Macroéconomie

La création monétaire « ex nihilo », source de désordres monétaires mondiaux

Créé le

02.04.2019

-

Mis à jour le

02.05.2019

La création monétaire ex nihilo, c’est-à-dire sans richesse créée en contrepartie, est la principale source de désordres monétaires mondiaux. Elle résulte aujourd’hui de l’utilisation du dollar américain comme réserves de changes officielles dans les bilans des banques centrales, qui constituent une source de crédit sans cause de ces dernières aux États-Unis*.

« Chaque type de prêt a un rôle et un impact économique bien précis. C’est seulement lorsqu’un prêt sert à financer un nouvel investissement utile qu’il génère un flux de revenu supplémentaire qui permet de faire face aux échéances de l’emprunt [1] . »

 

Tarir la source de la création de mauvaise monnaie, de fausse monnaie ou, dans un langage plus huppé, de la création monétaire ex nihilo – et ce faisant conclure indirectement le débat théorique sur ce sujet – revient à s’assurer de la qualité du crédit dont découle fatalement la création de monnaie de banque, la création monétaire scripturale ou numérique (et « fiduciaire »). Dès lors que le crédit reflète ou se justifie par une création de richesse passée, en cours ou future, il est utile et sain : par le biais des revenus monétaires issus de cette création de richesse réelle, sa bonne fin, son amortissement ou son remboursement sont assurés. Ce type de crédit, quelle qu’en soit la croissance, n’entraînera pas de crise bancaire.

Soit en effet le crédit aux entreprises s'auto-liquide à court ou moyen terme grâce à la richesse même créée par l’entreprise au moyen du crédit, soit le crédit aux particuliers se liquide grâce à la richesse que son bénéficiaire crée par ailleurs et dont il tire les revenus au moyen desquels il rembourse son crédit. Dans tous ces cas de figure, la création monétaire temporaire associée est parfaitement justifiée et saine ; elle accompagne la création de richesse sans générer d’écart inflationniste ; elle se résorbe au fur et à mesure du remboursement des crédits. C’est donc sur la discipline et le professionnalisme des banquiers, qui veillent à la qualité des crédits qu’ils accordent grâce à l’étude de la capacité de remboursement de l’emprunteur et de sa solvabilité, que repose principalement la prévention des crises bancaires. Par le contrôle décentralisé de la qualité de la création monétaire, et l’élimination des mauvais risques (source de création de mauvaise ou de fausse monnaie), ils assurent le financement indispensable de la vie économique par le crédit et contribuent à une croissance soutenable. L’art bancaire ceinture à la base la création monétaire et la circonscrit dans les limites de la création de richesse.

I. Les contreparties de la création monétaire

De ce résumé de nos précédentes réflexions [2] , il s’ensuit, en transposant le raisonnement sur un plan macroéconomique, qu’il suffit que la qualité des grandes contreparties de la création monétaire selon une approche en flux, de la masse monétaire (somme des créations monétaires nette des destructions monétaires) selon une approche en stock, soit assurée pour éviter les crises bancaires qui résultent de l’accumulation des mauvais crédits dans les bilans bancaires et disposer d’une masse monétaire saine assurée de pouvoir s’employer au gré de ses détenteurs (à un niveau de prix donné).

Il s’ensuit également que, pour comprendre comment les bilans bancaires ont été envahis d’actifs douteux, comment la création monétaire ex nihilo (sans richesse créée en contrepartie) a pris une ampleur telle qu’elle puisse expliquer la dégradation des bilans bancaires, les crises bancaires et en particulier la crise bancaire de la fin des années 2000, et peut-être d’autres à venir, au point d’interpeller les banques sur leur pouvoir réputé extraordinaire privilégié et abusif de création monétaire, il suffit d’étudier la dégradation des contreparties de la création monétaire et les raisons de cette dégradation anormale. Par dégradation anormale, on entend celle qui dépasse les aléas statistiques prévisibles du métier de banquier, que celui-ci maîtrise par une politique de provisionnement des créances douteuses, litigieuses ou immobilisées, afin de faire face aux « trous » dans le bilan que d'inévitables impayés y creusent.

C’est donc à cet examen, c’est-à-dire à la traque des diverses sources de création monétaire ex nihilo, que nous devons maintenant nous livrer pour comprendre comment a pu se produire cette dégradation progressive, puis accentuée et généralisée dans le dernier tiers du XXe siècle et au début du XXIe siècle, des contreparties de la création monétaire, en nous plaçant désormais à un niveau exclusivement macroéconomique, mais sans perdre notre référentiel microéconomique du crédit causé. C’est ce niveau macroéconomique qui est pertinent, on le verra, pour saisir l’origine des crises bancaires contemporaines, objet de notre réflexion, car la création monétaire ex nihilo, loin d’être inhérente à l’activité de crédit des banques, cœur du réacteur bancaire, en est plutôt une dérive, un accident. C’est également à ce niveau que l’on pourra cerner, et chiffrer, l’excédent de monnaie créée par rapport à la richesse produite.

On admet traditionnellement qu'il existe trois contreparties de la création monétaire (dans une approche en flux), ou de la masse monétaire (approche en stock), ainsi que nous l’avons appris sur les bancs de l’université. C’est ainsi qu’elles sont classifiées dans les statistiques monétaires tenues par les banques centrales et le Fonds Monétaire International, même si les mondes institutionnel et universitaire se sont désintéressés et éloignés de ces sujets, à la mode dans les années 1980, au fur et à mesure que s’évanouissait le contrôle (le concept autant que la chose) des masses monétaires nationales et de la masse monétaire mondiale (une distinction d'ailleurs de plus en plus évanescente).

La contrepartie dite « extérieure »

La première de ces trois contreparties solidaires et inter-agissantes des masses monétaires nationales ou de la création monétaire nationale dans l’approche en flux que nous avons privilégiée jusqu’à maintenant, est la contrepartie dite « extérieure » ou « externe » car elle résulte de la balance des opérations monétaires entre agents non financiers (entreprises et particuliers) résidents et non résidents. Cette création de monnaie nationale est la seule des trois contreparties qui, apparemment, ne résulte pas d’une opération de crédit au sens ordinaire du terme, mais d’une opération de transfert transfrontalier (éventuellement couplé à une opération de change) aboutissant au crédit, au sens le plus ordinaire et comptable du terme, du compte en banque d’un agent non financier résident. On découvrira cependant que les réserves de changes en devises sont devenues une source non reconnue de crédit permanent des banques centrales de l’ensemble du monde au pays émetteur de la seule monnaie de réserve officielle de change et que leur croissance est la principale source récurrente et non identifiée de création monétaire mondiale ex nihilo et, par conséquent, des déséquilibres structurels des balances nationales ou régionales de paiements. L’institutionnalisation d’une monnaie nationale comme monnaie de réserve internationale constitue même le point de départ historique de la création monétaire contemporaine faite sans contrepartie de création de richesse, de la création monétaire ex nihilo.

Les crédits accordés au Trésor Public

La deuxième contrepartie de la création monétaire nationale consiste dans les « crédits (accordés) au Trésor public » (considéré comme agent non financier dépensier) source de création de monnaie ou de pouvoir d’achat pour les administrations publiques ou génériquement l’État. On verra que les modalités de financement des puissances publiques, et plus récemment ce qu’il est convenu d’appeler les politiques monétaires non conventionnelles font de cette contrepartie une source contemporaine majeure de la création monétaire ex nihilo.

Les crédits à l’économie

La troisième, en principe la plus importante des trois contreparties de la création ou masse monétaire, est représentée par la production ou l’encours des crédits à l’économie, c’est-à-dire accordés aux agents non financiers que sont les particuliers (ils ne représentent cependant que 20 % de l’actif total des banques en France) et les entreprises ou acteurs économiques (l’ensemble des professionnels et sociétés non financières, qui bénéficient de 10 % seulement de l’actif total des banques françaises) [3] . Au niveau de la zone euro, les crédits aux agents non financiers autres que les « General Governments » représentaient à la fin du 2e trimestre 2017, 41 % du total du bilan consolidé des banques de la zone [4] .

Les deux dernières contreparties sont souvent regroupées sous l’appellation englobante de « crédit interne » ou « crédit intérieur » (net ou brut selon la prise en compte ou non des amortissements passés) dans le but de faciliter l'analyse macroéconomique des évolutions solidaires, généralement divergentes des contreparties externe et interne de la création monétaire nationale. Au terme de la deuxième partie de notre recherche, on conclura que le regroupement des deux premières contreparties serait sans doute conceptuellement plus pertinent.

Les crédits recensés dans cette contrepartie englobante sont les crédits consentis par les établissements de crédit ou institutions financières à des agents non financiers dont le pouvoir d’achat est ainsi temporairement augmenté avant d’être diminué dans la phase d'amortissement ou phase de constitution de l'épargne a posteriori. Si le recours au crédit permet de se dispenser, au moins partiellement, de la constitution d’une épargne préalable pour réaliser un achat, il ne fait que différer dans le temps sa formation et n’en dispense nullement. L’approche macroéconomique keynésienne dominante centrée sur les flux réels courants l’a malencontreusement perdu de vue [5] .

Ils forment l’actif des bilans de banque, et la monnaie, c’est-à-dire l’ensemble des actifs monétaires détenus par les agents non financiers qui constituent la masse monétaire, leur passif.

Quid du crédit interbancaire ?

On notera au passage que la convention statistique évacue des contreparties de la « masse monétaire », le crédit interbancaire, qui représente une partie significative du bilan agrégé des banques (20 % du total de l'actif bancaire de la zone euro à la fin du 2e semestre 2017 [6] ) ou aux entreprises d’assurance (absentes des statistiques monétaires), alors que de manière générale le crédit intra-financier a joué un rôle capital dans le développement de la création monétaire ex nihilo et dans la « spéculation financée à crédit » des récentes années. Pourtant, comme l'écrit Turner : « Au niveau agrégé [ici au sens de consolidé [7] ], l’activité intra-financière intense dans le secteur de la gestion des actifs est un jeu à somme nulle, qui n’apporte aucun avantage à la société mais génère des frais qui réduisent le rendement pour le client final [8] . »

II. La dégradation des contreparties

Examinons donc, contrepartie par contrepartie, comment la dégradation du crédit et la dommageable création monétaire à partir de rien a pris corps et gagné du terrain dans l’ensemble des systèmes bancaires, dont les banques centrales sont devenues une partie constitutive de plus en plus déterminante.

La dégradation de la contrepartie extérieure de la création monétaire résulte de l'utilisation des réserves de changes en dollar comme source de crédit sans cause des banques centrales du reste du monde à l'État américain

La plus ancienne source de création monétaire sans contrepartie de création de richesse est la conséquence inattendue de la décision publique internationale historique prise lors de la Conférence internationale de Gênes en 1922 d’acceptation de la livre sterling britannique et du dollar américain, c’est-à-dire de monnaies nationales de premier plan, comme réserves de changes officielles équivalentes aux réserves métalliques dans les bilans des banques publiques d’émission (dorénavant nommées banques centrales). Elles s’ajoutèrent à l’or, monnaie universelle spontanément reconnue et acceptée, devenue la seule réserve « métallique » officiellement admise depuis la démonétisation de l’argent et la fin du bimétallisme or-argent à la fin du XIXe siècle. Démonétisation de l’argent qui n’empêchera nullement, en France du moins, la persistance sémantique et symbolique du mot argent, pour désigner la monnaie, cet équivalent général des biens, du fait de sa prépondérance passée dans la circulation monétaire.

À l’origine : un diagnostic monétaire erroné

Un bref détour historique s’impose pour comprendre comment des monnaies nationales ont pu être acceptées et comptabilisées comme réserves officielles de change dans les bilans des banques centrales et du FMI…

L’accord de Gênes découle d'un diagnostic monétaire erroné au lendemain de la première guerre mondiale, encore sous-jacent aujourd'hui, de pénurie physique supposée de l’or. Au vu de la disparité, à l’issue de la guerre, entre les masses monétaires gonflées par l'inflation de guerre permise par l'instauration dès 1914 du cours forcé des principales monnaies européennes (c’est-à-dire la suspension de la clause de convertibilité métallique des monnaies), les niveaux de prix courants (monétaires) augmentés par cette inflation monétaire, et les stocks d'or évalués à la parité métallique (au niveau des prix) d’avant-guerre, il était impossible de rétablir la convertibilité métallique (ou cours libre) des grandes monnaies européennes à leur niveau historique sans courir un risque majeur de déflation profonde. Leur pouvoir d’achat avait été diminué par une création monétaire sans autre contrepartie que la hausse des prix nominaux des biens préexistants ou produits à un moindre rythme. Les stocks d’or non réévalués des banques d’émission se seraient volatilisés si l’on avait pu y accéder à vil prix en vertu d’une parité métallique irréaliste et considérablement sous-évaluée par rapport au cours de change et au prix du marché.

Une hypothétique pénurie d’or…

Loin de conclure de cet état de fait à la nécessité de réévaluer les stocks d'or, alors seules réserves de change, en dévaluant les monnaies, pour ajuster les parités métalliques aux niveaux des prix courants et des cours de change, le consensus de l'époque, qui avait sacralisé les parités métalliques d’avant-guerre du fait de leur ancienneté quasi biséculaire (pensons aux rentes balzaciennes), conclut à la « pénurie d'or » [9] . Or, cette longue période de stabilité monétaire n'était en réalité qu'une parenthèse exceptionnelle liée à la prévalence temporaire d'un régime monétaire réaliste dit de monnaie marchandise (c'est-à-dire où la valeur nominale de la monnaie reste proche de sa valeur vénale) dans la longue histoire tourmentée des monnaies et de leur manipulation par les Souverains [10] . La même erreur se renouvellera en 1971. La pénurie d'or reste aujourd'hui encore l’argument réflexe à la moindre évocation du rôle régulateur que pourrait jouer l’or face aux déconvenues manifestes du régime de fiat monnaie (ou monnaie à parité arbitraire c’est-à-dire sans parité) qui a de facto remplacé les régimes d’étalon-or de plus en lâches qui se sont succédé au cours du XXe siècle.

Le Gold Exchange Standard de l’Empire britannique

C’est donc ainsi que les constituants monétaires de Gênes mirent en place un étalon monétaire de rechange, le Gold Exchange Standard destiné à « économiser l’or ». La solution était disponible sur étagère dans l’Empire britannique. C'est en effet d'une solution ingénieuse expérimentée par la Couronne britannique au sein de son Empire colonial avec sa principale colonie l’Inde qu'ils s'inspirèrent, en transposant audacieusement cette formule coloniale à l’ensemble du monde « civilisé », jusqu’alors composé de nations soumises aux mêmes règles monétaires, dont « l’ordre monétaire mondial », n’était qu’une résultante [11] , par opposition au système monétaire international centralement conçu qui lui succédera. Cet étalon de (re) change-or dispensait la banque d’émission du pays « périphérique » d’avoir à détenir elle-même de l’or directement : elle devait se contenter de détenir, à la place de l’or, la monnaie du pays « central ». En imposant la livre sterling comme actif de substitution à l’or dans le bilan de la banque d’émission de l'Inde, la Grande Bretagne se dispensait d’exporter du vrai or en Inde et de doter en or sonnant et trébuchant l’Institut d’émission de l’Inde.

Cette innovation monétaire modernisait et aseptisait grandement les modalités anciennes et abruptes de perception du tribut que la colonie devait payer en nature ou en espèces au colon pour le dédommager de ses frais d’occupation et contribuer à ses frais généraux de puissance occupante. En effet, en détenant des livres sterling convertibles en or ou « devises-or », l'Inde disposait de réserves de change virtuelles en or (en vertu de la convertibilité théorique de la roupie en livre sterling au pair métallique) et (re) prêtait à la puissance coloniale (par souscription entre good old chaps d'emprunts britanniques au demeurant frugifères pour le prêteur) ses réserves de change en livres, fruit de son excédent courant. Ce qui revenait en fait à payer un tribut discret, indolore, substantiel et durable à son colon tout en percevant l'intérêt de ce capital. Le renouvellement régulier de ce prêt de livres, représentatif du déficit extérieur britannique équivalait, par sa récurrence, à une dotation budgétaire permanente, discrètement débudgétisée et hors de tout contrôle parlementaire, discrète au point de devenir à la longue inconsciente et indolore… Un emprunt perpétuel. Une telle aubaine financière ne pouvait être promise qu’à un succès croissant.

Après la livre Sterling, le dollar…

Cette recette – dans tous les sens- miracle, d’origine exotique et impériale, qu’il est plus convenable de nommer innovation monétaire internationale, promue par la Société des Nations se propagea comme une traînée de poudre dans l’entre-deux guerres par élargissement successif du cercle des pays dont les banques centrales acceptaient la livre-sterling et le dollar américain comme réserves officielles de change en « devises » dites « or » du fait de leur convertibilité inconditionnelle en or. Et c’est ainsi que l’on combla réellement une pénurie d’or fictive due au refus de dévaluer des monnaies accrochées aux parités métalliques obsolètes d’avant-guerre, et qu’un mauvais diagnostic créa un fâcheux précédent international. La même erreur de jugement conduira cinquante ans plus tard, en 1971-1973, à l'abandon pur et simple de toute forme d'étalon-or et d'étalon tout court, plutôt qu’à une dévaluation substantielle du dollar qui aurait ajusté sa parité métallique à son pouvoir d'achat réel. C’est-à-dire à jeter le bébé avec l'eau du bain… et à lancer l’économie mondiale sur la houle des changes flottants et de la spéculation financière destinée à y remédier.

Le règne de l’étalon dollar

Entretemps, les Accords de Bretton-Woods de juillet 1944, conclus dans l'atmosphère de reconnaissance européenne à l'égard des États-Unis, en train de payer le prix du sang pour sauver le monde libre un mois après le débarquement des forces alliées en Normandie, reconduisirent et approfondirent l’institutionnalisation de cette innovation au profit exclusif du dollar et des États-Unis : sic transit gloria mundi ! L’étalon-dollar devenait dès lors l’article clé de la constitution monétaire occidentale après la seconde guerre mondiale : le système monétaire international tournait désormais autour d’un dollar pivot, seul théoriquement convertible en or à la parité métallique d’un 35e d’once d’or définie au plan interne en 1934 après la forte dévaluation Roosevelt. Les autres monnaies n’étaient définies que par une parité de change exprimée en dollar et leur pair métallique théorique ne pouvait qu’être déduit virtuellement de cette parité officielle de change (ajustable en cas de grave déséquilibre des balances de paiements avec l’accord du FMI créé en même temps). De même leur convertibilité en or ne pouvait être qu’indirecte et elle était théoriquement réservée aux banques centrales des pays signataires des Accords de Bretton-Woods. La prohibition de l’accès des citoyens à l’or monétaire, déposé dans les instituts d’émission par leurs parents moyennant promesse de conversion des billets au pair métallique, décrétée en 1914 en Europe et en 1933 aux États-Unis était définitivement officialisée.

De 1944 à 1971, la stabilité monétaire mondiale ne reposait donc plus que sur un pilier : l’engagement des États-Unis de tenir la valeur de la monnaie à un niveau prédéfini par la garantie de remboursement des « balances-dollars » à ce taux. En imposant de manière irrévocable le cours forcé de leur monnaie à l’égard de leurs résidents, le concert des États privait définitivement les agents non financiers du contrôle ultime de la création monétaire par la mise en jeu de la clause de convertibilité. Mais les monnaies nationales gardaient une apparence de monnaie marchandise. Leur parité fixe vis-à-vis d’une monnaie théoriquement convertible en or les préservait d’un régime de fiat monnaie ou monnaie décrétée, sans valeur intrinsèque [12] , dans lequel elles ont basculé depuis. Le rôle financièrement stabilisateur de cet ersatz d'étalon-or était cependant suffisant pour justifier cette observation de Turner : « Les crises financières se produisent depuis que les sociétés sont assez complexes pour qu'y existent de l'argent et des dettes. Mais elles se multiplient depuis trente ou quarante ans ; elles étaient nettement moins fréquentes au cours des trois précédentes décennies, de 1945 à 1975. Le livre de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, Cette fois, c’est différent : huit siècles de folie financière, analyse 153 crises bancaires intervenues entre 1980 et 2010, contre seulement 2 entre 1945 et 1970, et 9 entre 1970 et 1980 [13] . »

La source d’un désordre monétaire mondial

L’imprévu, ou l’impensé, de cette innovation fut que le (re)placement des réserves en devises dans le pays d’origine allait immanquablement aboutir, au plan mondial, à une duplication de la création monétaire au profit des États-Unis sans création équivalente de richesses par ceux-ci…

Ce qui se voulait être une simple hybridation de l’étalon-or palliative d’une insuffisance supposée d’or, allait en fait devenir le point de départ d'un désordre monétaire mondial source de déséquilibre macroéconomique permanent, par l’introduction dans le système bancaire international du ver d'un crédit sans cause récurrent et d'une création monétaire ex nihilo en constante expansion. Un mécanisme difficile à comprendre sans l’étonnante généalogie qui précède.

L’accumulation de ces réserves de change en dollar au lendemain de la seconde guerre mondiale allait en effet être à la base d’une double création monétaire (et de liquidité bancaire) : l’une normale dans le pays dont la balance des paiements (de base) était excédentaire (i.e. dont l'exportation de richesses – biens, services ou actifs financiers - dépasse en valeur l'importation de richesses, ce qui se traduit par une entrée nette de devises) et qui est donc la contrepartie d’une création de richesse à due concurrence ; l’autre anormale, dans le pays pivot dont la balance des paiements était déficitaire, par récupération des devises perdues, c’est-à-dire récupération immédiate du pouvoir d'achat transféré par le pays déficitaire pour solder son déficit de balance des paiements par achat d’actifs financiers, ayant pour effet de reconduire le déficit et de paralyser le processus de rééquilibrage des comptes externes en principe induit par le transfert de réserves du pays déficitaire vers le pays excédentaire.

L’augmentation de la masse monétaire et de la liquidité bancaire (ou base monétaire) dans le pays excédentaire est en effet normale. Sa contrepartie théorique est une diminution équivalente de monnaie et de liquidité bancaire dans le pays déficitaire, laquelle enclenche, par divers canaux de transmission, le rééquilibrage des balances de paiements.

Un jeu perdant-perdant

Mais l’adoption d’un dollar-or, on vient de le voir, entrave le mécanisme normal de rééquilibrage des balances internationales des paiements (voir encadré ci-dessous), sans que cet effet ait été consciemment anticipé, ni clairement analysé après-coup, par les décideurs de cette innovation monétaire publique, puisqu’elle aboutit à une création monétaire (et un rechargement de liquidité bancaire) anormale, c’est-à-dire sans contrepartie de création de richesse, dans le pays déficitaire, lui évitant par-là les douleurs de l’ajustement induit par la perte de pouvoir d’achat interne.

En effet, grâce à l’augmentation de ces devises-or, ses balances-dollar, la banque centrale du pays créancier a la possibilité de (re)placer ses réserves de changes auprès du pays émetteur de cette monnaie, c’est-à-dire de renflouer immédiatement le pays déficitaire. Elle y a même intérêt puisque ce prêt (qui se réalise par achat ou souscription d’obligations –bonds- américaines) est rémunéré, alors que son stock d’or reste stérile. D’où le consensus initial autour de cette mithridatisation de la création monétaire extérieure. L’étalon de change-or est plus rentable pour les banques centrales des pays excédentaires que l’étalon-or. Le changement est donc « gagnant-gagnant » à première vue. Ce n’est que peu à peu que la double dépendance se révèle potentiellement être un jeu « perdant-perdant » avec dommage collatéral, comme l’actuel bras de fer sino-américain l’illustre.

Cette noria qui réalimente régulièrement la masse monétaire et la liquidité bancaire américaines recharge à chaque fois la capacité de dépense de l’État américain. Elle autorise donc une dépense intérieure brute (DIB) américaine durablement supérieure à son produit intérieur brut (PIB) [14] . Ce dommage collatéral en vient à dépasser, du point de vue de l'intérêt général mondial malheureusement muet, le bénéfice collatéral de l’innovation : le « crédit » permanent au pays déficitaire par des créanciers intéressés paralyse l’effet correcteur qu’une diminution du pouvoir d’achat global interne d’une nation (par pertes de devises) exerce sur le déficit qui la cause, en ramenant la DIB au niveau du PIB) et rend virtuelles leurs réserves de change. Le déficit externe du pays-pivot se creuse. Un tel régime monétaire fauteur de déséquilibres durables est donc insoutenable. C’est pourquoi la faillite du régime palliatif de Bretton-Woods (saison 2 de la Constitution monétaire gênoise) était inscrite dans ses gènes. Elle fait écho à la faillite de la saison 1 de ce régime dans les années 1930, noyée dans les affres de la seconde guerre mondiale.

L’étalon de change-or, et le crédit sans cause aux États-Unis avaient déjà joué un rôle négatif déterminant dans les années 1920 en amplifiant le cycle de hausse des valeurs boursières de Wall Street. En élargissant les possibilités du crédit spéculatif dénoncé par Keynes, ils ont contribué à l’ampleur du krach boursier d’octobre 1929 et à la crise bancaire mondiale des années 1930.

Le même phénomène a abouti dans les années 1970, du fait du risque que la baisse des réserves de changes en dollars à l’étranger faisait peser sur le stock d’or américain, à la fermeture du guichet de l’or (au passage plus un signe de passion pour l’or qu’une marque de mépris). Alors qu’elle signifiait le manquement unilatéral à l’engagement contracté lors des Accords de Bretton-Woods, c’est-à-dire en clair le défaut américain vis-à-vis de leur dette à court terme, on se contenta de parler par euphémisme de suspension de la clause de convertibilité-or du dollar, la clé de voûte du système monétaire d’après-guerre. Cette fermeture inaugurait l’institutionnalisation de ce que l’on appela le « non système » monétaire international. Désordre institué par le flottement du dollar dès 1973, suivi de son glissement sur le marché des changes (cause de l’envolée du prix du pétrole la même année suivie de la hausse des autres matières premières) et d’une volatilité des changes et des taux d’intérêt induisant une croissance exponentielle des marchés à terme d’instruments financiers, destinée à couvrir ces nouveaux risques tout en les amplifiant par leur effet de levier, et une permissivité monétaire interne généralisée, que symbolisa l’abandon, ou la relégation, des normes de progression de la masse monétaire, des agrégats de monnaie et de crédit.

L’absence de sanction perceptible à l’excès de création monétaire ouvrit grand la porte de l'inflation aux États-Unis. La pérennisation du replacement des réserves en dollars malgré le défaut américain contribua d’abord à la croissance à deux chiffres pendant plus d’une décennie du marché de l'euro-dollar et des euro-crédits ; puis à la croissance incontrôlée de la masse monétaire américaine qui poussa le Conseil des Gouverneurs Système Fédéral de Réserve à suspendre la publication de l'agrégat monétaire M3 en mars 2006. La transmission aux prix des produits industriels et de biens de consommation de cette inflation monétaire fut longtemps contenue par « la Grande Modération » des prix induite par le poids croissant, dans les importations des pays avancés, des biens produits à bas coût dans les pays émergents, dont la Chine était le fer de lance. Mais on la retrouvera plus tard, dans les bulles d’actifs boursiers, dont la bulle internet, suivie par celle de l'immobilier et celle des actifs financiers dérivés, tous actifs situés hors du radar de l’indice des prix à la consommation ; enfin, last but not least, on la retrouve concentrée dans l'énorme bulle obligataire de dettes publiques insoutenables à laquelle font aujourd’hui face la plupart des pays, les États-Unis au premier chef.

Un crédit sans cause et sans échéance au profit des États-Unis parfaitement mesurable…

Le « privilège exorbitant » du dollar [15] , selon l'expression très gaullienne de Giscard d'Estaing ministre des finances, permet aux réserves de change en dollars de continuer à jouer le rôle d’un compte courant débiteur, ouvert par les banques centrales du monde entier au profit des États-Unis depuis 1944, sans cause réelle, mais aussi sans échéance, déplafonné et plus ou moins rémunéré selon le degré d'administration de la courbe des taux par le Federal Reserve System. Ce crédit sans cause équivaut à un droit de tirage discrétionnaire indéfini des États-Unis sur les richesses créées par le reste du monde, lequel n’est remis en cause aujourd’hui qu’au travers d’une stratégie silencieuse et de longue haleine de dédollarisation des banques centrales des puissances émergentes, acheteuses nettes d’or [16] .

Ils peuvent ainsi, à l’aide d’un crédit providentiellement non remboursable par un débiteur public de plus en plus insolvable, maintenir à due concurrence une dépense publique non financée par des recettes fiscales (ultimement issues quant à elles d’une création de richesse) et entretenir, comme il a été dit, une dépense intérieure brute durablement supérieure au PIB. Bref, grâce aux réserves de change en dollar, les États-Unis vivent à crédit sur le dos du « reste du monde ». Et, dans la mesure où le remboursement de cette dette, qui n’est pas reconnue et clairement identifiée comme telle [17] , n’est pas même envisagé, ils peuvent se dispenser de constituer l'épargne a posteriori nécessaire au remboursement de tout crédit et entretenir le plus bas taux d'épargne nationale au monde. Ce financement externe permanent de leur dépense intérieure ne les empêche pas de menacer l’Union Européenne de diminuer leur contribution à la défense européenne, une des rares justifications possibles de cet abus de position dominante.

Le crédit sans cause et la création monétaire ex nihilo au profit des États-Unis découlant de l’acceptation du dollar comme monnaie de réserve internationale sont facilement mesurables. Il n'existe pas de collecte statistique du « crédit international des banques centrales aux États-Unis », car cela reviendrait à une reconnaissance conceptuelle embarrassante de la conséquence attachée au privilège américain d'émettre une monnaie de réserve internationale, mais nous disposons d’un équivalent assez strict, qui permet de mesurer l’ampleur de ce crédit déguisé. Les réserves de change en dollar, dûment mesurées, fournissent en effet une très bonne approximation [18] du crédit aveugle consenti par les banques centrales du reste du monde au pays émetteur de la principale monnaie de réserve, autrement dit du montant total de création monétaire ex nihilo due à cette dégradation de la contrepartie extérieure de la création monétaire, ou, plus exactement, à la dégradation de la qualité de la monnaie mondialement créée par le mécanisme de duplication monétaire qu’entraîne le retour à l’envoyeur des réserves de change accumulées à l’étranger.

Pour mesurer ce pur écart inflationniste, il suffit d'additionner les réserves de change en dollars US détenus par les banques centrales du « reste du monde ». Le stock de monnaie créée au profit des États-Unis sans contrepartie de création de richesse par ceux-ci est en effet à peu près égal au montant cumulé des réserves de change en dollars. Il est passé de 600 milliards de dollars US à fin 1995 à 5 709 milliards de dollars à la fin 2016 selon Bloomberg (voir Graphique). Le flux annuel de création monétaire ex nihilo est aussi facilement calculable : il est à peu près égal à l'accroissement annuel des réserves de change en dollar).

 

1 Lord Adair Turner, Reprendre le contrôle de la dette, Editions de l’Atelier, 2017 (édition originale 2015), un livre qui est une remarquable analyse de l’ensemble des dérives du système financier par un insider, l’auteur ayant été dirigeant européen d’une filiale de banque américaine, puis président de la Financial Services Authority (FSA) britannique de 2008 à 2013. Il y rappelle en particulier la dénonciation par Keynes, dans son Traité de la monnaie de 1930, de la « spéculation financée à crédit », c’est-à-dire des « transactions financières portant sur des actifs déjà existants » sans « relation définie avec le taux de la production courante » (pp. 163-165).
2 Voir nos précédents articles sur ce même sujet, « Création monétaire ex nihilo ? », Revue Banque n° 795, avril 2016, et « La création monétaire ex nihilo : du crédit causé au crédit causal », Revue Banque n° 808, mai 2017.
3 Comme le rappelle Jézabel Couppey-Soubeyran dans son caustique Blablabanque – Le discours de l’inaction, Michalon, 2016, pp. 210-212.
4 Source : bulletin mensuel de la BCE, août 2017 ; MFI balance sheets Online, 2.21, p. 9.
5 Telle est la grande leçon d’André Babeau dans Epargne et crédit de mystérieuses relations PUF 2016. Voir en particulier son introduction Le surprenant « oubli » des économistes pendant plus de deux siècles. Cette leçon pourrait figurer dans les premiers chapitres de tout manuel d’économie étant donné son importance. Elle est en effet la vérité élémentaire oubliée par de nombreux économistes, en particulier le plus influent d’entre eux, Keynes, suivi en cela par la plupart des macro-économistes contemporains, dont Joseph Stiglitz, pour ne citer que le plus prestigieux d’entre eux. Le surendettement public généralisé est le grand dommage collatéral de cet oubli théorique quasi-universel.
6 Idem, 2.1.1, p 8.
7 Ajouté par nous.
8 Reprendre le contrôle de la dette, Editions de l’Atelier, 2017 (édition originale 2015), p. 88. Voir également, « A la recherche du rendement, un jeu à somme nulle mais qui coûte cher », pp. 150-152.
9 Il fallut attendre 1928 en France pour que Poincaré dévalue (allège) le « franc Germinal » de 80 % de son poids d’or en multipliant par 5 la valeur du stock d'or détenu par la Banque de France, 1931 pour que la Grande Bretagne abandonne la parité métallique d'avant-guerre de la Livre Sterling rétablie officiellement rétablie par Churchill en 1925, et 1933 pour que le Président Roosevelt dévalue de 70 % le dollar-or d’après-guerre, en faisant passer sa parité métallique d’un 20e à un 35e d’once d’or, non sans avoir préalablement confisqué l'or de ses concitoyens pour capter la totalité du bénéfice de l'opération au moyen de l'Ordre exécutif 6102 du 5 avril 1933.
10 Voir à ce sujet Nicole Oresme, Traité des monnaies, publié en 1355 (Cujas, 1989).
11 La consultation d’un « Petit Larousse Illustré » de l'entre-deux-guerres au mot « monnaie » fournissait à l’homme de la rue « un tableau monétaire mondial » parfaitement clair et transparent, dont on peinerait aujourd’hui à trouver l’équivalent dans les publications spécialisées, telle que celles du FMI.
12 Ferdinando Galiani est le premier à parler de « valeur intrinsèque » de la monnaie dans son Traité de la Monnaie de 1753 (Economica, 2005). La distinction devenue courante entre les deux guerres entre « monnaie marchandise » (commodity money), cette sorte de monnaie qui est aussi marchandise et dispose d’une valeur vénale propre (fallback value) proche de la valeur faciale, et « monnaie décrétée » (fiat money) qu’on pourrait également appeler « monnaie d’Etat », qui tire sa valeur et son acceptabilité de la loi (d’où son rattachement à la tradition dite « chartaliste » ou « étatiste » de la monnaie), mal traduite en français contemporain par le terme de « monnaie fiduciaire », a d’abord été faite par Ludwig Von Mises dans sa Théorie de la monnaie et du crédit, publiée en Autriche en allemand en 1912, et en anglais en 1934. On doit l’oubli de cette distinction fondamentale au basculement successif, au cours du XXe siècle de toutes les grandes monnaies dans un statut de fiat money devenu ainsi une sorte d’horizon monétaire indépassable.
13 Op. cit., p. 133.
14 La dépense intérieure brute (DIB) = C (consommation) + I (Investissement ou FBCF) + G (dépenses gouvernementales) + (M (Importations) – X (Exportations)) dépasse et s’éloigne du PIB du fait du financement à crédit permanent déplafonné de l'excédent des importations sur les exportations (M>X).
15 « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème » : John Connally, secrétaire adjoint au Trésor américain en 1971, a cyniquement résumé le piège qui se refermait sur les vassaux des États-Unis par le défaut du suzerain.
16 D’après le World Gold Council, l’achat net d’or par les banques centrales s’élève à 651,5 tonnes d’or en 2018, 2e plus haut historique selon le rapport trimestriel du 31 janvier 2019.
17 La non-identification prolongée de ce biais colonial dans la constitution du monde libre et de ses effets pervers par les économistes européens, y compris alternatifs ou « atterrés », ne manque pas de surprendre ; à l'exception notable et ancienne du belge Robert Triffin au célèbre « dilemme » (on ne peut avoir à la fois une balance des paiements en équilibre et une monnaie nationale qui sert de réserve de change à l’étranger) ou du Français Jacques Rueff et, à sa suite, très ponctuellement, de Michel Aglietta et Patrick Artus. Ce sont paradoxalement des économistes d'Amérique du Nord tel que le Prix Nobel Robert Mundell (Canadien, professeur à la Columbia University) ou l'américain James K. Galbraith (in L'État prédateur, Seuil, 2009), qui sont parfaitement conscients du lien entre le privilège monétaire américain et le « twin deficit » ( voir en particulier le chapitre 5 de l’ouvrage cité « Le Rêve impossible de l'équilibre budgétaire (américain) », pp. 92-93 : « Ces déficits – budgétaire et commercial – étaient moins le symptôme d'un déclin américain qu'un tribut payé aux Etats-Unis en raison de leur position dominante au sommet de l'ordre financier mondial. » De même, pour Joseph Stiglitz, « le système de changes flexibles en vigueur entre les grandes devises, où le dollar a gardé un rôle dominant comme actif de réserve et moyen de règlement international, s’est révélé instable, incompatible avec le plein-emploi mondial et injuste » (in « Pour une vraie réforme du système monétaire et financier mondial », rapport de la Commission d’experts à la demande du président de l’Assemblée Générale de l’ONU en 2008, dit rapport Stiglitz, publié en 2010 par Les liens qui libèrent, p. 240).
18 Une approximation plutôt minimisatrice dans la mesure où elle ne prend pas en compte l’effet du desserrement permanent de la liquidité bancaire américaine sur l’offre de crédit privé par le système bancaire américain, c’est-à-dire sur la production récurrente de crédits et l'incitation à la création monétaire ex nihilo à partir de crédits à l'économie insuffisamment causés (à suivre…).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº832
Notes :
11 La consultation d’un « Petit Larousse Illustré » de l'entre-deux-guerres au mot « monnaie » fournissait à l’homme de la rue « un tableau monétaire mondial » parfaitement clair et transparent, dont on peinerait aujourd’hui à trouver l’équivalent dans les publications spécialisées, telle que celles du FMI.
12 Ferdinando Galiani est le premier à parler de « valeur intrinsèque » de la monnaie dans son Traité de la Monnaie de 1753 (Economica, 2005). La distinction devenue courante entre les deux guerres entre « monnaie marchandise » (commodity money), cette sorte de monnaie qui est aussi marchandise et dispose d’une valeur vénale propre (fallback value) proche de la valeur faciale, et « monnaie décrétée » (fiat money) qu’on pourrait également appeler « monnaie d’Etat », qui tire sa valeur et son acceptabilité de la loi (d’où son rattachement à la tradition dite « chartaliste » ou « étatiste » de la monnaie), mal traduite en français contemporain par le terme de « monnaie fiduciaire », a d’abord été faite par Ludwig Von Mises dans sa Théorie de la monnaie et du crédit, publiée en Autriche en allemand en 1912, et en anglais en 1934. On doit l’oubli de cette distinction fondamentale au basculement successif, au cours du XXe siècle de toutes les grandes monnaies dans un statut de fiat money devenu ainsi une sorte d’horizon monétaire indépassable.
13 Op. cit., p. 133.
14 La dépense intérieure brute (DIB) = C (consommation) + I (Investissement ou FBCF) + G (dépenses gouvernementales) + (M (Importations) – X (Exportations)) dépasse et s’éloigne du PIB du fait du financement à crédit permanent déplafonné de l'excédent des importations sur les exportations (M>X).
15 « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème » : John Connally, secrétaire adjoint au Trésor américain en 1971, a cyniquement résumé le piège qui se refermait sur les vassaux des États-Unis par le défaut du suzerain.
16 D’après le World Gold Council, l’achat net d’or par les banques centrales s’élève à 651,5 tonnes d’or en 2018, 2e plus haut historique selon le rapport trimestriel du 31 janvier 2019.
17 La non-identification prolongée de ce biais colonial dans la constitution du monde libre et de ses effets pervers par les économistes européens, y compris alternatifs ou « atterrés », ne manque pas de surprendre ; à l'exception notable et ancienne du belge Robert Triffin au célèbre « dilemme » (on ne peut avoir à la fois une balance des paiements en équilibre et une monnaie nationale qui sert de réserve de change à l’étranger) ou du Français Jacques Rueff et, à sa suite, très ponctuellement, de Michel Aglietta et Patrick Artus. Ce sont paradoxalement des économistes d'Amérique du Nord tel que le Prix Nobel Robert Mundell (Canadien, professeur à la Columbia University) ou l'américain James K. Galbraith (in L'État prédateur, Seuil, 2009), qui sont parfaitement conscients du lien entre le privilège monétaire américain et le « twin deficit » ( voir en particulier le chapitre 5 de l’ouvrage cité « Le Rêve impossible de l'équilibre budgétaire (américain) », pp. 92-93 : « Ces déficits – budgétaire et commercial – étaient moins le symptôme d'un déclin américain qu'un tribut payé aux Etats-Unis en raison de leur position dominante au sommet de l'ordre financier mondial. » De même, pour Joseph Stiglitz, « le système de changes flexibles en vigueur entre les grandes devises, où le dollar a gardé un rôle dominant comme actif de réserve et moyen de règlement international, s’est révélé instable, incompatible avec le plein-emploi mondial et injuste » (in « Pour une vraie réforme du système monétaire et financier mondial », rapport de la Commission d’experts à la demande du président de l’Assemblée Générale de l’ONU en 2008, dit rapport Stiglitz, publié en 2010 par Les liens qui libèrent, p. 240).
18 Une approximation plutôt minimisatrice dans la mesure où elle ne prend pas en compte l’effet du desserrement permanent de la liquidité bancaire américaine sur l’offre de crédit privé par le système bancaire américain, c’est-à-dire sur la production récurrente de crédits et l'incitation à la création monétaire ex nihilo à partir de crédits à l'économie insuffisamment causés (à suivre…).
1 Lord Adair Turner, Reprendre le contrôle de la dette, Editions de l’Atelier, 2017 (édition originale 2015), un livre qui est une remarquable analyse de l’ensemble des dérives du système financier par un insider, l’auteur ayant été dirigeant européen d’une filiale de banque américaine, puis président de la Financial Services Authority (FSA) britannique de 2008 à 2013. Il y rappelle en particulier la dénonciation par Keynes, dans son Traité de la monnaie de 1930, de la « spéculation financée à crédit », c’est-à-dire des « transactions financières portant sur des actifs déjà existants » sans « relation définie avec le taux de la production courante » (pp. 163-165).
2 Voir nos précédents articles sur ce même sujet, « Création monétaire ex nihilo ? », Revue Banque n° 795, avril 2016, et « La création monétaire ex nihilo : du crédit causé au crédit causal », Revue Banque n° 808, mai 2017.
3 Comme le rappelle Jézabel Couppey-Soubeyran dans son caustique Blablabanque – Le discours de l’inaction, Michalon, 2016, pp. 210-212.
4 Source : bulletin mensuel de la BCE, août 2017 ; MFI balance sheets Online, 2.21, p. 9.
5 Telle est la grande leçon d’André Babeau dans Epargne et crédit de mystérieuses relations PUF 2016. Voir en particulier son introduction Le surprenant « oubli » des économistes pendant plus de deux siècles. Cette leçon pourrait figurer dans les premiers chapitres de tout manuel d’économie étant donné son importance. Elle est en effet la vérité élémentaire oubliée par de nombreux économistes, en particulier le plus influent d’entre eux, Keynes, suivi en cela par la plupart des macro-économistes contemporains, dont Joseph Stiglitz, pour ne citer que le plus prestigieux d’entre eux. Le surendettement public généralisé est le grand dommage collatéral de cet oubli théorique quasi-universel.
6 Idem, 2.1.1, p 8.
7 Ajouté par nous.
8 Reprendre le contrôle de la dette, Editions de l’Atelier, 2017 (édition originale 2015), p. 88. Voir également, « A la recherche du rendement, un jeu à somme nulle mais qui coûte cher », pp. 150-152.
9 Il fallut attendre 1928 en France pour que Poincaré dévalue (allège) le « franc Germinal » de 80 % de son poids d’or en multipliant par 5 la valeur du stock d'or détenu par la Banque de France, 1931 pour que la Grande Bretagne abandonne la parité métallique d'avant-guerre de la Livre Sterling rétablie officiellement rétablie par Churchill en 1925, et 1933 pour que le Président Roosevelt dévalue de 70 % le dollar-or d’après-guerre, en faisant passer sa parité métallique d’un 20e à un 35e d’once d’or, non sans avoir préalablement confisqué l'or de ses concitoyens pour capter la totalité du bénéfice de l'opération au moyen de l'Ordre exécutif 6102 du 5 avril 1933.
10 Voir à ce sujet Nicole Oresme, Traité des monnaies, publié en 1355 (Cujas, 1989).