De la livre sterling au dollar
Au XIXe siècle, les Anglais ont la maîtrise des mers et commercent sur tous les continents. Ils détiennent d’abondantes réserves de charbon et mènent avec succès la révolution industrielle. L’empire britannique domine le monde sur les plans militaire, politique et économique. Dès 1819, l’Angleterre a adopté le système de l’étalon-or qui fixe une parité entre la livre sterling et le métal précieux. La monnaie anglaise est convertible en or et la Banque d’Angleterre détient les plus importantes réserves d’or au monde. La livre sterling s’impose alors naturellement comme la monnaie d’échange dans le commerce international et Londres est le centre financier de référence.
Mais de l’autre côté de l’Atlantique, on assiste à l’émergence du Nouveau Monde. À la fin du XIXe siècle, les États-Unis dépassent l’Angleterre en termes de poids économique. Et suite à la crise bancaire de 1907, les Américains décident de se doter d’une Banque Centrale, la FED, chargée de gérer le dollar et l’économie. Il faut donner au pays les moyens de concurrencer la livre sterling.
Le premier conflit mondial va sonner le glas de la puissance britannique. En 1914, l’Angleterre est contrainte de suspendre la parité-or de sa monnaie : pour financer la guerre, la Banque d’Angleterre se dessaisit progressivement de l’or qu’elle détient et imprime toujours plus de monnaie papier. Le pays accuse des déficits sur ses comptes extérieurs et s’endette vis-à-vis du reste du monde. Tout cela affecte la crédibilité de la livre sterling. Au cours de la période 1914-1918, les États-Unis fournissent les pays européens en armes et en nourriture et exigent de se faire payer en métal précieux. Les stocks d’or européens prennent la direction de l’Amérique. Au sortir de la Première Guerre mondiale, les États-Unis sont désormais la puissance économique et commerciale dominante. Et le dollar devient une alternative possible à la livre sterling.
À la conférence de Gênes en 1922, la communauté internationale décide d’expérimenter un dispositif monétaire censé remplacer le système de l’étalon-or disparu en 1914. Dénommé système de l’étalon change-or, il met en avant les deux devises qui se disputent le leadership mondial : l’ancienne prétendante, la livre anglaise, et le nouveau venu, le dollar américain. Seuls l’Angleterre et les États-Unis assurent la convertibilité de leurs monnaies en or. Et les autres pays peuvent régler le solde de leur balance des paiements en livres ou en dollars. Mais ce nouveau système monétaire international va rapidement être emporté par la crise des années 1930. Dès 1931, les Anglais sont à nouveau contraints de supprimer la convertibilité de la livre sterling en or et procèdent à une dévaluation de 40 % de leur monnaie. La suprématie de la livre anglaise touche à sa fin. Le dollar résiste un peu plus longtemps mais finit par connaître le même sort : dévalué deux fois en 1933 et 1934, il n’est plus convertible en or. Privé de système monétaire international, le monde rentre dans une période de forte turbulence qui va déboucher sur la Seconde Guerre mondiale.
C’est en 1944, à Bretton Woods aux États-Unis, que va se jouer véritablement l’avenir de la monnaie américaine. Lors de cette conférence internationale qui réunit 44 pays décidés à remettre de l’ordre dans le système financier mondial, deux propositions sont en concurrence. Les représentants américains défendent le système de l’étalon change-or mais en instituant le dollar comme seule monnaie convertible en or, avec une parité de 35 dollars par once d’or, le cours des autres monnaies étant alors déterminé par rapport au dollar via un régime de parités révisables. Dans leur esprit, il s’agit d’attribuer au dollar, et à lui seul, le rôle de pivot du système monétaire international. Rien de plus normal : leur pays est la puissance dominante et détient désormais plus de trois-quarts de l’or mondial. L’Amérique est donc la seule nation à pouvoir garantir la convertibilité de sa monnaie en or.
En face des Américains, la délégation anglaise est menée par John Maynard Keynes. Conscient que l’Angleterre n’a plus les moyens d’imposer la livre sterling comme support central d’un système monétaire international, le célèbre économiste anglais propose un système radicalement différent. Il suggère de créer un organisme monétaire international chargé d’émettre une monnaie supranationale, appelée « Bancor », dont la parité serait fixée par rapport à l’or. Les monnaies nationales seraient ensuite liées à ce Bancor via une parité fixe, révisable en cas de déséquilibre durable des comptes extérieurs d’un pays. La proposition anglaise est véritablement innovante dans le sens où elle met toutes les monnaies sur un pied d’égalité et oblige les pays signataires à coopérer. De surcroît, elle a l’avantage d’empêcher la montée en puissance de ce dollar de plus en plus envahissant.
Mais c’est finalement la proposition américaine qui va être retenue par la communauté internationale. Au sortir de cette Seconde Guerre mondiale dévastatrice, le monde a besoin d’un leader sûr. Le système monétaire international choisit de s’organiser autour du dollar, monnaie du pays le plus fort. Le dollar, « as good as gold » comme disent les Américains, a définitivement détrôné la livre sterling.
La mainmise du dollar sur le système financier mondial
Seule monnaie reliée à l’or via une parité fixe, le dollar va rapidement prendre la place du métal précieux dans l’inconscient collectif. Les États-Unis, vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et leaders du monde libre, vont progressivement imposer le dollar comme « la monnaie internationale » et « la valeur refuge » en cas de crise.
Les entreprises américaines utilisent naturellement le dollar pour facturer leurs exportations. Progressivement, elles imposent également à leurs fournisseurs étrangers un règlement en dollars. Quant aux entreprises des autres pays, plutôt que de libeller leurs exportations dans leur propre monnaie, il leur est souvent plus facile de faire accepter à leurs clients non américains le dollar comme monnaie de facturation. Bref, une grande partie du commerce international se fait désormais en dollars.
Les pays exportateurs de matières premières engrangent des dollars. Les entreprises européennes exportant vers les États-Unis des produits à valeur ajoutée accumulent également des dollars qu’elles déposent auprès de banques situées à Londres. Ces dépôts en monnaie américaine permettent à ces établissements financiers d’accorder des crédits en dollars. Les banques européennes participent ainsi au développement de la masse monétaire en dollars appelés à cette époque « eurodollars ». Cette abondance de monnaie américaine à travers le monde va également permettre la création dès 1963 d’un marché obligataire en dollars situé hors des États-Unis. Les entreprises européennes émettent des obligations achetées par des investisseurs situés hors des États-Unis. De monnaie commerciale, le dollar est devenu également une monnaie de financement et de placement pour les grands acteurs internationaux.
Pourtant, le dollar va subir un revers relatif mais qui va finalement le servir. En effet, au cours des années 1960, la balance des paiements américaine devient déficitaire ; le montant de dollars en circulation à travers le monde a explosé en comparaison du stock d’or détenu par les États-Unis. Certains acteurs décident, avant qu’il ne soit trop tard, de demander l’échange de leurs dollars en or. Les États-Unis deviennent soudain moins crédibles quant à leur capacité à assurer la convertibilité en or de leur monnaie. En 1971, la balance commerciale américaine devient négative et de plus en plus de non-résidents demandent à convertir leurs dollars en métal précieux. Le Président Nixon se voit contraint de suspendre la convertibilité du dollar en or. Deux ans plus tard, le système de change fixe instauré à Bretton Woods disparaît et fait place à un flottement généralisé des monnaies. L’or disparaît en tant que référence ultime. Et le dollar n’est plus la monnaie cœur du système monétaire international ; paradoxalement, cela va renforcer son hégémonie.
En effet, les acteurs internationaux sont tellement habitués à travailler en dollars depuis la fin de la seconde guerre mondiale qu’ils vont continuer dans cette voie. Les opérateurs sur les matières premières facturent toujours en dollars, c’est la force de l’habitude. Le marché du financement en dollars se développe et les investisseurs internationaux souhaitent détenir ce dollar, qui reste la monnaie du pays le plus puissant et le produit financier le plus liquide au monde. En quelque sorte, la monnaie américaine vient remplacer l’or en tant que valeur refuge dans l’inconscient collectif. Et de nombreux pays vont décider d’arrimer leur monnaie au dollar, alors même que ce dernier n’est plus convertible en or. Du coup, leurs banques centrales se doivent de détenir des réserves de change libellées en dollars : en cas de crise spéculative mettant à mal leur monnaie, elles peuvent ainsi vendre des dollars et acheter leur devise afin de soutenir leur cours de change. La détention d’un matelas de sécurité constitué d’actifs liquides libellés en dollars devient alors une nécessité. De surcroît, contrairement à l’or, les bons du Trésor américains rapportent un intérêt.
Finalement, passée la période agitée qui suit la fin des accords de Bretton Woods, le monde continue à fonctionner avec ce dollar qui joue tous les rôles : monnaie de facturation pour le commerce mondial, monnaie de financement pour les grandes entreprises internationales et certains États, monnaie de placement pour les investisseurs internationaux et monnaie de réserve pour les banques centrales.
Ceci est tout bénéfice pour les États-Unis. Le dollar étant naturellement demandé par les investisseurs du monde entier, le gouvernement américain n’a alors aucun mal à placer ses bons et obligations du Trésor. Les déficits américains sont financés par le reste du monde. Les entreprises américaines trouvent facilement des financements en dollars à bas coûts ce qui renforce leur compétitivité. Et elles ne subissent pas de risque de change puisqu’elles travaillent entièrement en dollars à l’import/export quand leurs concurrentes européennes ou asiatiques sont confrontées à la volatilité du cours de change. Les marchés à terme de matières premières sont très majoritairement cotés en dollars : pour qui veut gérer le risque de prix sur ces marchés, le passage par la monnaie américaine est donc incontournable. La FED mène la politique monétaire qu’elle souhaite en fonction de ses intérêts propres ; elle agit sur le cours de change du dollar sans trop se soucier de l’impact éventuel des fluctuations sur les économies du reste du monde. Finalement, l’Amérique est seule aux commandes pour gérer sa monnaie, alors même que le dollar constitue de facto la monnaie mondiale. Par exemple, la hausse récente du dollar consécutive à la remontée des taux d’intérêt décidée par la FED en 2015 vient directement affecter les économies des pays émergents. Fortement endettés en dollars, ces derniers ont plus de difficultés à rembourser leurs emprunts.
Selon le rapport de la
L’euro en challenger
Pourtant, si le dollar domine incontestablement le commerce et le système financier mondial, il n’est pas la seule monnaie internationale. La livre sterling, le yen et l’euro sont aussi utilisés, à des degrés divers, comme devises de règlement, de financement, d’investissement ou de réserve par des opérateurs non résidents. La monnaie anglaise, de par son passé et l’éminence de la place de Londres, conserve une position privilégiée dans le concert des monnaies sans toutefois être en mesure d’inquiéter de nouveau le dollar. Le yen a connu son heure de gloire au cours des années 1970-1980 lorsque l’économie japonaise tournait à plein régime. Mais le Japon, habité par une population vieillissante et concurrencé par un voisin chinois toujours plus performant, n’est plus en mesure de lutter face au géant américain. Le yen est en perte de vitesse sur la scène internationale.
Seul l’euro est aujourd’hui en position de concurrencer la monnaie américaine. L’Union européenne est la première puissance marchande du monde et son PIB est comparable à celui des États-Unis. 37 % des opérations de commerce international sont réglées en euros. Sur le marché des changes, un tiers des transactions concerne l’achat ou la vente d’euros contre une autre devise. L’encours de titres de dette en euros est de même ordre de grandeur que celui libellé en dollars. Des marchés à terme de matières premières agricoles cotés en euros concurrencent désormais le fameux marché de Chicago libellé en dollars. Dans les 10 années qui ont suivi sa création, l’euro n’a cessé de grignoter des parts de marché face au dollar dans les réserves de change : 28 % des actifs détenus par les banques centrales en 2009 étaient libellés en euros contre seulement 18 % en 1999. Les banques centrales, mais plus généralement tous les investisseurs internationaux, ont au cours de cette période renforcé le poids de l’euro dans leurs portefeuilles de titres au détriment du dollar.
Pourtant, depuis quelques années, la tendance s’inverse à nouveau. La crise financière de 2008, partie initialement des États-Unis, a affecté l’ensemble des circuits financiers mondiaux. Le sentiment de fragilité et la prise de conscience du risque ont paradoxalement provoqué un retour des opérateurs vers ce dollar « valeur refuge ultime » et « actif le plus liquide ». La reprise de l’économie américaine, les difficultés d’organisation de la zone euro et le programme d’assouplissement quantitatif décidé récemment par la BCE ont contribué également à renforcer le dollar (affaiblir l’euro) et permis à la monnaie américaine de reconquérir en partie le terrain perdu auprès des grands investisseurs.
Si l’euro est bien installé à la deuxième place des monnaies internationales, le dollar reste encore loin devant et semble à ce jour intouchable. La monnaie européenne a encore beaucoup de progrès à accomplir pour être en capacité un jour de détrôner le billet vert. La possibilité offerte à certains membres de l’Union européenne, dont le Royaume-Uni, de ne pas adhérer à l’euro tout en restant dans l’Union diminue la puissance de frappe de la monnaie européenne et brouille le message vis-à-vis des investisseurs internationaux. Par ailleurs, la crise grecque a révélé la faiblesse et la complexité des dispositifs de gouvernance de l’Union européenne d’une part, de la zone euro d’autre part. Il faut clarifier les choses : pour durer et être en mesure un jour de supplanter le dollar, la zone euro doit absolument se doter d’une instance politique forte et autonome par rapport à l’Union européenne. L’union monétaire doit s’accompagner d’une union bancaire aboutie et d’une intégration budgétaire entre les divers pays de la zone euro. Cela ouvrirait la porte à l’instauration d’un marché de titres de dette à court et à long terme (eurobills et eurobonds) émis et garantis, non plus par chaque pays, mais par un seul emprunteur : la zone euro elle-même ! L’encours serait alors suffisamment important pour que la liquidité de ces titres vienne concurrencer celle des bons du Trésor américain et permette à l’euro d’offrir une alternative crédible au dollar.
Il faut avancer vite car déjà un autre concurrent pointe à l’horizon. Le yuan, monnaie du pays dont le poids économique vient de dépasser celui des États-Unis en parité de pouvoir d’achat, poursuit depuis quelques années déjà un processus d’internationalisation à marche forcée. Et la monnaie chinoise est en train de rejoindre le dollar, l’euro, la livre sterling et le yen dans le cercle très fermé des monnaies de réserve du FMI. Victoire symbolique mais qui en prédit peut-être d’autres dans le futur !