Vendredi 23 avril, le Président Joe Biden a organisé un sommet virtuel sur le climat entre dirigeants du monde. Certes, on connaît l’engagement de longue date des démocrates américains sur le dérèglement climatique, Al Gore et John Kerry en tête. Certes, l'objectif était de tourner la page de l'ère climatosceptique des années Trump et de préparer la COP 26, conférence des Nations Unies sur le climat qui doit se tenir début novembre à Glasgow, en Écosse. Mais l’acte est aussi éminemment politique. Le Président américain a d’ailleurs tweeté « L’Amérique est de retour », rappelant le retour en février des États-Unis dans l'Accord de Paris, qui prévoit de limiter le réchauffement climatique planétaire à une hausse des températures de 2 °C, et si possible de 1,5 °C, par rapport à l'ère préindustrielle.
De son côté, le Président chinois, Xi Jinping, s'est dit « déterminé à travailler avec la communauté internationale, et en particulier les États-Unis » autour du climat, malgré les vives tensions entre les deux pays sur d'autres dossiers économiques et commerciaux, en affichant l'objectif d'une neutralité carbone atteinte d'ici 2060 en Chine, premier pays pollueur avec plus d'un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et avec l’annonce d’une baisse des recours au charbon à partir de 2025.
Des débats géopolitiques
Le développement durable et, en particulier, le dérèglement climatique sont devenus des enjeux de souveraineté. Derrière la question de l’urgence climatique, s’ouvrent des débats géopolitiques majeurs : ils porteront tout autant sur le déploiement industriel, sur la primauté au regard des technologies de demain, sur une nouvelle vision de l’agriculture à l’échelle de la planète, que sur les nouveaux circuits du commerce international, ou sur une redéfinition des mécanismes de la mondialisation, postcrise Covid19. États-Unis et Chine savent que l’Europe apparaît encore leader sur ses thématiques, dans les discours d’intentions, dans les engagements, mais surtout dans les actes.
Après avoir été les premiers à reconnaître que le changement climatique et la dégradation de l’environnement constituent une menace existentielle pour l’avenir de la planète, les pays européens, au travers du Green Deal, bâtissent une nouvelle stratégie de croissance qui vise à transformer l’Union en une économie moderne, compétitive et efficace dans l’utilisation des ressources, dont les émissions nettes de gaz à effet de serre seront devenues nulles en 2050, où la croissance est dissociée de l’utilisation des ressources, où personne ni aucun endroit ne devrait être laissé de côté.
C’est une clef de souveraineté pérenne pour l’Union européenne, si le Green Deal se traduit par la transformation des défis climatiques et environnementaux en chances à saisir dans tous les domaines d’action, avec en outre la garantie d’une transition juste et inclusive pour tous les citoyens de l’Union.
De la parole aux actes
L’Union européenne est allée au-delà du simple projet de relance verte, avec l’élaboration d’une taxonomie verte, dont les premiers actes délégués sont parus en avril 2021.
Dans le langage commun, la taxonomie se définit comme la science des classifications. Pour parvenir à la neutralité carbone à horizon 2050, l'Union européenne a défini des critères afin d’identifier les activités économiques qui n'aggravent pas le changement climatique et d’inciter les investisseurs à les soutenir. C’est la « taxonomie verte », qui sera prochainement complétée d’une « taxonomie sociétale », pour aboutir à une vision européenne commune de l’ESG.
Les États de l’Union européenne, tout comme les entreprises, savent que donner un cadre au travers de la taxonomie, c’est d’abord donner les clefs du monde de demain, en facilitant la décarbonation de l’économie, et en permettant à toutes les parties concernées de s’approprier le sujet et de devenir acteurs d’une transition, elle-même facteur de croissance et intégrant les apports des innovations technologiques.
Les critères de la taxonomie sont supposés être sécurisants, en objectifs et en trajectoire, pour les entreprises comme pour les investisseurs. États et instances européennes ont compris que si 50 % des investissements ne répondent pas à des critères de développement durable, on pointera d’abord l’inefficience des marchés.
En complément de la taxonomie, l’Europe s’est fixée comme ambition, et comme atout futur, de construire un cadre comptable, pour garantir la pertinence et la qualité de l’information extra-financière des entreprises. La décision, au travers de la mission confiée à Patrick de Cambourg
Le calendrier d’avancée des travaux sur la comptabilité extra-financière est séquencé en trois phases de 2019 à 2029. Le dispositif est structuré en quatre piliers :
- définition d’un cadre général de principes de qualité et de classification des informations ;
- construction d’un référentiel de base, qui s’enrichira de normes sectorielles complémentaires ;
- nomenclature de présentation des informations ;
- cadre de contrôle externe et de supervision.
Être les premiers à bâtir un cadre financier et comptable vise à donner une avance de compétitivité aux entreprises européennes, et implicitement à faire du cadre européen une référence internationale… et de conforter le leadership européen sur les questions de finance durable.
La perception de l’ESG a évolué au cours du temps. Au départ, elle était associée à des éléments de compliance, puis se sont greffées des approches risques – risque climatique en premier lieu, mais aussi autres enjeux environnementaux et, bien sûr, risques sanitaires et sociaux. Aujourd’hui, il est démontré que l’intégration du développement durable est d’abord source de création de valeur, et que le financier ne se conçoit plus sans la dimension extra-financière.
Des enjeux économiques
Si le corpus de principes est un préalable indispensable, ce sont les actes qui assoient crédibilité des intentions et donc souveraineté.
Joe Biden s’est montré évasif sur les moyens concrets pour parvenir à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, qui passe notamment par un important chantier de transition écologique. Il sait que le gigantesque plan pour les infrastructures, estimé à plus de 2 000 milliards de dollars, qu’il a annoncé, se heurtera à certaines résistances au Congrès, pour des raisons purement politiciennes.
La mise en œuvre des programmes est aussi une des limites du cadre européen, où, dans la pratique, les différences de vue entre pays apparaissent. Pour réindustrialiser dans une logique de croissance verte, il faut d’abord agir ensemble pour cesser de désindustrialiser certaines filières, adapter les budgets de recherche et développement aux innovations de demain, et garder la propriété des brevets.
En outre, les combats idéologiques ne doivent pas prendre le pas sur les enjeux stratégiques et économiques, qui sont les véritables déterminants de toute souveraineté. L’exemple du nucléaire est éloquent. C’est la troisième filière industrielle française. Le réchauffement climatique est incompatible avec la domination d'une idéologie écologique militante, en France comme chez nos voisins d’Europe du Nord, qui priorise la sortie du nucléaire sur la lutte contre les émissions de CO2 et pour le climat. Le nucléaire fournit une électricité en continu, fiable et bon marché, mais la filière est menacée… quitte à ouvrir, en Allemagne par exemple, de nouvelles centrales à charbon.
D’une manière plus large, l’avenir de notre pays, la préservation du système social français, ne se financeront pas par de la décroissance, mais par la capacité à attirer des financements de long terme sur des activités vertueuses en matière de développement durable, et surtout à accompagner la transition sur les activités qui peuvent et doivent évoluer.
Si l’Union européenne réussit à ancrer le développement durable au cœur de son plan de relance, à l’inscrire comme un axe stratégique majeur, et à garder l’avance technologique qu’elle a aujourd’hui en matière d’industrie de transition devant ses rivaux américains et chinois, elle attirera capacités d’investissement, entrepreneurs et chercheurs. C’est à cette seule condition que le développement durable sera l’étendard d’une souveraineté européenne retrouvée.