Bancarisation

Desjardins promeut l'épargne comme vecteur d'inclusion financière

Créé le

17.03.2017

-

Mis à jour le

29.03.2017

Comment faire en sorte que l’épargne des populations à bas revenus finance le développement ? Quel rôle peuvent jouer les opérateurs téléphoniques face aux banques ? Dans l’univers de plus en plus concurrentiel de l’inclusion financière, la banque coopérative canadienne Desjardins a développé une expertise logée dans sa filiale DID.

Longtemps, la finance dans les pays en développement a été assimilée au microcrédit. Est-ce la vision de DID ?

Depuis les débuts de DID, nous nous focalisons sur l’inclusion financière. C’est un concept qui va au-delà du microcrédit et s’étend à l’ensemble des services financiers. Nous voulons les rendre accessibles à tous via une institution financière formelle. La mobilisation de l’épargne a été historiquement un axe très important pour nous : nos partenaires institutions financières locales ont une mission d’inclusion, celle d’être des acteurs d’intermédiation pour le bas du marché, en collectant l’épargne même dans les zones les plus pauvres et en la réutilisant via des crédits pour la communauté.

En quoi la collecte de l’épargne peut-elle favoriser le financement de ces pays ?

C’est avant tout la réponse à un besoin de la population : mettre en sécurité son argent. Ensuite, l’épargne est un patrimoine : pour la personne et sa famille, pour l’institution financière qui la collecte mais aussi sur le plan national. C’est le moyen pour ces institutions de se financer par des capitaux locaux et éviter les coûts qui apparaissent dès que les devises franchissent les frontières. Plus les ressources sont locales, mieux c’est. Cet ancrage au niveau des communautés est très fort dans l’histoire du Mouvement Desjardins : c’est ainsi qu’Alphonse Desjardins a créé les premières caisses populaires au Québec. DID a donc spécifiquement soutenu le développement de coopératives d’épargne et de crédit, avec cette même philosophie, dans ses différents pays d’intervention.

La collecte de petites sommes coûte cher. Comment équilibrer l’équation ?

Il est vrai que mobiliser l’épargne a un coût, mais il s’agit d’un investissement à long terme pour le développement et d’une réponse à un besoin réel. La technologie peut faciliter les choses. En Afrique de l’Ouest notamment, plusieurs réseaux de coopératives d’épargne et de crédit ont mis en place des « guichets-marché », qui permettent une collecte dans des zones à haute densité de transactions, avec une technologie mobile. Il s'agit aussi de capitaliser sur les réseaux de distribution existants. Ainsi, il faut souligner le travail de certaines ONG qui ont ajouté aux programmes de microcrédit rural, un volet épargne : en même temps qu’elles gèrent les microcrédits auprès des femmes dans les villages, les animatrices de ces programmes en profitent pour collecter l’épargne. Mais il est certain que la collecte d’épargne interpelle les institutions financières sur leur efficience à gérer une multitude de petites transactions.

Quel regard portez-vous sur le rôle croissant des opérateurs de téléphonie mobile en matière d’inclusion financière, en particulier en Afrique ?

Par la popularité des services qu’ils offrent, les opérateurs téléphoniques ont mis en lumière l’importance des besoins transactionnels de la population. Il faut toutefois surveiller leur entrée dans le secteur de l’intermédiation financière : ce sont des sommes importantes qui sont collectées via les téléphones portables et les opérateurs cherchent de plus en plus à les utiliser pour octroyer des crédits. Cela soulève deux questions. Celle de la gestion de l’épargne tout d’abord : sera-t-elle mise à la disposition de la communauté dont elle est issue ? Celle de l’analyse crédit ensuite : les opérateurs utilisent des modèles de credit scoring souvent basés sur des informations sommaires et qui conduisent à des rejets d’emprunteurs potentiels. Les institutions financières, elles, ont recours à une analyse économique du projet. C’est essentiel.

Certains opérateurs utilisent pourtant des données dont les banques ne disposent pas, par exemple l’utilisation du compte de mobile money. C’est un argument mis en avant pour justifier qu’ils incluent financièrement des personnes qui seraient rejetées par le secteur bancaire. Qu’en dites-vous ?

Il est effectivement intéressant qu’ils travaillent à partir de leurs propres données mais ils doivent rester focalisés sur le bas du marché. Il ne fait aucun doute que le téléphone est un outil très important en termes de distribution de services financiers mais il me semble aussi essentiel que les institutions financières gardent leur rôle d’intermédiation de proximité, combinant l’utilisation des technologies et l’analyse économique plus traditionnelle des projets, en particulier sur le segment des petits entrepreneurs, secteur névralgique du développement économique.

Quels services financiers devraient être renforcés pour le bas du marché ?

Il est essentiel de poursuivre le travail des opérateurs sur le volet transactionnel, en particulier pour faire baisser les coûts des transferts d’argent internationaux. L’assurance doit aussi être développée : assurance décès en lien avec l’octroi d’un crédit, mais aussi l’assurance des biens, de la santé, de l’activité agricole… L’idée est de protéger le patrimoine que ces clients du bas du marché ont réussi à accumuler.

Qu’en est-il du crédit ?

Les enjeux – et c’est sur eux que DID concentre son soutien – concernent les financements spécialisés, à savoir aux agriculteurs, aux entrepreneurs et à l’habitat. Ils nécessitent une compréhension fine de l’usager final : un crédit à un entrepreneur, par exemple, implique d’intégrer des connaissances sur les filières commerciales de sa communauté, de même que la mise en place d’un crédit à un agriculteur fait appel à des connaissances agricoles. Ce sont des secteurs porteurs mais qui ont besoin d’être professionnalisés, à travers une approche plus globale de l’écosystème. Le levier financier n’est qu’un des volets de l’action.

La finance formelle doit-elle s’articuler dans ces pays avec des formes plus traditionnelles de services financiers, comme la tontine ?

Il ne s’agit pas de se substituer à elles mais de diversifier l’offre. Par ailleurs, elles servent de sources d’inspiration pour les institutions formelles. Les pratiques de caution solidaire sont ainsi largement reprises par le microcrédit. Elles sont un signal de ce qui est culturellement acceptable par les populations. Il peut ensuite y avoir des alliances entre les fournisseurs informels et une institution formelle, notamment lorsque des enjeux de croissance apparaissent. Cette dernière, qui doit être supervisée, donne de la sécurité. Il est très important à nos yeux que les institutions financières que nous soutenons, qui collectent l’épargne et octroient des crédits, soient supervisées, même si cela représente un coût pour le gouvernement. C’est un grand chantier.

Quelle expertise apporte DID ?

DID a été créée en 1970, aux débuts de l’aide publique au développement, en particulier canadienne. Le constat de l’époque était que l’accès aux services financiers était le chaînon manquant des actions de développement du secteur rural. Nous répondions aussi à beaucoup de demandes de pays en développement sur notre modèle coopératif. Avec les années, le Mouvement Desjardins a décidé de se doter d’une entité propre pour répondre à ces besoins. Cela répondait à un désir d’inter-coopération, propre aux valeurs coopératives. Aujourd’hui, de par sa présence dans plus de 30 pays, DID partage autant le savoir-faire du Mouvement que son expérience acquise au contact des partenaires locaux.

Certains, comme en Afrique, sont même parfois en avance technologiquement…

En effet, dans certains cas, ils sautent des étapes par rapport aux institutions financières des pays développés. C’est le cas avec le téléphone. Mais même en dehors de la technologie, les évolutions y sont plus rapides, car les environnements sont plus concurrentiels.

Sur quelles ressources vous appuyez-vous ?

Une partie de notre financement vient du Mouvement Desjardins, mais nous sommes surtout mandatés par les acteurs de l’aide publique au développement, principalement l’aide canadienne (Affaires Mondiales Canada), mais aussi les banques régionales de développement, la Banque Mondiale, etc. Nos actions sont conçues conjointement avec nos partenaires locaux, qu’il s’agisse des institutions financières ou des gouvernements, lorsque le mandat est à portée nationale – comme c’est le cas en Colombie sur le financement agricole ou au Bénin, où DID supporte l’ensemble du secteur de la finance inclusive. Nous travaillons aussi avec les fonds de microfinance, par exemple sur le sujet du financement des entrepreneurs.

Les investisseurs privés mettent aujourd’hui l’accent sur la mesure de l’impact des projets. Est-ce incontournable ?

Il faut mener une analyse coûts-bénéfices, car ce sont parfois des études très coûteuses. Il était, à un moment donné, demandé de démontrer que l’accès à un prêt de 500 euros améliorerait l’alimentation d’une famille, l’accès des enfants à l’éducation, la qualité de l’habitat… Les opérateurs financiers locaux devaient participer à des schémas d’évaluation plutôt complexes. Regardons-nous avant d’imposer la réalisation de lourdes études d’impact : que dirait-on, dans nos pays développés, si l’on perdait l’accès à notre carte de paiement, à nos crédits, à nos assurances ? Il faut accepter que le simple fait de favoriser l’accessibilité des services financiers améliore la vie des populations, en levant une des contraintes entravant la réalisation de leurs projets. Il faut ne pas être trop intrusif sur la manière dont les populations utilisent leur argent. Il s’agit surtout de s’assurer que les services financiers sont offerts de manière correcte, supervisée, ne faisant pas courir de risque de surendettement… Ces études doivent pouvoir servir à améliorer l’offre, par exemple en interrogeant les bénéficiaires sur leur niveau de satisfaction et les axes d’amélioration du service.

L’expérience de DID est-elle utilisée par le Mouvement Desjardins au Canada ?

Il ne s’agit pas d’un transfert direct d’une expérience venue d’un des pays où nous travaillons. Mais indirectement, nous mettons à la disposition du Mouvement notre savoir-faire acquis au fil des ans. Par exemple, depuis 2014, nous appuyons les Caisses Desjardins dans le déploiement de produits de solidarité pour les exclus du système financier au Canada. La finance de proximité inclusive est en effet un secteur d’expertise pour nous, du fait de nos partenariats à travers le monde.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº807