Nous vivons la conjonction de plusieurs crises : une crise occidentale, une crise américaine, une crise de la dette, une crise bancaire, une crise pétrolière, une crise des États et une crise des changes. Chacune d'elles est capable d'emporter la planète financière, a fortiori quand elles se conjuguent.
La crise occidentale
Dans le monde économique, l'Occident n'est plus seul. À l'avenir, le consommateur solvable sera en Chine et en Inde tout autant qu'aux États-Unis et en Europe. Cela veut dire que l'appareil productif mondial, orienté jusqu'ici vers la satisfaction des besoins des Occidentaux, doit se restructurer pour satisfaire la demande des autres. Combien de temps faut-il pour qu'un ouvrier automobile à Détroit ou un agent immobilier en Floride se transforme en agronome spécialiste des cultures tropicales ? Une génération, peut-être. Entre-temps, il y aura des usines en surcapacité et des employés au chômage.
La crise américaine
Les États-Unis sont le banquier du monde. Les étrangers placent leur argent aux États-Unis et le système financier américain l'emploie à des investissements partout dans le monde. Cette transformation est très profitable pour les États-Unis car les étrangers acceptent des rendements faibles, en échange de sécurité et de liquidité, tandis que les Américains obtiennent des rendements élevés. Fin 2009, les étrangers détenaient
Être banquier a bien des avantages, mais aussi des risques. Ce n'est pas à un lecteur de cette revue que l'on apprendra que cela nécessite une grande discipline. En particulier, un banquier ne doit pas dépenser en frais généraux plus que son produit net bancaire (PNB). Il est bon aussi d'avoir un coussin de fonds propres. Sinon, on risque à tout moment la perte de confiance, la ruée vers les guichets et le krach. Cela se passe généralement d'un seul coup.
Or, les États-Unis ont des « fonds propres » négatifs avec des dettes qui excèdent de 2 800 milliards les avoirs. Les « frais généraux » sont supérieurs au PNB avec un déficit de la balance des paiements qui représente 400 à 800 milliards suivant les années. En outre, leur politique d'affaiblissement du dollar aboutit à dévaloriser les avoirs des « déposants », ce qui ne peut pas inspirer confiance.
Les États-Unis ont abusé de leur position et puisé dans les dépôts. Ils risquent de voir s'enfuir, d'un seul coup, 17 700 milliards de dollars de « dépôts ». Le dollar, principale devise du commerce international, peut s'effondrer à tout moment. Les conséquences pour le reste du monde sont incalculables.
La crise de la dette
Dans le monde occidental, la dette a fortement augmenté. Par exemple, aux États-Unis, la dette de tous les acteurs économiques (ménages, entreprises, administrations) est passée de 150 % à 300 % du PIB depuis 1980, au Japon
La crise bancaire
Une banque, de par son activité, prend des risques : des risques de crédit, de liquidité, de taux, de change, de marché et autres. Ces risques n'ont jamais été aussi élevés, car les taux, les changes et les marchés n'ont jamais été aussi volatils, la qualité de crédit des emprunteurs aussi fragile, la liquidité aussi susceptible de s'assécher instantanément et les opérations aussi difficiles à contrôler.
Pour une banque individuellement, les risques peuvent être couverts, en particulier via des produits dérivés. Mais ils peuvent difficilement l'être pour le système bancaire dans son ensemble. Les produits dérivés, dont le montant nominal s'élève à la somme impressionnante de
La seule réponse à cette augmentation des risques et à l'opacité créée par les produits dérivés est d'avoir des fonds propres importants. Malheureusement, les banques en ont peu. Des fonds propres de 3 % seulement du bilan sont courants dans les banques européennes. La recapitalisation des banques demandera un effort soutenu, dont les futures règles de Bâle III ne sont qu'une ébauche.
Pendant des années, voire des décennies, les banques seront moins efficaces (et moins rentables). C'est le prix de la sécurité. Mais c'est un handicap de plus pour le reste de l'économie.
La crise pétrolière
Les capacités de production pétrolières sont limitées, au moins à court terme. Quand une partie du monde se développe et peut consommer plus de matières premières, et l'autre partie peut emprunter pour en consommer toujours autant, rien n'arrête la croissance de la demande. On bute alors sur les limites physiques et les prix flambent. Tant que les pays consommateurs auront une politique monétaire laxiste, la flambée du pétrole de 2008 peut se reproduire, avec les mêmes effets déstabilisants.
La crise des États
La crise des finances publiques est généralisée en Occident. Les États ont choisi depuis plusieurs décennies d'augmenter leurs dépenses, si possible leurs recettes, et au besoin leurs emprunts. Il semble que les États soient arrivés à la limite de leur capacité de taxation, au sommet de la courbe de Laffer : si on augmente le taux d'un impôt, son rendement baisse. Ils sont arrivés aussi à leur limite d'endettement. Handicap supplémentaire, les décisions politiques ne sont prises souvent qu'au dernier moment.
La restructuration des États sera longue. Elle ne fait que commencer.
La crise des changes
Les fluctuations des changes sont insupportables pour une économie mondiale aussi intégrée. Soit les monnaies se stabiliseront, soit le commerce international se rétractera. Les banques centrales doivent s'imposer une discipline comparable à celle qui régnait avec l'étalon-or, quand tout déficit commercial, toute sortie d'argent, faisait baisser la masse monétaire. Comme elles ne le feront pas d'elles-mêmes, la Fed moins que les autres, cela passera probablement par une grave crise sur le marché des changes.
De tout ce qui précède, on conclura que la crise est multiforme, ne fait que commencer, sera sévère et durera longtemps.