Crise financière : comment réduire l’aléa moral ?

Créé le

17.11.2011

-

Mis à jour le

30.11.2011

Les prises de risques inconsidérées révélées par la crise des subprime, mais aussi par les fraudes subies par la Société générale ou UBS, illustrent la théorie de l’aléa moral et celle de l’asymétrie de l’information entre actionnaires et opérateurs. Il faut chercher à réduire ces biais, mais la taxation des transactions n’est pas la solution…

La crise des subprime américains a fait ressortir le problème de l’aléa moral dans le secteur bancaire. La carte blanche, donnée aux opérateurs financiers, pour jouer leur appétit de risque, n’est pas sans conséquence sur l’action des contrôleurs et régulateurs. Si le trader est ainsi incité, via une rémunération importante, à tester les limites du risque, le contrôleur peut en effet être déconsidéré face à celui qui fait les revenus de la banque, voire redevable car le trader finance implicitement son poste. Quant aux auditeurs externes, ils sont rémunérés par l’institution cliente en fonction des revenus générés, autrement dit en fonction des gains des opérateurs. Les régulateurs justifient néanmoins leur intervention par le volume et la complexité des opérations, tandis que les décideurs politiques sont contraints d’accepter les conditions d’un système financier opaque et ubiquitaire qui porte entre 15 et 40 % de l’économie du pays.

En janvier 2008, l’opinion publique découvrait l’existence au sein de la Société Générale d’un trader qui avait pris des positions non autorisées engendrant des pertes d’environ 5 milliards d'euros. 4 ans plus tard, après des nombreuses discussions sur le risque opérationnel au sein de la banque d’investissement, sur le rôle des contrôleurs et des auditeurs externes, et sur l’impact des normes comptables, une autre banque, UBS, annonce des pertes de 2 milliards d’euros sur un cas similaire. Les deux fraudes ont été commises sur le desk dit « Delta One », par des traders qui avaient eu par leurs expériences précédentes la connaissance des processus de contrôle et comptables de la banque. De plus, les deux affaires se sont produites dans des périodes de turbulence de marché, avec des prix à la baisse et des volatilités importantes. Dans les deux cas, les traders ont été soupçonnés de malversations sur le système d’enregistrement et de contrôle des opérations. Entre le contrôle de proximité, le contrôle permanent, l’audit interne et externe, ces fraudes sont restées inaperçues. Pourquoi ?

Activités pour compte de tiers et pour compte propre

La ligne de séparation entre les activités pour compte de tiers et les activités pour compte propre n’est jamais claire, et pas seulement dans les activités type Delta One. La seule règle est de respecter les limites des risques que la banque peut supporter sous des conditions de marchés données. Dans le cadre de ces limites, le trader peut prendre des positions spéculatives afin d’augmenter la rentabilité de l’opération client, en se basant sur sa connaissance et sa vision du marché. Dans un univers financier compétitif, caractérisé par un appétit des clients pour des produits financiers de plus en plus faible et par de maigres marges pour les opérations tiers, le trading pour compte propre devient une source d’oxygène. En effet, l’institution financière offre une option gratuite aux opérateurs de marché pour profiter de la volatilité de marchés. Cette option n’est autre qu’un instrument qui maximise le gain individuel en s’appuyant sur l’assiette de risque collective de la banque, car une perte pourra toujours être absorbée par une grande institution. Or cela correspond parfaitement à la définition de l’aléa moral, qui est, selon Adam Smith, la maximisation de l’intérêt individuel sans prise en compte des conséquences défavorables de la décision sur l’utilité collective. Cette option indexée sur l’aléa des marchés, qui a comme contrepartie l’aléa moral, est aujourd’hui encore une des sources de revenus importantes des banques d’investissement. Évidemment, les profits sont par la suite réalloués pour le compte des clients, afin de rendre l’activité cohérente.

Des risques minimes avec des revenus importants

Néanmoins cette activité soulève des interrogations, comme par exemple le rapport disproportionné entre le gain affiché sur les métiers de la banque d’investissement et les mesures de risque calculées, la fameuse Value at Risk (VaR), censée donner une image du capital économique consommé afin de pouvoir faire face aux aversions extrêmes de marché. À titre d’exemple, en 2010, la banque UBS affiche un PNB d’environ 5,5 milliards de francs suisses, pour une VaR de l’activité actions de 133 millions de francs suisses. Si nous réfléchissons en termes de rentabilité par rapport aux risques de marché, la banque dégage un PNB hypertrophié par rapport aux risques encourus. Cette situation n’est pas singulière et se retrouve sur l’ensemble du périmètre de la banque d’investissement. Des risques minimes avec des revenus importants ont conforté la confiance des actionnaires, qui n’ont pas cherché à comprendre l’origine de la rentabilité. Et nous sommes ici au cœur d’un corollaire de l’aléa moral, le problème de «  l’agent-principal [1] » ou de l’asymétrie d’information. Justifier de hauts revenus avec une assiette de risque peu élevée suppose l’existence des risques silencieux, qui ne ressort pas lors des consolidations.

Une asymétrie d’information et de moyen

La précédente crise et le cas Kerviel ont mis en exergue l’asymétrie d’information, de vision et de moyens entre les métiers du front office et les contrôleurs. Cette fracture informationnelle est en effet cultivée par l’esprit d’élitisme et l’aura héroïque dont bénéficiaient jusqu’à récemment les traders. En effet, l’origine des deux cas Kerviel et Adobolis semble être plus profonde, pré-ontologique en quelque sorte par rapport au fonctionnement des « floors » de trading. Au-delà de la manipulation physique des systèmes de contrôle affichée dans les deux cas, le forcing des limites de risque semble une pratique largement généralisée ; elle peut à elle seule expliquer les revenus mirobolants de la banque d’investissement. La prise du risque invisible, matérialisation d’aléa moral, est tolérée pour la finalité : les résultats. On peut ainsi se demander combien de Kerviel ou d'Adobolis silencieux existent encore sur les desks de trading ?

La taxation, une fausse solution

Les instances européennes ont décidé de taxer d’une manière hétéroclite les transactions financières, à l’instar de la taxation d’une externalité négative engendrée par ces opérateurs économiques. Néanmoins, ces taxes ne font qu’ouvrir le chemin des arbitrages réglementaires, avec une dérive de l’industrie financière vers l’Asie. Mais ces taxes ne servent pas à identifier ou réduire les comportements déviants des traders, ainsi que les écarts entre les risques communiqués et les risques réellement pris. Dans l’histoire économique récente, aucune taxe supplémentaire n’a réussi à apporter plus d’efficience aux échanges économiques. Une solution immédiate consiste dans un renforcement du contrôle externe effectué par les banques centrales et les régulateurs, via des analyses de comportements des traders et la surveillance de l’origine du résultat. Le rôle des auditeurs externes doit être renforcé et ces équipes doivent employer des spécialistes capables de comprendre le business model au-delà des aspects purement comptables. Le renforcement du contrôle ne diminuera cependant pas la politique des banques d’investissement, favorisant le gain immédiat et, par ce biais, l’aléa moral. Il faut envisager un accroissement de la participation des investisseurs institutionnels de long terme au capital des institutions ayant comme principale activité la banque d’investissement. Ceux-ci peuvent en effet donner une vision stratégique plus robuste à long terme et réduire le levier de l’aléa moral.

1 Cf théorie de l’agence : l’agent principal désigne un ensemble de problèmes rencontrés lorsque l'action d'un acteur économique, désigné comme étant le « principal », dépend de l'action ou de la nature d'un autre acteur, « l'agent », sur lequel le principal est imparfaitement informé (asymétrie d’information).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº742
Notes :
1 Cf théorie de l’agence : l’agent principal désigne un ensemble de problèmes rencontrés lorsque l'action d'un acteur économique, désigné comme étant le « principal », dépend de l'action ou de la nature d'un autre acteur, « l'agent », sur lequel le principal est imparfaitement informé (asymétrie d’information).