Quelles sont les grandes évolutions démographiques qui influent sur le système de retraite ?
Sur le plan mondial, quasiment tous les pays vieillissent. Cette tendance, bien identifiée, est due à l’allongement de la durée de la vie et à une baisse de la fécondité. En revanche, tous ne vieillissent pas au même rythme et c’est un des atouts de la France : en raison d'un taux de fécondité plus élevé, elle vieillit plutôt moins vite que d’autres pays européens. Des travaux de recherche récents montrent que cette vitesse de vieillissement peut avoir un impact important sur la dynamique mondiale des économies : les territoires dont la population vieillit moins vite ont un plus fort taux d’activité, donc ils attirent plus de capitaux et de main-d’œuvre, et ce mouvement peut au final provoquer une recomposition profonde du paysage international. Dans certains pays comme les États-Unis, cet effet attractif pourrait compenser ceux négatifs du vieillissement ! Les « perdants » sont les pays qui vieillissent et dont, en plus, la jeunesse s’en va ; par exemple l'Espagne, l'Italie, ou la Grèce risquent d’être affectés par ce phénomène, peut-être plus encore que par leur crise de la dette. Cette recomposition peut être une source de tensions internationales : les migrations européennes sont aujourd’hui facilitées, les jeunes bougent beaucoup plus, le coût des transports a baissé…
Ainsi, dans des pays dont la soutenabilité des systèmes de retraite est menacée par le vieillissement de la population, une solution pour alléger la contrainte sera d’être attractif pour accroître l’activité ! C’est un enjeu de politique économique pour un pays : si vous voulez maintenir un système de protection sociale généreux, qui représente aujourd’hui un tiers du PIB en France, il faut produire plus.
À cela s’ajoute un autre phénomène, qui est celui du grand nombre de naissances après la Seconde Guerre mondiale. Avant et pendant la guerre, le nombre des naissances était de 450 000 par an. Après la guerre, il a bondi à 900 000 et s’est maintenu à ce niveau pratiquement jusqu’au début des années 1970 : c’est un choc démographique majeur. Depuis les années 1970, le rythme des naissances s’établit à environ 800 000 par an, ce qui correspond à la moyenne de long terme en France. Plus que l’allongement de la durée de la vie, la fécondité, c’est ce choc démographique qui pèse sur les retraites (voir Graphique 1).
On parle beaucoup d’une hausse de la natalité en France. N’est-ce pas un facteur qui peut, dans une certaine mesure, rééquilibrer à terme les retraites par répartition?
Beaucoup de gens parlent en effet d’un rebond de la fertilité. Mais ce rebond peut être un phénomène ponctuel, qui ne viendra pas infléchir durablement l’évolution biséculaire de baisse de la fécondité. Nous sommes en train de travailler sur cette question : le phénomène déterminant en la matière est le nombre d’enfants qu’une femme va avoir dans sa vie. Car il peut y avoir des effets de timing : les femmes peuvent avoir des enfants un peu plus tard que ce qui a été constaté jusqu’à présent, et ce changement de timing peut gonfler « artificiellement » le nombre des naissances à un moment donné. En outre, comme les femmes issues du baby-boom étaient plus nombreuses que celles de la génération précédente, elles ont eu mécaniquement plus de filles. Mais ce n’est pas l’effet qui nous intéresse : nous voulons savoir si les femmes vont avoir plus d’enfants au cours de leur vie, et si la hausse du nombre des naissances constatée aujourd’hui est due ou non à un changement de comportement.
D’autres dimensions peuvent aussi être prises en compte, par exemple l’espérance de vie : elle suscite de nombreux débats pour tenter de savoir quelles sont les limites à la hausse de la longévité. Mais plus que cette dernière, qui ne joue que marginalement sur les évolutions, nos travaux montrent aujourd’hui que le travail des femmes pourrait avoir une influence plus marquée.
Comment le travail des femmes peut-il influencer les retraites ?
Le taux de participation à la vie économique des femmes entre 25 et 55 ans est élevé en France, de l’ordre de 80 %, mais pourrait être plus élevé encore, proche de 90 %, comme c’est le cas dans les pays nordiques. Ainsi, si l'on prend en compte une hausse de la participation des femmes, et non un taux constant, l'effet est important. L’ampleur de 10 points de participation de plus chez les femmes entre 25 et 55 ans représente un gain de 3 millions de personnes en plus qui travaillent.
Les pays qui évoluent bien finalement, pour être un peu normatif, sont ceux où les femmes travaillent et où elles ont des enfants : c’est-à-dire les pays où elles n’ont pas à choisir entre une carrière professionnelle et leur vie familiale. C’est le cas de la France ou de la Suède, contrairement à l’Italie ou l’Allemagne. Le taux de fertilité des femmes éduquées en Allemagne est vraiment très bas, avec une espèce de polarisation : soit vous faites des études et un travail intéressant, mais pas d’enfants, soit vous êtes à la maison. En France, le niveau d’éducation n’est pas un marqueur social à cet égard : les femmes ont à peu près le même nombre d’enfants, quel que soit leur niveau d’études. En revanche, les femmes éduquées qui travaillent enfanteront plus tard. Ainsi, en France, il n’y a aucune raison pour que le taux de participation des femmes à 40 ans ne dépasse pas 80 %. Pour favoriser à la fois le travail des femmes et la fécondité, il faut jouer sur le mode de garde, beaucoup plus que les allocations familiales ou les transferts financiers ; il faut organiser des « transferts en temps ».
Qu’en est-il de l’immigration ?
L’immigration reste assez faible : la France n’est pas si attractive que cela. L’ouverture des frontières aux pays récemment entrés dans l’Union européenne, comme la Pologne ou la Roumanie, n’a pas engendré d’énormes flux migratoires.
En France, l’immigration est essentiellement féminine et « familiale », pour des raisons de regroupement familial ou la présence d’un conjoint français. Nos travaux montrent que cette immigration a un effet positif et significatif sur la croissance en France : dans le cas le plus fréquent, un migrant arrive et travaille, mais pour qu’il ait une incidence sur la richesse globale, il faut un effet multiplicateur, donc que ce migrant permette à d’autres de travailler plus ou de gagner plus : typiquement, c’est le cas des migrants qui occupent des emplois soit de gardes d’enfants, soit de tâches domestiques, et qui permettent en particulier aux femmes de retrouver une occupation professionnelle. C’est une immigration un peu moins valorisée que celle concernant les étudiants et les diplômés, mais qui concerne des populations bien plus importantes et qui pèsent plus lourd dans le PIB.
Compte tenu de ces facteurs démographiques, comment voyez-vous évoluer le système actuel de financement des retraites ?
Sur les retraites et les transferts qu’elles génèrent, notre approche se fonde sur une question de base : est-ce votre travail qui finance votre consommation ? Si ce n’est pas votre travail, c’est celui des autres. Le ratio démographique qui évalue le nombre de travailleurs par rapport à la population globale est dans cette optique un indicateur important.
Parmi les populations qui ne financent pas leur consommation se trouvent les enfants et les seniors. Dans le cadre de travaux réalisés pour le
Pour les seniors, la majeure partie du transfert est organisée par le système de protection sociale : une large partie des retraites est socialisée, à hauteur de près de 300 milliards d’euros, ainsi que, pour un montant similaire, les frais de santé dont les seniors sont les principaux bénéficiaires. Leur consommation peut aussi être en partie financée par leur épargne, qui d’une certaine manière, représente aussi le travail des autres : en investissant dans une entreprise, en achetant par exemple des actions, vous récupérez une partie des profits, qui est en fait une fraction du travail des salariés.
Mais si les évolutions démographiques rendent le financement des transferts socialisés problématique, elles peuvent aussi avoir des impacts sur l’épargne privée. C’est une hypothèse qui effraie les marchés : est ce que le vieillissement va créer un krach financier ? Le mécanisme est simple : dans les pays où la retraite est financée par des fonds de pension, l’arrivée des baby-boomers à l’âge de la retraite conduit ces fonds à vendre massivement leurs actifs pour servir les retraites et ils peuvent créer une tendance durablement faible sur la valeur des actifs (voir Graphique 2). Tant qu’il existe un décalage avec la Chine qui continue à investir, la situation reste stable. Mais la Chine, confrontée elle aussi à des échéances démographiques profondes, ne pourra peut-être pas jouer durablement la variable d’ajustement des systèmes de retraite d’autres pays.
Globalement la différence entre répartition et capitalisation ne change rien à l’évolution démographique : il faut, d’un côté, des gens qui produisent et à qui on retire une partie de l’argent, soit pour le transférer via la répartition, soit pour rémunérer l’investisseur. Mais il reste que la proportion des personnes qui ne travaillent pas est de plus en plus grande.
Ainsi, accroître l’épargne pour financer les retraites ne serait pas une solution pour combler le déficit du système par répartition ?
La bataille des différentes institutions, entreprises, assureurs, banques ou fonds, qui souhaitent gérer l’épargne retraite est ancienne… mais elle est aujourd’hui moins âpre, étant donné l’évolution des marchés ! Les entreprises qui se sont chargées de constituer des retraites complémentaires pour leurs salariés, ont perçu un gain à court terme en récupérant l’épargne, mais il faudra plus tard servir les pensions : leur principal problème est le risque de longévité, c’est-à-dire la durée pendant laquelle il faudra payer. Ce risque est encore plus fort si les retraites sont servies en rentes viagères.
Mais il existe une autre dimension de marché, qui est celle du marché immobilier. Plus de 70 % des seniors en France sont propriétaires, ce qui est une réserve de valeur. Est-il possible d’utiliser cette valeur, en développant des systèmes de type viager pour financer la consommation, la dépendance et éventuellement les baisses de retraite des seniors ? Le viager est une vieille histoire et n’a jamais vraiment décollé, car ce marché souffre d’une déconnexion entre les objectifs des acheteurs et des vendeurs de viager. Le système traditionnel du viager fonctionne sur la rente. Or, les vendeurs préfèrent percevoir un capital car ils reçoivent déjà des rentes, ne serait-ce que via le système de retraite par répartition. Ils veulent pouvoir faire face à une dépense imprévue liée à un problème de santé, ou une rénovation de leur bien immobilier, dont les montants seront supérieurs à un revenu mensuel supplémentaire, d’autant que leurs capacités d’emprunt sont faibles. Ils souhaitent aussi percevoir un capital pour le transmettre à leurs enfants avec une fiscalité favorable. L’acheteur, quant à lui, aura du mal à verser un capital : s’il est déjà locataire, il devrait en plus s’endetter sans avoir le bénéfice du bien. Face à cette impasse, la solution peut venir des investisseurs institutionnels, qui pourraient être intéressés par le marché des viagers. D’autant que l’investissement en viager est très peu diversifié pour un particulier, qui mise non seulement sur un seul bien mais aussi sur une date de décès ; alors qu’un investisseur qui achète de très nombreux biens immobiliers en viager diversifie mieux ses actifs, et grâce aux tables de mortalité, peut évaluer assez précisément les sorties.
Les investisseurs institutionnels sont-ils intéressés par ce type de proposition ?
C’est aujourd’hui une piste sérieusement étudiée. En revanche, il faut fixer des garde-fous, car les vendeurs de biens sont des populations fragiles. Mais il faut aussi étudier l’évolution du marché immobilier : celle-ci montre que l’âge du vendeur est supérieur à l’âge de l’acheteur. C’est très net : la différence est de 10 ans en moyenne. L’évolution démographique met naturellement plus de vendeurs sur le marché ; du coup, cela pourrait créer une tendance à la baisse des prix…
Que pensez-vous des propositions du COR sur l’avenir des retraites ?
Celui-ci étudie les marges de manœuvre entre repousser l’âge de la retraite, baisser les prestations et augmenter les cotisations. Un consensus s’est fait jour pour dire qu’il faudra sans doute jouer sur les trois leviers. Les réformes ont déjà commencé. Des réflexions sont aussi en cours sur la convergence des différents systèmes de retraite, notamment entre ceux des fonctionnaires et ceux du secteur privé. Certes, la retraite des fonctionnaires est calculée sur la base de leur dernier salaire alors que le système du secteur privé prend en compte ceux des années de cotisation, mais la progression salariale des fonctionnaires est aussi moins forte. A-t-on vraiment envie de remettre les conditions salariales des fonctionnaires sur la table ? Le dernier alignement fait par le précédent gouvernement sur les régimes spéciaux a semble-t-il coûté plus cher qu’il n’a rapporté. Je ne suis pas sûr que la convergence soit vraiment une solution. Créer plus de richesse est la seule solution viable à terme.