Dérivés OTC : quelles infrastructures pour réduire le risque systémique ?

Créé le

22.11.2010

-

Mis à jour le

01.02.2011

La réglementation des dérivés OTC va être renforcée : les orientations retenues par les instances multinationales et nationales se fondent toutes sur une standardisation des produits, la compensation par des contreparties centrales (CCP) et l’augmentation significative de la dotation en capitaux. Si les principes sont posés, la mise en pratique devra être précisée.

Le manque de transparence du marché des dérivés OTC et l’extrême asymétrie des informations ont notablement contribué à la crise de 2007-2008 et contiennent les germes d’une rechute potentielle. Afin de palier cette lacune, les CCP constituent la clef de voûte du dispositif préconisé par les régulateurs et les politiques.

Le marché des dérivés OTC

Le montant notionnel des positions ouvertes sur dérivés OTC à fin juin 2010 s’établit à 583 000 milliards de dollars [1] , après un pic atteint au début 2008. La croissance annuelle sur la période 2007-2008 s’établit à 5 %, en retrait par rapport aux 20 % constatés sur la période 1995-2007. Un dérivé est un contrat fondé sur la valeur (le prix d’un actif) ou le statut (la faillite d’un débiteur) du sous-jacent auquel il se réfère. Un dérivé OTC est un contrat traité en bilatéral, entre deux contreparties, par exemple entre un établissement financier et un industriel, ou entre deux établissements financiers. Le marché des dérivés OTC comprend de nombreuses classes d’actifs : taux d’intérêt, crédit, actions, taux de change ou matières premières. Les dérivés OTC peuvent être utilisés pour couvrir un risque, investir ou à des fins spéculatives. Parmi ces produits, il peut être utile de distinguer :

  • les contrats standard avec des maturités standard;
  • les contrats standard avec des maturités brisées;
  • les contrats non standard dont les modèles de valorisation sont maîtrisés;
  • les contrats hautement structurés.

Un dispositif unanimement partagé

La réduction du risque systémique inhérent aux dérivés OTC est une préoccupation majeure pour de nombreuses instances multinationales ou nationales. Qu’il s’agisse des déclarations du G20, des mesures plus contraignantes préconisées par la BRI ou de l’adoption par les États-Unis de la loi Dodd Frank qui renforce le rôle de la Securities and Exchange Commission (SEC) et de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), tous concourent à définir un dispositif structuré autour des composantes suivantes :

  • la standardisation progressive des dérivés OTC et l’automatisation post-négoce, jusqu’à la mise en œuvre d’entrepôts de transactions ;
  • la compensation des dérivés OTC éligibles par des CCP ;
  • l’augmentation significative de la dotation en capitaux requise, à l’avantage des dérivés OTC qui seront compensés par des CCP et au détriment des dérivés OTC qui resteront traités en bilatéral.

Les contreparties centrales, une cible à affiner

Le dispositif initial des CCP a été développé pour réduire les risques de contrepartie sur instruments boursiers. Il a été progressivement complété par des CCP compensant des dérivés OTC hautement standardisés. En particulier, SwapClear qui est en activité depuis 1999, compense près de 45 % du marché des swaps de taux d’intérêt. Les CCP sont aujourd’hui une douzaine, toutes sauf une établies aux États-Unis ou en Europe. Des quatre acteurs qui ont lancé à fin 2009 des services pour compenser les credit default swaps (CDS), Atlanta Intercontinental Exchange (ICE) est le plus avancé. Néanmoins, les volumes traités restent encore marginaux. À ce jour, aucun service n’est réellement proposé par les CCP pour les autres types de dérivés OTC ou les autres classes d’actifs.

Le Comité de Bâle a proposé que les dérivés OTC compensés par des CCP puissent avoir une exposition nulle si ces CCP respectent des normes précises en termes de gestion des risques.

Afin d’atteindre l’objectif initial qui est de réduire le risque systémique, la principale difficulté concerne la sécurité des CCP et la préservation des actifs des contreparties, que ce soit en cas de défaillance de l’une d’entre elles ou en cas de défaillance d’un intermédiaire agréé par la CCP. Ce résultat est atteint avec une ségrégation des actifs, qui peut même être reflétée par l’inscription en comptes auprès de la CCP, comme cela existe déjà auprès de certains dépositaires centraux.

La période transitoire

Les objectifs affichés par les politiques sont très ambitieux, avec une majorité des dérivés OTC compensés via une CCP d’ici fin 2012. Afin d’y parvenir, les CCP devront toutes renforcer leur infrastructure technique afin de supporter la complexité des dérivés OTC, quand elles traitent aujourd’hui des futures, des options listées ou des titres. Elles devront en outre se doter de capacités de calculer les prix des dérivés OTC, ou de capturer les prix calculés par des acteurs agréés par les autorités de tutelle.

En parallèle, les intermédiaires devront se doter des capacités électroniques :

  • d’échanger toutes les informations nécessaires avec une ou plusieurs CCP ;
  • de capter et de transmettre de manière électronique les transactions des contreparties finales ;
  • de procéder aux calculs d’appels de marges.
Pendant la période transitoire, seule une partie des dérivés OTC pourront être compensés par une CCP. Ainsi, un acheteur final aura le choix entre scinder ses transactions entre celles qui seront compensées par une CCP et celles qui resteront traitées en bilatéral, et réduire ainsi la compensation intrinsèque de sa position, quitte à devoir doter plus de collatéral ; ou laisser l’ensemble de ses transactions en bilatéral, quitte à devoir couvrir les surcoûts imposés par la réglementation aux dérivés non compensés par une CCP

Si le critère de standardisation des contrats est essentiel, le critère de la profondeur du marché et donc la liquidité des contrats sont aussi un facteur majeur dans la détermination des contrats qui peuvent être compensés par une CCP.

En outre, un transfert des dérivés OTC vers les CCP sera coûteux. Une première estimation des dérivés OTC éligibles s’élève à 2 000 milliards de dollars. Selon certaines évaluations, le montant des collatéraux complémentaires pourrait atteindre 200 milliards de dollars.

Plusieurs questions restent en suspens

L’usage des CCP ne revient-il pas à transférer des risques et à les concentrer sur un acteur ? Comment identifier alors sa contribution marginale à la réduction du risque systémique, la compensation de certains contrats ne pourrait-elle pas se révéler contre-productive de ce point de vue (pour certains contrats comportant des clauses très individualisées, pour certains contrats avec livraison physique de matière première) ?

Comment harmoniser les différentes approches, depuis celle des CCP ressortissant des autorités de Bourses jusqu’à celle se prévalant du cadre défini par l’International Swap and Derivatives Association (ISDA) ?

Jusqu’à quel point verrons-nous l’émergence d’acteurs capables d’offrir une vision globale, voire de compenser toutes les transactions d’un acheteur final, quel que soit le type de dérivé OTC, la classe d’actifs, le mode de traitement (bilatéral ou compensé via une CCP) ?

Quel est le nombre optimal de CCP, ainsi que la composition de leur actionnariat ?

Jusqu’à quel point les CCP doivent-elles pouvoir recourir à un prêteur de dernier ressort dans une devise donnée, et jusqu’à quel point doivent-elles ressortir de son autorité ?

Préserver l’innovation et la sécurité

N’est-il pas possible de concevoir une solution similaire à celle adoptée pour la surveillance des médicaments, en mettant en œuvre des contraintes graduées adaptées au degré de risque évalué, pour préserver au final l’innovation et la sécurité ?

1 Source : Banque des Règlements Internationaux (BRI), 16 novembre 2010.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº730
Notes :
1 Source : Banque des Règlements Internationaux (BRI), 16 novembre 2010.