Développés à l’origine pour évaluer la capacité des pays émergents à résister principalement à des crises de change, les stress tests sont une pratique courante au FMI dans le cadre des études de stabilité macroéconomique. Le FMI les a étendus au secteur bancaire dans le cadre de mission d’évaluation du secteur financier, appelée Financial Sector Assessment Program, afin de déterminer la capacité d’un système bancaire et financier à résister à des scénarios « catastrophe » peu probables. Cette préoccupation a d’ailleurs été intégrée à Bâle II puisque les stress tests font partie du second pilier dédié à la supervision du système bancaire.
En France, les premiers tests de résistance ont été organisés par le Secrétariat général de la Commission bancaire en collaboration avec la Direction des études et des relations internationales de la Banque de France sous l’égide du FMI en 2004
Les tests de résistance à l’américaine
Suite à la crise des crédits subprime qui s’est accélérée en 2008 avec la faillite de Lehman Brothers, les régulateurs américains ont voulu mener à bien une série de tests de résistance, en avril 2009, sur 19 holdings bancaires (groupes bancaires représentant un risque systémique) afin de mesurer l’étendue des besoins en fonds propres si les scénarios catastrophe de la crise venaient à se prolonger. Ces tests de résistance visent à déterminer si les banques ont des capitaux propres suffisants pour faire face à la dégradation de leurs bilans en raison de la crise financière et de la dévalorisation de leurs actifs. Dans cette perspective, l’étude américaine avait comme principal objectif de s’assurer que les 19 banques sélectionnées sont suffisamment dotées en fonds propres, en particulier en fonds propres mobilisables – les actions ordinaires – pour absorber les pertes. La conclusion du rapport américain met en évidence que 10 parmi les 19 banques avaient un besoin de recapitalisation de 75 milliards de dollars et les autorités leur ont donné 6 mois pour y remédier (au plus tard novembre 2009). Les tests de résistance revêtent clairement, dans le cas américain, un caractère prescriptif.
L’exercice européen à huis clos
En revanche, les tests menés au niveau européen à partir du printemps 2009, n’avaient qu’un objectif d’évaluation de la santé et de la capacité de résistance à des scénarios extrêmes de 22 grands groupes transfrontaliers européens – dont 3 groupes français : BNP, Société Générale et Crédit Agricole – sur la base d’une méthodologie commune pour tous les pays européens définie par le CESB. Ces tests fortement encouragés par le FMI n’ont cependant pas la même finalité que ceux conduits aux USA. Tout d’abord, les résultats des premiers tests obtenus en octobre 2009 n’ont pas été rendus publics et leur valeur n’était aucunement prescriptive. L’Europe, tout comme la France, ne souhaite aucunement individualiser l’étude et stigmatiser les « mauvais élèves » pour éviter d’accroître la pression sur leur besoin de recapitalisation. Fondamentalement, les Européens estiment que leur système bancaire est en meilleure santé que le système américain. Ainsi, le directeur de la Banque de France, Christian Noyer, se félicitait de résultats obtenus par les banques françaises en 2009, sans toutefois les expliciter
Une comparaison euro-américaine a-t-elle un sens ?
Par ailleurs, Christian Noyer est très critique à l’égard du FMI : il est selon lui totalement dénué de sens de vouloir comparer les résultats européens aux résultats américains compte tenu de la diversité des systèmes bancaires qu’ils recouvrent. Il met notamment en avant les différences existantes sur le plan comptable et prudentiel. En outre, il explique que les estimations de recapitalisation des banques européennes réalisées par le FMI se basent sur l’hypothèse que ces banques détiennent encore de façon latente des subprime ce qui ne serait plus le cas, pour les banques françaises tout du moins. Il est clair que le FMI voudrait que la démarche européenne emboîte le pas à la démarche américaine qui utilise les stress tests pour déterminer le besoin de recapitalisation des banques et y remédier.
Le risque d’abus des stress tests
Cette énergie à démultiplier les tests de résistance à plusieurs niveaux, nationaux, européens ainsi que dans le cadre de Bâle II, ressemble davantage à une forme de frénésie pour conjurer le mauvais sort et n’est certes pas de nature à rassurer, et ce, pour quatre raisons.
- La multiplication des guidelines selon l’autorité qui pratique le test de résistance. Même si le guide de la Banque des Règlements Internationaux (BIS) constitue la base commune aux autres guides nationaux et européens, il n’empêche que l’absence de guide « unique » ne permet pas aux investisseurs et aux analystes extérieurs de comprendre la portée des résultats, ni de les comparer par manque de référentiel unique. Il est vrai, comme l’a souligné Christian Noyer, que les comparaisons entre les systèmes bancaires ne sont pas aisées dans la mesure où des différences comptables peuvent expliquer des besoins différents en matière de capitalisation. Cependant, si l’objectif ultime des tests de résistance est, outre de servir d’instrument de supervision, de rassurer les investisseurs sur la capacité des établissements bancaires à « haut risque systémique » à résister à des scénarios extrêmes, il faudrait que ces tests de résistance soient intelligibles et compréhensibles par eux sinon l’effet « calmant » attendu ne se réalisera pas.
- Cette gestion des risques extrêmes n’implique pas assez la direction des banques et plus globalement leurs organes de gouvernance. C’est pourquoi, la BIS dans son guide
[3] pour « une bonne utilisation » des tests de résistance, encourage l’implication du top management dans l’élaboration des tests de résistance, leur calibrage et la discussion de leurs résultats. Cependant, compte tenu de la sophistication des modèles de stress tests, on est en droit de se demander si une telle implication conduira à un dialogue constructif.[3]
- La disparité de transparence dans la communication des résultats des tests de résistance. Le fait que les régulateurs européens gardent les résultats pour eux n’envoie-t-il pas un message contraire aux investisseurs ?
- Les objectifs assignés à ces tests semblent constituer une nouvelle recette « miracle » pour une supervision efficace. Il ne faudrait pas qu’ils affranchissent les autorités de toute responsabilité en cas de nouvelle crise. Le paradoxe est que la crise a mis en évidence les failles des modèles qui ne valent que tant que leurs hypothèses sont vérifiées et dont il est très difficile d’anticiper les changements et d’imaginer des hypothèses imprévisibles.
L’utilité des stress tests reste réelle
L’ensemble de ces critiques ne remet nullement en cause l’utilité de ces tests. Ces tests joueront pleinement leur rôle s’ils sont intégrés dans un système plus global et progressif de la prévention du risque de défaut des banques. En effet, ces tests donnent une vision du risque extrême, il est donc nécessaire d’agir plus en amont et progressivement. Lorsqu’un risque élevé se matérialise, il est souvent impossible pour toute entreprise, et encore plus pour une banque dont l’un de ses actifs principaux est « la confiance qu’elle inspire », de trouver rapidement des capitaux pour se refinancer.
Pour assurer la stabilité du système bancaire, il faut surtout s’employer à s’attaquer aux racines du mal, à savoir les failles de gouvernance des institutions financières, en particulier la prise de risque inconsidérée