S'il existe une constante dans l'histoire du développement de l'économie luxembourgeoise, c'est celle-ci : le Grand-Duché a toujours regardé au-delà de ses frontières. Ce n'est pas une coïncidence si le pays a rejoint en 1842 le
L’émergence d’un centre financier international
Bien que la plus ancienne banque du Luxembourg date de 1856, que la première succursale d'une banque étrangère ait été ouverte en 1893 et que le pays possède une Bourse depuis 1928, c'est les années 1960 qu'a réellement commencé l'émergence du Luxembourg comme véritable centre financier international. Alors que le pays avait déjà connu, en 1962, la première cotation de fonds de placement, la date qui marque réellement l'essor du Luxembourg comme centre financier international est celle de juillet 1963 où la première euro-obligation fut admise à la cote de la Bourse de Luxembourg. Cette obligation de la société concessionnaire des autoroutes à péage italiennes Autostrade fut en fait le symbole de ce qui est resté à ce jour une force clé du centre financier luxembourgeois : sa capacité à fournir des services financiers dans un environnement transfrontalier. En effet, tandis que la plupart des places boursières tenaient à l'époque à n'admettre à la cote que des obligations émises dans leur monnaie locale et, qui plus est, par des sociétés établies dans leur pays, on était ici en présence d'une obligation émise par une société italienne, libellée en dollars US et cotée à Luxembourg.
Par suite du développement de l'emprunt en eurodollars et du marché obligataire dans les années 1960, un nombre croissant de banques étrangères venant des États-Unis, d'Allemagne, de Suisse, des pays scandinaves ou du Japon, choisirent de s'implanter au Grand-Duché pour y bénéficier de l'infrastructure de marché paneuropéenne que le pays était parvenu à mettre en place. C'est ainsi qu'entre 1970 et 1979, le nombre de banques implantées au Luxembourg est passé de 37 à 108.
Un nouveau moteur économique
Les chiffres comme celui qui vient d'être cité démontrent pourquoi l'économie luxembourgeoise a réussi à surmonter la crise sidérurgique de la période 1975-1985 et la désindustrialisation qui en a résulté. Vers la fin des années 1970, le centre financier avait acquis le rôle de moteur économique. Ce phénomène est le mieux illustré par la contribution respective des différents secteurs au PIB. Alors que l'industrie sidérurgique luxembourgeoise représentait encore 30 % du PIB en 1970, cette contribution était descendue à 10 % en 1985. Au cours de la même période, la contribution des services financiers avait progressé de 5 à 22 % du PIB. Bien qu'à ce jour l'acier continue de jouer un rôle significatif – ArcelorMittal étant le premier employeur du pays –, dans les années 1980, les services financiers avaient succédé à l'acier au premier rang des exportations.
Outre l'orientation internationale, la diversification a été un autre élément clé de la croissance du Luxembourg comme centre financier. Banque privée, services bancaires aux entreprises, fonds d'investissement, assurance, marchés des capitaux ou services de paiement… au lieu de se reposer sur une ou deux activités, en l’espace de plusieurs décennies, le Luxembourg a développé de l'expertise dans de nombreux domaines.
Le bénéfice de l'intégration européenne
Si, dans les premiers stades du développement du centre financier du Luxembourg, des facteurs souverains comme le secret bancaire ou des décisions politiques prises à l'étranger – comme, par exemple, la décision des États-Unis d'introduire un impôt d'égalisation des intérêts, qui a contraint les emprunteurs étrangers à aller voir ailleurs (et notamment au Luxembourg) pour couvrir leurs besoins en dollars dans les années 1960 – ont contribué à attirer des banques et des clients étrangers, la forte croissance du centre financier du Luxembourg au cours des trente dernières années est essentiellement le résultat du développement de l'intégration européenne.
Les commentateurs font fréquemment l'erreur de considérer le centre financier du Luxembourg purement à l'intérieur des limites géographiques du pays et d'en comparer la taille au PIB national, par exemple. Cependant, dans le contexte du marché unique, cette vision est erronée. Le marché intérieur luxembourgeois n'est précisément pas son marché national, mais le marché unique de l'UE, régi par la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux.
Le centre financier a prospéré dans un cadre réglementaire harmonisé, en exportant des services et des produits financiers dans toute l'UE et au-delà. Ce développement est parfaitement illustré par deux secteurs : le secteur luxembourgeois de l'assurance vie et celui des fonds d'investissement.
Assurance vie et fonds d’investissement
Jusqu'aux années 1980, l'assurance vie était principalement une activité nationale au Luxembourg. Cependant, au début des années 1990, le Luxembourg a rapidement transposé deux directives européennes et a profité pleinement de la possibilité de commercialiser des produits d'assurance vie dans d'autres États membres de l'UE, dans le cadre de la Libre prestation des services (LPS). Ainsi, pendant les deux décennies comprises entre 1990 et 2010, le nombre de compagnies d'assurance vie a plus que doublé. Des compagnies d'assurances internationales ont créé au Luxembourg des filiales spécialisées dans l'assurance vie paneuropéenne. Comme les produits d'assurance vie proposés à l'étranger sont régis par les règles et par le régime fiscal du pays de résidence du client, le Luxembourg a une fois encore su tirer parti de son expertise transfrontalière. Au cours des décennies écoulées, le Luxembourg a développé une gamme diversifiée de produits d'assurance vie flexibles, dotés d'une expertise particulière dans les produits d'assurance vie en unités de compte, particularité spécialement adaptée à la gestion de patrimoine transfrontalière.
La croissance du secteur luxembourgeois des fonds d'investissement est encore plus spectaculaire et son succès a, comme celui de l’assurance vie, ses racines dans le cadre réglementaire harmonisé de l'UE. En 1988, le Luxembourg a fait office de pionnier en étant le premier pays à transposer la directive européenne OPCVM. Même avant la directive OPCVM, le Luxembourg avait cherché, au-delà de ses frontières, à associer les meilleurs éléments de produits de fonds existants, qu'il s'agisse de fonds d'investissement garantis, de fonds à compartiments, de l'introduction de catégories d'actions ou de fonds du marché monétaire à l’américaine. Contrairement à des pays comme la France ou l'Allemagne, qui avaient des marchés intérieurs assez étendus, le Luxembourg, étant transfrontalier par défaut, a par conséquent été en mesure d'anticiper l'énorme potentiel d'un produit de fonds d'investissement réglementé, bénéficiant d'un passeport européen. L'avantage du précurseur dont jouissait le pays lui a permis d'attirer des promoteurs de fonds internationaux qui ont établi leurs fonds au Luxembourg et les ont distribués dans toute l'Europe. Douze ans plus tard, le Luxembourg était devenu le plus grand centre de fonds de l'UE et le deuxième du monde après les États-Unis. L’industrie des fonds luxembourgeoise compte aujourd’hui plus de 3 400 milliards d'euros d'actifs sous gestion. Les fonds luxembourgeois sont distribués dans plus de 70 pays à travers le monde. En 2014, le Luxembourg comptait pour plus de 40 % des ventes nettes de fonds réalisées en Europe. Le succès du secteur des fonds est une bonne illustration de la capacité du Luxembourg à anticiper les développements en matière de réglementation et à en tirer profit. Il sert aussi à combattre l'idée fausse généralement répandue selon laquelle le succès du Luxembourg est fondé sur des exonérations fiscales ou sur le secret bancaire : aucun de ces facteurs n'a joué un rôle dans l'essor du secteur des fonds d'investissement luxembourgeois.
Développements récents
Personne ne niera que le secret bancaire a initialement joué un rôle dans le développement du secteur de la banque privée au Luxembourg. Cependant, même dans ce cas, la réalité est très éloignée de l'image simpliste qui a encore souvent cours à l'étranger. Depuis le début, de nombreux clients sont principalement venus au Luxembourg parce qu'ils ne pouvaient pas trouver la même offre ni le même niveau de services dans leur pays. Ainsi, les banques luxembourgeoises ont proposé à leurs clients des comptes multidevises, leur permettant de lier plusieurs devises à un compte établi dans une devise de référence de leur choix. Aujourd'hui encore, ce produit bancaire reste pratiquement inconnu dans de nombreux pays – pour la simple raison que beaucoup de pays ayant un marché intérieur important pensent en termes nationaux quand il s'agit de services financiers. Ce n'est là qu'un exemple parmi beaucoup d'autres de la capacité établie de longue date du Luxembourg à répondre aux besoins de clients évoluant dans un contexte multijuridictionnel.
Ce qui est important, cependant, c'est que le monde a changé et que le Luxembourg a fait de même. La crise financière de 2008, en particulier, a de nouveau attiré l'attention sur les questions fiscales internationales et sur la transparence. Depuis un certain temps, le secret bancaire, sous sa forme fiscale, ne constitue pas pour les clients une raison de venir au Luxembourg et n'existe d'ailleurs plus au Luxembourg. Alors que le Luxembourg avait déjà adopté l'échange d'informations sur demande en 2009, le nouveau gouvernement a entériné l'engagement du pays en faveur de la tendance mondiale à l'accroissement de la transparence fiscale, en abolissant complètement le secret fiscal en 2014. Depuis le 1er janvier de cette année, le Luxembourg applique l'échange automatique d'informations, tel qu'il est prévu dans la directive européenne sur l'épargne. À compter de 2017, le Grand-Duché, en tant que signataire de l’initiative des « early adopters », fera partie des pays pionniers à échanger automatiquement des informations sous l’effet de l'extension du champ d'application définie par la Norme commune de déclaration de l'OCDE.
De nouveaux clients
Bien que l'abolition progressive du secret fiscal n'ait pas eu d'impact sur les actifs sous gestion dans le secteur de la banque privée, qui sont restés stables à environ 300 milliards d'euros, elle a accéléré le changement actuellement en cours dans la clientèle. Alors qu'il y a eu des sorties de clients aisés originaires de pays voisins (spécifiquement dans la tranche d’avoirs inférieure à 500 000 euros), ces départs ont été compensés par l'afflux de clients internationaux très fortunés (High Net Worth Individual et Ultra High Net Worth Individual). En effet, les clients disposant de plus de 5 millions d'euros d'actifs représentent aujourd'hui 62 % de la totalité des actifs sous gestion dans le secteur de la banque privée.
Ces clients internationaux mobiles, dont les familles et les entreprises sont dispersées à travers plusieurs pays et sur plusieurs continents, bénéficient de l'écosystème financier diversifié luxembourgeois et trouvent l'expertise transfrontalière requise pour gérer leur patrimoine et leurs entreprises depuis un point central. C'est aussi la raison pour laquelle de nombreux groupes bancaires ont implanté leurs centres de compétence de banque privée pour leur clientèle internationale au Luxembourg.
De nouvelles expertises
Le Luxembourg a aussi été capable d'exploiter ses atouts existants pour poursuivre la diversification et le développement de son expertise dans des activités transversales, couvrant différents secteurs du centre financier : ces activités englobent la finance islamique, la finance responsable, les activités renminbi (RMB) internationales ou le domaine en plein essor de la FinTech.
Aujourd'hui, par exemple, le Luxembourg est un des plus grands centres RMB internationaux d’Europe et le hub européen favori des banques chinoises (dont les six principales sont présentes au Luxembourg). En tant que plus grand centre européen de fonds libellés en RMB, le Luxembourg est un important facilitateur pour les investisseurs internationaux désireux d'investir dans les marchés de capitaux chinois. De même, la Bourse du Luxembourg est la plate-forme par excellence de cotation d'obligations Dim Sum en Europe (se plaçant au troisième rang mondial après Hong Kong et Singapour). En mai 2011, Volkswagen, ayant besoin de liquidités en RMB, a émis au Luxembourg la première obligation européenne libellée en RMB.
Comme le Luxembourg possède un centre financier international de premier plan, qu’il dispose d’une infrastructure
Une plus grande agilité
C’est peut-être en raison de sa taille modeste que le Luxembourg s’est montré plus agile que les grands pays. Le Luxembourg a toujours su s'adapter, que ce soit en termes de développements des réglementations internationales ou de tendances de l’industrie. Historiquement, le développement du centre financier a résulté d'une combinaison de facteurs exogènes – dont la création du Marché européen unique a été de loin le plus important – et de caractéristiques nationales, comme la capacité d'adaptation et la réactivité, une forte culture du dialogue entre les Pouvoirs publics et le secteur privé, et une large ouverture au monde.