Des travaux récents consacrés aux Néandertaliens viennent bouleverser notre vision des origines de l’humanité. De même, la représentation des premières monnaies comme progrès à partir d’une phase primitive de troc est de plus en plus abandonnée, au profit d’une vision plus complexe du développement monétaire. L’argument a jusqu’ici surtout mobilisé des informations fournies par des ethnologues. Des études menées sur le fonctionnement du cerveau peuvent aujourd’hui à leur tour révolutionner nos connaissances en la matière. Elles peuvent mettre en cause l’hypothèse d’une apparition récente dans l’évolution humaine de pratiques monétaires. Ces études semblent être passées largement inaperçues. Or elles peuvent faire remonter considérablement l’apparition de ce qui peut être reconnu comme des pratiques monétaires. Dans un article de 2009 mis en ligne en
L’affirmation ne peut que surprendre quiconque pense la monnaie comme un fait culturel et politique évolué, et son apparition comme historiquement assez récente et datable. Or n’est récente que l’apparition de tel ou tel type connu de monnaie (comme l’usage de
Des tests comportementalistes
L’affirmation de Sacha Bourgeois-Gironde s’appuie sur des expériences de reconnaissance par le cerveau de pièces ayant cours et n’ayant plus cours. Il conviendrait bien évidemment que d’autres tests de reconnaissance des monnaies viennent valider et enrichir ces premiers tests. Des études pourraient s’inspirer notamment de celles pour la numération du psychologue cognitiviste Stanislas Dehaene parmi les Munduruku d’Amazonie. Ce qui a été fait pour la numération à travers le temps et l’espace ne semble pas encore avoir été fait pour les pratiques monétaires. Ont été observées les réactions de Français à qui, en 2002 après le passage à l’euro, ont été présentées d’anciennes pièces en francs, de nouvelles pièces en euros et des pièces qu’ils ne connaissaient pas (des marks finlandais et des dollars australiens). Ces expériences relèvent qu’une pièce de monnaie est traitée par le cerveau « à un niveau propre au traitement de stimuli écologiques – comme les visages ou la nourriture – et qui suffit à lui attribuer de la valeur ». Il est vrai que ces tests comportementalistes doivent être pris avec réserve lorsqu’ils sont menés comme celui-ci sur des populations occidentales, éduquées (très souvent les étudiant(e)s des professeur(e)s qui réalisent ces tests ou leur entourage) comme je l’ai montré dans L’économie comportementale en
La réponse face aux pièces, nous disent les observations des réactions du cerveau de ces Français post-2002, est très rapide car « le stimulus “monnaie” semble emprunter les voies de traitement neuronal utilisées pour la catégorisation d’objets naturels, alors qu’il s’agit d’un objet culturel. Il peut sembler étonnant en effet que la détection de la valeur d’une pièce de monnaie ne s’appuie pas sur les mécanismes cérébraux de décodage sémantique de stimuli verbaux » (Sacha Bourgeois-Gironde, 2009). De ces tests, l’auteur induit que : « [La] valeur n’est pas attribuée à la pièce après un décodage de ses propriétés sémantiques (la valeur numéraire inscrite, l’origine nationale) ou conventionnelles (le sujet se représente explicitement que cette pièce qu’on lui montre a cours dans tel ou tel pays). »
Pour expliquer ces observations, à première vue surprenantes, Sacha Bourgeois-Gironde formule l’hypothèse selon laquelle « la monnaie a détourné de son rôle initial un circuit dédié à la détection des objets naturels – très probablement ceux qui sont particulièrement pertinents du point de vue de la survie d’un individu comme les visages des congénères ou la nourriture ».
Le caractère universel de la monnaie dans les sociétés humaines…
En faisant des enquêtes sur les comportements d’épargne et les représentations de la monnaie dans un bidonville du sud du Sénégal, en 1985 et en 1990, j’avais remarqué que ses habitants étaient incapables de décrire les détails des billets de banque de faible dénomination, dont ils avaient pourtant un usage courant. Ils les identifiaient et les reconnaissaient de façon globale et immédiate par une impression générale du billet. Je l’avais alors constaté sans véritablement l’expliquer. Sacha Bourgeois-Gironde (2009) en éclaire les raisons, si l’on transpose aux billets les résultats obtenus par des tests avec des pièces.
« Nos attitudes face à l’argent révèlent peut-être tout autant une partie de notre patrimoine biologique que de notre identité sociale », écrit-il. Si l’on admet ce mode de reconnaissance par le cerveau humain de ce qui a valeur à travers la monnaie, on peut tirer comme conséquence que celle-ci est, comme le langage, un élément archaïque (au sens de premier et d’essentiel) de la production de l’humanité. D’où un caractère universel de la monnaie dans les sociétés humaines. Ce qu’avait affirmé de manière originale Karl Polanyi il y a trois-quarts de siècles. Si l’on retient la datation actuelle de langages semblables aux nôtres (la production de sons pouvant remonter elle à… un million
…mais une pluralité d’instruments
Sacha Bourgeois-Gironde, en 2009 et dans son article collectif précité de 2011, en a conclu que le test validait l’hypothèse forte en économie de fongibilité générale de la monnaie ; une propriété théorique faisant qu’une monnaie ayant cours légal est supposée payer automatiquement et totalement équivalente à une autre monnaie ayant cours légal dans le même espace politique et économique monétaire. N’est-ce pas une vision idéalisée de la monnaie comme catégorie générale ? Elle ne résiste pas à des enquêtes de terrain sur les comportements monétaires qui révèlent l’usage quasi généralisé de cloisonnements des usages monétaires au sein de chaque société et communauté ; et par conséquent une pluralité d’instruments. On peut objecter à l’hypothèse de fongibilité monétaire que ce n’est pas parce que les humains opposent les catégories de comestibles et d’incomestibles, que tous les aliments comestibles sont équivalents. Ils ne sont pas parfaitement substituables en tant qu’aliments qui auraient des propriétés uniquement physiques pour la nutrition. On voit ici la nécessité de distinguer les apports des sciences dites « humaines et sociales » de ceux des sciences dites « naturelles ». Nous opposons le cru et le cuit, le sucré et le salé, ce que nous aimons manger et ce qui nous déplaît – la grenouille et le cheval, mets dont nombre de Français raffolent et qui sont abhorrés par les Anglais, ou le pidan chinois, que les étrangers qualifient d’œuf pourri du fait de son odeur. Nous faisons varier les entrées, le plat principal et les desserts, et, selon les cultures, ces catégories. Une infinité d’aliments distincts et non substituables constituent un repas qui n’a pas le même contenu au sein d’une même société selon qu’il est ordinaire, de fête ou de réception.
De même, le fait d’opposer les visages entre ceux connus et ceux inconnus, ne permet pas de faire de ces deux groupes deux catégories homogènes. Parmi ceux dont nous identifions un visage comme « déjà vu », il y a ceux que nous aimons, ceux qui pourraient nous protéger et que nous devons protéger, ceux que nous détestons, ceux qui nous paraissent dangereux et ceux qui nous sont indifférents ; ceux qui appartiennent au voisinage ou à une relation professionnelle, etc. Il y a ceux et celles avec qui nous pouvons avoir ou désirer avoir tel ou tel type de rapports, les membres de notre famille et ceux qui sont de simples « connaissances », etc. Et parmi les « inconnus », il y a ceux dont l’apparence inspirent méfiance et ceux qui suscitent un degré de confiance plus ou moins élevé avec l’adage que « l’habit ne fait pas le moine » ou, comme l’on dit en Afrique subsaharienne, que « le séjour d’un morceau de bois dans l’eau ne le transforme pas en crocodile ».
Ce qui nous permet d’identifier les visages connus et les aliments comestibles correspond à des éléments de survie individuelle et collective… tout comme des pratiques monétaires instituent des formes d’interdépendance pour vivre en société, et cela depuis plusieurs dizaines de milliers d’années.