des facteurs plus conjoncturels, comme le rétablissement des finances publiques ou la libéralisation croissante des économies.

Ce sont des phénomènes à très long terme qui sous-tendent la croissance africaine. Même si des crises ponctuelles continueront à jalonner le continent, cette croissance est appelée à durer : elle permet les rentrées fiscales, elle a des effets positifs sur le développement des infrastructures et elle incite à l’investissement à long terme. C’est ce qui est à prévoir pour les 80 ans à venir.

Sur quel plan le continent africain doit-il continuer de s’améliorer ?

L’Afrique reste un continent très largement sous-équipé en matière d’infrastructures, que ce soit au bénéfice des personnes ou à destination des activités économiques. Ce déficit en infrastructures est une des raisons de la faible compétitivité hors salaires de l’économie africaine. Le continent souffre d’autres handicaps, comme le manque de stabilité politique ou une insécurité de droit commun. Bien que variables selon les pays, la faiblesse de la gouvernance administrative et la difficulté à faire respecter l’État de droit sont aussi des freins à l’exploitation de ce potentiel de croissance du continent.

Constate-t-on des progrès sur ce sujet de la gouvernance ?

Le paysage n’est pas homogène sur le continent. Certains pays jugés très corrompus il y a une dizaine d’années sont aujourd’hui dans une bien meilleure situation ; d’autres ont vu au contraire leur situation se dégrader. Cette question de la gouvernance est toutefois multiforme. Elle peut être liée au comportement de l’administration ou de la justice envers les entreprises dans le cadre de leurs démarches (obtention de licences, pratiques douanières…), mais elle peut aussi relever des pratiques sociales en matière de fiscalité : le problème n’est pas tant une administration fiscale corrompue qu’une propension de la population à ne pas payer l’impôt. Or une entreprise qui souhaite respecter la loi dans un pays où la pratique est de ne pas payer la TVA part avec un désavantage compétitif majeur.

Les infrastructures financières permettent-elles aujourd’hui aux entreprises africaines de financer leur croissance ?

Avec beaucoup de peine. Le secteur bancaire est encore relativement peu développé. Structurellement, il souffre de la faible bancarisation de la population. Il ne peut faire face aux investissements de très gros montants qui, la plupart du temps, dépassent sa taille. Le créneau des PME rencontre également d’importantes difficultés à obtenir des financements auprès des banques classiques, pour de multiples raisons : les établissements rencontrent des difficultés à appréhender correctement la sinistralité potentielle de ces PME ; elles peinent à obtenir d’elles des garanties foncières ou hypothécaires et, quand elles en disposent, elles risquent de ne pas pouvoir les faire reconnaître devant la justice. Par ailleurs, les banques africaines proposent encore principalement des financements à court terme : la structure actif-passif de leur bilan rend difficiles les prêts à moyen terme. Enfin, le coût de la ressource est parfois très élevé pour elles, ce qui se répercute sur les taux qu’elles offrent et rend difficiles certaines opérations à moyen et long terme.

Qu’en est-il du financement non bancaire ?

Les marchés financiers, encore peu actifs, ne sont pas accessibles aux PME. Le marché obligataire est embryonnaire et réservé aux États (lire Encadré 1). Quant au financement en fonds propres, que ce soit par la Bourse ou via le private equity, il reste limité.

Plus l’entreprise est de petite taille, plus il lui est difficile d’avoir accès au financement. Or il faut bien voir qu’il y a très peu de grandes entreprises en Afrique. La majorité du tissu économique est soit dans le secteur informel, soit dans la catégorie des petites entreprises. La plupart des grandes entreprises africaines de demain sont aujourd’hui encore dans leur garage ! On peut imaginer que la dynamique de croissance de ces PME est ralentie par cette difficulté à accéder au financement, en particulier en fonds propres.

Peut-on dire que, grâce à la microfinance, les très petits entrepreneurs du secteur informel sont mieux lotis que les PME du secteur formel ?

C’est un constat à nuancer. La microfinance est moins développée en Afrique qu’elle ne l’est en Asie ou en Amérique latine. C’est vrai dans les zones urbaines où elle n’a pas encore pris toute sa place, et encore plus visible en milieu rural, où elle est largement inexistante. Le secteur du bas de la pyramide est loin d’être mature, et c’est pourquoi Investisseurs & Partenaires continue de financer des institutions de microfinance (IMF). Mais il est vrai que sur ce créneau, contrairement à celui du milieu de la pyramide, les instruments existent.

Quelle réponse financière apportez-vous aux PME chez I&P ?

Nous investissons en haut de bilan, exclusivement en participations minoritaires, sous forme de capital au sens strict ou de prêts participatifs. Ce dernier outil est particulièrement bien adapté au contexte africain où les propriétaires-dirigeants des PME peuvent avoir des besoins de financement significatifs tout en ne voulant pas perdre le contrôle de leur entreprise. La notion de propriété familiale ou personnelle y est extrêmement importante. Le prêt participatif offre l’avantage de compter parmi les fonds propres, donc de permettre un effet de levier bancaire – de 1 pour 1 en moyenne –, de courir les risques du capital, mais sans donner de droit de propriété sur l’entreprise elle-même.

Avez-vous des partenariats avec certaines banques pour favoriser cet effet de levier ?

Nous n’avons pas de partenariats formels, mais dans chaque pays où nous intervenons, nous travaillons de façon étroite avec les acteurs bancaires les plus actifs dans le financement des PME. Nous jouons souvent le rôle de conseillers financiers auprès des entreprises de notre portefeuille.

Vous mettez particulièrement l’accent sur l’accompagnement que vous apportez à ces PME. En quoi est-ce important ?

Il faut tout d’abord préciser que nous sommes un acteur un peu particulier puisque nous entrons dans la catégorie des fonds d’impact. Nous sommes gouvernés par un projet sociétal : promouvoir et développer l’entrepreneuriat africain. Nous le faisons à travers deux fonds, l’un consacré aux petites entreprises (IPDEV), l’autre qui s’adresse à des entreprises de taille plus importante (IPAE) (lire Encadré 2). Pour nous, le rendement est une contrainte, pas un objectif. Ceci implique que nos investisseurs souhaitent que nous consacrions de l’énergie à apporter non seulement une réponse financière à ces PME, mais aussi un appui managérial. L’équipe elle-même consacre du temps aux entrepreneurs et nous leur donnons également accès à des consultants et formateurs spécialisés pour renforcer leurs capacités managériales, technologiques ou encore commerciales. Cette dernière activité est financée par des fonds publics, issus par exemple de la Banque Européenne d’Investissement, de Proparco ou du Centre de développement de l’entreprise [1] .

Cet accompagnement est très important, car les entreprises avec lesquelles nous travaillons sont souvent des start-up, dans un certain nombre de cas dirigées par des primo-entrepreneurs qui découvrent à la fois les joies et les difficultés du métier. Nous sommes bien entendu là pour les sortir de leur solitude et instaurer un dialogue. Nous participons à la gouvernance de l’entreprise, en siégeant systématiquement au Conseil d’administration, mais des actions directes de renforcement de leurs compétences sont également nécessaires. Il n’en irait pas de même si nous traitions avec des entreprises de plus grande taille, bien entendu.

Est-il important que des institutions financières africaines se développent sur le continent ?

Depuis sa création il y a une dizaine d’années, I&P était dans une phase pilote. Notre portefeuille continue de s’accroître et nous identifions de plus en plus d’opportunités sur le terrain. Pour y répondre, nous souhaitons entrer dans une phrase de décentralisation de notre activité. Il ne s’agit pas seulement de travailler avec des équipes sur place – nous le faisons déjà à travers nos 5 bureaux africains [2] –, mais aussi avec des fonds d’investissement ou des sociétés financières locales. Ces acteurs ont une proximité du terrain qui leur permet de travailler avec des entreprises plus petites. À travers eux, nous serions également mieux à même d’associer du capital local, par exemple venant d’hommes d’affaires du pays désireux de soutenir la création d’entreprises sur leur territoire national. Chez I&P, nous n’avons pas de difficulté à lever de la ressource à l’international depuis Paris pour alimenter nos véhicules. Mais nous n’allons pas réussir à convaincre des investisseurs burkinabés, mozambicains ou nigériens qui ne souhaitent pas investir ailleurs que dans leur propre pays. Il faut donc structurer des véhicules nationaux pour toucher ce capital pour l’instant non mobilisé. Nous avons lancé un premier pilote de cette stratégie en investissant dans Sinergi, une société financière qui investit dans des PME nigériennes. Notre investissement dans 4 IMF [3] relève de la même logique : dans les deux cas, il s’agit de structurer des véhicules d’intermédiation, les uns apportant des fonds propres, les autres de la dette.

1 Le Centre pour le développement de l’entreprise (CDE) est une institution conjointe du Groupe des Etats ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne, dans le cadre de l’Accord de partenariat de Cotonou (NDLR). 2 A Abidjan, Dakar, Douala, Accra et Antananarivo. 3 Arcep Burkina (Burkina Faso), Uganda Finance Trust (Ouganda), Fides Bank Namibia (Namibie) et Saint Louis Finance (Sénégal).

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº314
Notes :
1 Le Centre pour le développement de l’entreprise (CDE) est une institution conjointe du Groupe des Etats ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne, dans le cadre de l’Accord de partenariat de Cotonou (NDLR).
2 A Abidjan, Dakar, Douala, Accra et Antananarivo.
3 Arcep Burkina (Burkina Faso), Uganda Finance Trust (Ouganda), Fides Bank Namibia (Namibie) et Saint Louis Finance (Sénégal).