Mondialisation

Crise et nouvel ordre du système financier : le cas africain

Créé le

26.07.2010

-

Mis à jour le

07.09.2010

Les investissements et flux financiers s’orientent majoritairement vers un nombre restreint de places financières jugées les plus sûres, au risque de les engorger et parfois au détriment de la rentabilité. Il faut réorganiser l’affectation ces ressources sur toutes les économies, en organisant une gestion du risque pays par un organe supranational, équivalent d’une « banque centrale du monde ». L’Afrique est une illustration significative de ce besoin.

Il existe un déséquilibre caractérisé entre le comportement des agents économiques sur les marchés et leur inlassable quête à renforcer, volontairement ou involontairement, l’intégration des économies de plusieurs régions et pays du monde dans cette nébuleuse de la mondialisation.

D’un côté, on – agents économiques, États, entreprises notamment – cherche à élargir le périmètre des marchés des consommateurs, pour vendre toujours plus, et, d’un autre côté, par instinct de sécurité de placement, on oriente les investissements vers les places financières sûres, sécurisées, et bien connues, bref, concentrées. Ce type de comportement a prévalu tout au long des dernières décennies, ce qui a créé une concentration des flux financiers sur certaines places financières limitées, alors que l’origine de l’épargne est mondiale.

L’économiste et médecin François Quesnay avait comparé les flux financiers dans une économie au sang dans le corps humain : il irrigue toutes les infimes parties du corps ! Par analogie, nous constatons aujourd’hui que plusieurs parties de ce monde globalisé demeurent chétives, car non irriguées par ces flux, alors que d’autres sont gavées et finissent par aggraver le mal de tout le monde.

Ce que montre la crise…

Il est temps de revoir les structures du système financier mondial, avec comme corollaire l’optimisation de l’affectation des ressources financières mondiales sur toutes les économies mondiales. Nous savons que la concentration de cette épargne – issue de la globalisation et de la mondialisation des économies – a fini par créer des bulles sectorielles dont l’éclatement a provoqué une crise économique généralisée.

Rappelons les faits : en août 2007, la crise du secteur immobilier aux États-Unis se traduit par l’éclatement de cette bulle « gonflée » par un surfinancement excessif, puis en septembre 2008, l’éclatement de la crise financière, symbolisée par la faillite de la banque d’affaires Lehman Brother’s, avec la déroute des banques, exacerbée par la crise de confiance se traduisant par le gel de liquidités, et enfin la crise économique généralisée avec ses conséquences désastreuses en cascades sur toutes les économies du monde à des degrés divers selon les modèles économiques et le degré d’intégration et de dépendance dans le système financier international.

À partir de ce constat, nous avons tiré des conclusions analytiques mettant en exergue l’une des causes fondamentales de ces événements : l’épargne mondiale doit obéir a de nouvelles règles d’affectation [1] [1] .

Un système financier à revoir

Le système financier mondial doit revoir ses structures, ses mécanismes de distribution des flux financiers et ses organes d’intervention à tous les niveaux, législatif et réglementaire, contrôle et arbitrage, collecte de l’épargne et redistribution, bref, l’adapter aux règles de marché d’une économie mondialisée et globalisée.

À cet égard, deux mesures sont nécessaires à tout dispositif d’adaptation du système financier ayant prévalu depuis les accords de Breton Woods en 1945 jusqu’au 15 septembre 2008 (date de l’annonce faillite de Lehman Brother’s), à une économie mondialisée.

D’abord, il y a lieu d’encourager l’émergence d’un réseau de places financières aussi dense que possible sur toutes les parties du monde et notamment dans les zones économiques à très faible connexion. Il sera intégré au réseau financier mondial.

Ensuite, il faut se doter d’un organe supranational (l’équivalent d’une « banque centrale du monde »), de moyens financiers nécessaires, de pouvoirs réglementaires et de capacité de couverture de risques politiques ou d’insolvabilité aux capitaux investis dans la zone économique dites à risque élevé.

Dans le cadre de cette analyse, l’exemple du continent Africain paraît adéquat à plus d’un titre.

Le cas du continent africain

Le continent africain est le moins connecté au système financier international ; il draine le moins de capitaux, réalise les plus faibles valeurs d’investissement et présente le taux de bancarisation le plus faible du monde. Une grande partie des économies des pays de l’Afrique est considérée comme zone à risque élevé.

Pourtant, l’Afrique est un continent à très fort potentiel de croissance, avec plus d’un milliard de consommateurs et des richesses naturelles diverses et variées ; il représente un gisement pour le développement de l’économie mondiale. Or, force est de constater, que cette partie du monde est la moins « irriguée » en capitaux, alors que d’autres parties en sont « inondées ». Si une partie des flux financiers investis par excès dans le secteur immobilier des États-Unis avait été investie en Afrique, le secteur de l’automobile et le secteur financier américains n’auraient pas connu de telle crise, grâce à la demande effective africaine générée par ces investissements.

C’est un regard globalisé des flux financiers qui manquait tout au long des dernières décennies.

L’élaboration du nouvel ordre du système financier intégré

Ce système repose sur trois piliers :

– il faut renforcer la bancarisation des économies africaines ;

– des places financières régionales doivent être créées et se développer ;

– ce réseau devra s’intégrer dans le système financier universel sous l’autorité d’un agent supranational régulateur, contrôleur, acteur et arbitre du système financier mondial.

L’intensification du réseau bancaire africain

L’intégration du continent africain dans le système financier globalisé et mondialisé nécessite au préalable une intensification du maillage bancaire et un élargissement du taux de couverture en termes géographique et en termes de taux de bancarisation de la population.

Il est indéniable que le taux de bancarisation dans le continent africain est l’un des plus faible au monde, soit en moyenne 10 %. Comparé à celui des pays de l’OCDE dont le taux de bancarisation dépasse les 100 %, le continent africain recèle un gisement de croissance pour plusieurs décennies à venir (encadré 1).

L’importance de la densification du réseau bancaire sur le continent africain est double. D’abord, il constitue « la courroie de transmission » des marchés autochtones et domestiques à celui du grand marché financier mondial. On ne peut pas imaginer des autoroutes financières mondiales sans prévoir leur connexion à des routes nationales, secondaires et tertiaires sur le continent. Ensuite, le réseau bancaire est le catalyseur de toutes les opérations financières, aussi bien dans la distribution des flux financiers mondiaux, que dans la collecte de l’épargne locale et la bancarisation intensive des citoyens.

L’amélioration du taux de bancarisation est essentiellement l’œuvre des banques commerciales. Celles-ci doivent être dotées de suffisamment de fonds propres et de taille significative pour réussir cette entreprise. À cet égard, les systèmes bancaires africains se caractérisent en général (à quelques exceptions concernant des banques publiques) par l’atomicité de ses banques (de très petites tailles avec une insuffisance de fonds propres) et leur concentration géographique.

Le développement du réseau de places financières

L’un des facteurs de succès du système financier mondial réside dans l’importance du rôle accompli par les places financières, et notamment dans celui du drainage des flux financiers et dans l’affectation de ces flux vers les « niches » d’investissement. Sur le continent africain, nous constatons une absence de ce type de place (hors Afrique du Sud jouant le rôle d’un hub financier à l’échelle d’une région économique contenant plusieurs pays).

Certaines places financières africaines ont atteint une maturité relative et intéressante (notamment en Afrique du Nord), mais demeurent limitées en termes de diversité des produits financiers ou de zones d’influence et de périmètre d’action, bridées par une réglementation locale contraignante. À cet effet, le développement et l’encouragement dans la création de plusieurs places financières, régionales s’avèrent nécessaires dans ce dispositif. Celles-ci doivent se doter des caractéristiques suivantes :

– être en parfaite connexion avec les grandes places financières mondiales (New York, Londres, Paris, Tokyo…) en offrant tous les produits financiers courants. Ceci permettra de faciliter les flux des capitaux et l’arbitrage des investisseurs ;

– l’élargissement de la zone d’intervention de la place financière au-delà du pays où elle se trouve pour englober une grande « région économique » voire plusieurs ensembles économiques régionaux tels les UEMOA, UMA, CEMAC et l’EAC [2] [2] ;

– ces places financières doivent être libérées des contraintes réglementaires nationales liées au contrôle de change et au flux des capitaux. Elles restent assujetties à la réglementation internationale et au contrôle de l’entité supranationale.

Dotée de ces trois caractéristiques, les places financières africaines sauront drainer les capitaux de l’épargne mondiale vers des zones économiques où la notion de la propension marginale de création de richesse universelle est la plus élargie, car, ayant le coefficient multiplicateur d’investissement (au sens Keynésien) le plus élevé. Paradoxalement, dans le système financier actuel, le continent africain reste au dernier rang mondial dans la classification des investissements directs en provenance de l’extérieur (encadré 2)

Une institution supranationale

Le temps de la jungle financière est bien révolu. Le libéralisme à tout prix qui a prévalu depuis la crise du premier choc pétrolier des années 1970 a montré ses limites. L’état gendarme a été appelé à la rescousse, mais le problème reste qu’il n’existe pas de structure mondiale, unique, légitime et objective capable de réguler, contrôler et arbitrer. Les interventions étatiques à répétitions demeurent nationales ou régionales, ce qui limite leur efficacité. C’est la raison pour laquelle le dispositif de refonte du système financier mondial doit s’appuyer sur un 3e pilier qui est l’agent international de régulation, de contrôle et d’intervention sur les marchés.

Il s’agirait d’une banque centrale universelle, la banque des banques, avec des pouvoirs et des capacités élargies, allant de simple régulateur des marchés (open market, des liquidités, taux de change…) à l’intervention directe sur les marchés par le biais de l’allocation des capitaux en investissements et l’offre de garantie pour les investisseurs dans les zones dites à risque élevé.

Aujourd’hui, l’institution financière qui peut incarner ce rôle, moyennant des aménagements quant à l’étendue de ses prérogatives et à l’extension de son périmètre d’actions, demeure le Fonds monétaire international. Cette institution financière peut, sous certaines réserves, remplir cette mission de banque centrale internationale et agir en fédérateur des banques centrales nationales ou régionales. La mondialisation des économies impose la mondialisation d’un régulateur des monnaies, des flux financiers, des liquidités sur les marchés, des taux de change, des taux d’intérêts... et de surcroît de l’allocation des flux des capitaux vers des zones à forte valeur ajoutée universelle.

Pour l’étude du cas du continent africain, ce système (encadré 3) s’organiserait selon quelques axes : l’institution supranationale bénéficie de l’appui des banques centrales nationales et régionales (FED, BCE…). Elle agit directement sur les différents intervenants dans le marché africain, soit par l’apport direct ou indirect (via les intermédiaires financiers) des capitaux et flux d’investissements, soit par la mise en place d’un système de garantie et de contre-garantie en faveur des investisseurs sur le continent africain.

Le volet de l’offre de garantie en couverture de risque politique, commercial et financier est d’autant plus salutaire que non seulement elle permet de drainer des investisseurs de l’extérieur, mais également des investisseurs locaux. En outre, cette offre de garantie sécurise les banques et intermédiaires financiers, tout en leur permettant d’être conformes avec les règles prudentielles bancaires (Bâle II).

Le système financier mondial a enfanté diverses institutions et organismes de garantie à travers le monde. Malheureusement, l’objectif de ces instruments financiers est dans la majorité des cas lié au développement des exportations de pays riches vers les pays moins riches. Leur conception est plus orientée vers les intérêts des pays émetteurs que les pays récepteurs considérés comme de simples marchés.

Une répartition équilibrée des richesses

La mondialisation nous impose la révision totale du système économique ayant prévalu jusqu’à présent, basé sur la notion fondamentale du profit au sens comptable et sur la consommation. Celles-ci ont des limites intrinsèques évidentes liées à la nature du marché et à la nature de l’homme comme vecteur de la consommation (saturation temporelle). Le système financier comme corollaire de ce système économique basé sur les profits à maximiser et la consommation – comme moyen d’y parvenir – à accroître, semble fragilisé, voire inadapté tel qu’il est aujourd’hui, au regard de cette économie qui se mondialise à grande vitesse, et dont le contrôle échappe à tout le monde. Un système financier domestique ne peut pas être conçu sans régulateur national. Pour les banques, cette mission est confiée à la banque centrale. Ce qui manque cruellement dans le système financier mondial, c’est cette « banque centrale universelle » dans une économie globale.

Le système économique et financier a engendré des disparités et des inégalités dans la création et la distribution des richesses à travers le monde. Il est temps de comprendre que dans une économie mondialisée, l’intégration de toutes les « composantes économiques », dans un modèle de répartition équilibrée des richesses, demeure un gage de sa stabilité, de sa pérennité et de son efficience.

1 Cf. Article du même auteur dans Revue Banque n° 713, mai 2009, p. 55. 2 Cf. Article du même auteur dans Revue Banque n° 713, mai 2009, p. 55.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº281
Notes :
1 Cf. Article du même auteur dans Revue Banque n° 713, mai 2009, p. 55.
2 Cf. Article du même auteur dans Revue Banque n° 713, mai 2009, p. 55.