Le Réseau des banques centrales et superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS)
Ces scénarios, fruit d’une collaboration internationale au sein du NGFS et avec la communauté scientifique, proposent un cadre de référence commun à l’ensemble de la communauté des banques centrales et superviseurs. Les risques climatiques présentent en effet des particularités que les scénarios de stress-tests financiers « classiques » ne permettent pas de capturer correctement. Le NGFS a donc joué un rôle majeur en construisant un cadre analytique nouveau et en le mettant à la disposition de façon ouverte à l’ensemble des acteurs concernés, autorités comme institutions financières.
Les spécificités des scénarios de stress-test climatique
Les scénarios de stress-test climatique présentent un certain nombre de spécificités par rapport aux scénarios de stress-test « classique ».
Tout d’abord, de nouveaux facteurs de risque, de nature non financière ou économique, doivent être pris en compte. Bien que certains chocs financiers, tels que des variations de prix d’actifs ou de primes de risque, puissent rester pertinents, de nouveaux évènements peuvent conduire à des moments de retournement des marchés. Ces chocs peuvent être liés aux conditions environnementales (par exemple, des événements climatiques extrêmes et leurs impacts sur les infrastructures), à des risques chroniques (par exemple, les impacts sur la santé ou les rendements agricoles), à la politique climatique (par exemple, des changements conséquents des niveaux de taxation carbone ou de la réglementation), à des ruptures technologiques (qui se traduiraient par des baisses ou hausses des coûts de production), ou encore à des changements dans les comportements des consommateurs ou des investisseurs.
Par ailleurs, les scénarios des exercices « classiques » sont généralement calibrés sur des événements passés, tels que des crises financières ou immobilières. Dans le cas des scénarios climatiques, il n’existe pas de précédent historique sur lequel construire des scénarios chiffrés. Le changement climatique devrait être à l’origine d’une transformation structurelle de nos économies, qui rend les observations historiques de peu d’utilité. Le calibrage des scénarios climatiques doit donc être pensé différemment, de manière ad hoc, par exemple à dires d’experts, ou de manière plus systématique à partir d’exercices de modélisation (paramétrés ou non sur des données passées) simulant des situations inédites.
Les scénarios liés au changement climatique exigent également de considérer des horizons beaucoup plus longs que les 3 à 5 ans généralement retenus. Selon les géographies, les risques physiques pourraient en particulier se matérialiser à plus ou moins long terme. La transition pourrait en revanche se produire plus tôt, en particulier en réponse à des changements soudains dans les préférences des acteurs et les sentiments des marchés. Les scénarios de stress-test climatique doivent donc intégrer des effets aussi bien à court et moyen terme, qu’à plus long terme.
Enfin, l’évaluation économique de la transition exige un niveau de désagrégation des impacts beaucoup plus fin que les scénarios de stress-test « classique ». Les scénarios habituels se sont souvent concentrés sur les agrégats macro-financiers. Pour les risques liés au climat, il est important d'étudier les effets au moins au niveau sectoriel, voire au niveau infra-sectoriel. Ainsi, si les industries fortement émettrices de CO2 devraient être plus touchées, au sein même de ces secteurs, certains acteurs peuvent cependant être plus avancés et capables de bénéficier plus tôt des opportunités induites par la transition. Les scénarios climatiques doivent chercher autant que possible à capturer ces hétérogénéités entre acteurs, afin de saisir l’ampleur des chocs les plus disruptifs auxquels les institutions financières peuvent être exposées.
Un cadre commun : les scénarios de référence du NGFS
Le NGFS s’est attelé à la tâche de sélectionner des scénarios climatiques de référence pour les banques centrales et superviseurs. Ces scénarios explorent différentes trajectoires possibles de transition vers une économie bas carbone et les impacts physiques associés.
Pour ce faire, le NGFS a travaillé avec des institutions scientifiques participant au Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). S'appuyant sur des modèles d'évaluation intégrée (MAI), ces scénarios font des hypothèses sur le respect des engagements pris par les États en faveur du climat et les mesures publiques mises en place, ainsi que sur la disponibilité de différentes technologies.
Le NGFS a retenu en particulier trois scénarios représentatifs, caractérisant trois situations différentes, ainsi qu’un certain nombre de scénarios alternatifs. (Voir graphique). Le premier scénario fait référence à une transition « ordonnée ». Dans ce scénario, la transition commence dès 2020 avec l’introduction de mesures volontaristes d’atténuation. Elle repose également sur des hypothèses de transformations des comportements des consommateurs et des acteurs financiers, mieux alignés avec les exigences d’une économie bas carbone. Annoncée et anticipée, cette transformation structurelle de l’économie se fait de manière progressive et sans choc macroéconomique majeur. Le respect des engagements climatiques permet par ailleurs de réduire les risques physiques.
Le deuxième scénario décrit la réponse à une mise place retardée des mesures de lutte contre le changement climatique, qui n’interviennent qu’à partir de 2030. De nouvelles mesures, nécessairement plus contraignantes, sont alors mises en place et se traduisent par des ajustements plus disruptifs selon les secteurs. Ce scénario suppose également un moindre développement des technologies d’élimination du dioxyde de carbone. Les ménages et les entreprises doivent alors ajuster rapidement leurs comportements, conduisant à des perturbations macroéconomiques et sectorielles significatives.
Enfin, le troisième scénario correspond à un Business as usual. Dans ce scénario, les gouvernements n'introduisent pas de mesures de transition autres que celles déjà en place et les acteurs économiques ne modifient pas leurs comportements. Les émissions de GES se poursuivent donc sur les tendances passées et sont à l’origine de graves risques physiques à moyen et long terme, avec l’augmentation de la fréquence et de la sévérité d’évènements climatiques extrêmes. Les risques de transition demeurent en revanche limités.
Comment utiliser ces scénarios ?
Ces scénarios ont pour objectif de fournir au niveau international un cadre commun aux banques centrales et superviseurs. Ils devraient permettre d’assurer une certaine cohérence et comparabilité des résultats, ainsi que d’épargner aux institutions financières qui ont une forte présence à l’international d’être soumises à des approches inutilement différentes.
Il reviendra cependant à chaque juridiction de procéder à un certain nombre de choix dans l’utilisation pratique de ces scénarios de référence. Ces décisions portent aussi bien sur le nombre de scénarios, l’horizon temporel, le type de risque, que sur la granularité sectorielle ou spatiale à laquelle l’analyse devra être conduite et donc les scénarios disponibles. À chacun de ces enjeux correspondent des objectifs différents.
Ainsi, une analyse à vocation microprudentielle, axée sur les institutions financières individuelles et leurs portefeuilles, pourra exiger un niveau fin de granularité sectorielle ou spatiale. Par exemple, les risques d'inondation aggravés par le changement climatique auront des impacts très ciblés selon la localisation des actifs. De même, les risques de transition dépendent de la robustesse financière des entreprises, mais également de leur dépendance aux énergies fossiles et de leurs stratégies de développement. En revanche, des scénarios à un moindre niveau de granularité seront généralement suffisants pour évaluer l'impact sur la macroéconomie, ou dans une perspective macroprudentielle.
De la même manière, le choix de l’horizon temporel dépendra des objectifs recherchés. Un superviseur intéressé à évaluer les risques qui pourraient se cristalliser pendant un cycle économique, préférera retenir des scénarios à court-moyen terme. Au contraire, les horizons plus longs permettront de juger des décisions stratégiques des institutions financières et d’évaluer leurs impacts sur les profils de risque.
Les informations mises à disposition par le NGFS doivent encore être complétées et intégrées à d’autres exercices de modélisation pour fournir l’ensemble des variables économiques et financières nécessaires à un exercice complet de suivi des risques. La Banque de France et l’ACPR ont ainsi développé une suite de modèles couplant modèles macroéconomique, sectoriel et financiers pour adapter les scénarios du NGFS à la juridiction française. Elles ont ainsi pu fournir aux banques et assurances participantes à leur exercice pilote l’ensemble des informations dont elles ont besoin pour tester leur robustesse financière aux scénarios cadre du NGFS.
Ces premiers scénarios sont le commencement d’un processus et beaucoup reste encore à faire. Le NGFS travaille à détailler un peu plus chacun de ses scénarios par pays, par secteur et pour une gamme plus large de variables. Une version mise à jour et améliorée des scénarios est attendue courant 2021. Elle permettra de simplifier encore la conduite de ces exercices et sera accompagnée de nouvelles recommandations pour leur mise en pratique. Le NGFS s’attache également à recenser les initiatives de ses membres et à en identifier les bonnes pratiques. Plusieurs d’entre eux se sont portés volontaires pour utiliser et tester les scénarios de référence, et le NGFS s’efforcera d’assurer la bonne coordination de ces expériences. Il s’agit donc du premier chapitre d’une histoire qui devrait nous occuper… au moins à l’horizon des stress-tests habituels.