Une autre approche de la finance est-elle possible ? C’est à cette question périlleuse que s’est attaquée une table ronde que j’ai animée le 18 juin 2011, dans le cadre des états généraux de l’économie sociale et solidaire.
La conclusion du débat a été affirmative, même si les participants avaient des profils fort divers, puisqu’ils allaient d’ATTAC au directeur général de la Caisse des Dépôts. La raison de cette relative convergence constructive me semble se situer dans la méthode utilisée : loin d’enchaîner les monologues habituels en de telles circonstances, le débat s’est appuyé sur la restitution d’une quarantaine de « cahiers d’espérance » portant sur le champ « épargner, financer ». Ces cahiers ont été rédigés aux quatre coins de la France, à partir de réussites financières innovantes et concrètes : l’achat de terres pour les jeunes paysans (« Terre de liens » en Bourgogne), la mobilisation d’épargne solidaire dans les Pays de la Loire, les « Cigales » à Nevers, etc.
Chacun a essayé de se situer dans une démarche en trois temps : s’indigner, expérimenter, proposer.
L’argent, vecteur de développement
Sur le premier thème, celui de « l’argent comme outil au service du développement humain et non comme une fin en soi », Pascal Canfin, député européen, a présenté l’initiative de « Finance Watch », qui sera à la finance ce que Greenpeace est à l’environnement. La Nef est apparue comme une banque éthique exemplaire. Jean-Louis Bancel a quant à lui parlé de la taxe Tobin, lancée par le Crédit Coopératif qu’il préside. Cette belle initiative a brisé le tabou qui pèse sur ce projet, initié par Keynes et promu par le prix Nobel d’économie, selon lequel la taxe doit être créée à l’échelle de la planète entière, sinon rien !
Tous y ont vu un encouragement pour que la taxe Tobin s’applique sans attendre à la zone euro, comme le président de la République l’a souhaité et comme les députés français l’ont voté à la quasi-unanimité.
L’accès au crédit bancaire pour tous
Sur le deuxième thème du « droit pour tous à l’accès au crédit bancaire », le Secours Catholique et Île-de-France Active ont exposé des cas concrets de soutien bancaire à des chômeurs qui souhaitent financer des projets. La nouvelle présidente de l’ADIE a souligné l’ampleur des besoins et la diversité des voies concrètes pour y répondre.
Que fait-on de mon argent ?
Transparence aussi, à propos du troisième thème : « Propriétaire de mon argent, je veux savoir à quoi il sert ». La démocratie est venue se glisser dans le champ intime de l’épargne personnelle. Les participants ont exprimé la crainte que leur épargne soit utilisée à des placements risqués, disons-le clairement, à des opérations spéculatives qui concentrent de plus en plus l’attention des grands établissements de la Place. Sans que cela soit aussi clair, l’idée était largement partagée de bien séparer, d’une part, le métier traditionnel de collecte de l’épargne courte et de sa transformation en financements longs d’investissements productifs ou collectifs, et d’autre part les métiers « modernes » de la virtuosité financière permettant de gagner de l’argent avec l’argent. L'idée de cloison étanche (firewall) entre ce que l’on comprend et ce que l’on ne comprend pas, entre ce qui est risqué mais maîtrisable et ce qui tangente la roulette de casino a également retenu l'attention des participants.
Sur le dernier thème, et non le moindre : «●Développer une épargne citoyenne et solidaire●», «●Terre de liens●» a ému une salle comble. C’est une sorte de société foncière privée qui permet à un épargnant d’aider à l’installation d’un jeune agriculteur sur des terres achetées avec l’épargne urbaine. C’est un très bel exemple du circuit court –●pour lequel militent Finansol et France Active●– qui consiste à ce que l’épargne solidaire, salariale ou familiale, s’investisse dans des projets physiquement proches de l’épargnant. L’épargne solidaire locale finance l’investissement solidaire local. L’épargne solidaire, c’est 90●% d’épargne classique, et 10●% d’épargne solidaire●; on garantit le remboursement du capital, mais on demande un sacrifice sur les intérêts pour financer des projets viables mais ayant plus de vertu humaine que de rentabilité.
L’État a beaucoup fait, en 2001 puis en 2008, pour stimuler l’épargne salariale solidaire. Et la Caisse des Dépôts, par la voix de son directeur général, Augustin de Romanet, est venue confirmer son soutien à cette autre économie, qui n’a pas vocation à remplacer l’économie classique, mais qui a l’immense mérite de donner du sens à la finance.