Le modèle épidémiologique SIR étendu à l’économie et à la finance
Traditionnellement, la dynamique de contagion d’une épidémie peut être estimée avec des modèles compartimentaux dont le modèle de base est connu sous l’acronyme SIR (S désigne les individus sains, I ceux qui sont infectés, et R les personnes rétablies), développé pour la première fois en 1927. Et de nombreux chercheurs en économie et finance ont repris ces modèles épidémiologiques pour y incorporer des paramètres de leurs disciplines. C’est avec cette approche que Christian Gollier, directeur général de Toulouse School of Economics (TSE), a présenté les résultats de ses travaux (voir page 8 dans lesquels, il a notamment estimé le nombre de morts à 470 000 et une chute du PIB de 34 % en France sans campagne de vaccination. De son côté, Yang Lu, chercheur à Concordia Universiy à Montréal, a travaillé, avec Christian Gourieroux, professeur d’économie et chercheur à l’Université de Toronto, TSE et au Crest, sur la modélisation SIR en y ajoutant une extension stochastique, prenant en compte des incertitudes : « Le modèle SIR est facile et assez simple pour mesurer le taux de transmission du virus R0 et le taux d’immunité collective. Mais, ce modèle a une approche déterministe avec un R0 fixe, alors qu’il évolue quotidiennement en pratique », a expliqué Yang Lu, tout en ajoutant que : « Pour calculer l’évolution journalière du taux de transmission R0, qui peut être stochastique, le modèle de base SIR n’est pas assez flexible. Nous avons donc étendu le modèle SIR à une approche stochastique, qui permet d’inclure des incertitudes et d’expliquer ainsi la grande variabilité du taux de transmission R0 ». D’autres chercheurs se sont également intéressés à la modélisation SIR avec une approche stochastique pour comparer les politiques de prévention de la mortalité de la Covid-19 aux États-Unis entre mars et novembre 2020, période durant laquelle le pays a subi deux vagues du virus. Dans leurs travaux, Jean-Paul Renne (University of Lausanne), Guillaume Roussellet (McGill University) et Gustavo Schwenkler (Santa Clara University) ont étudié les impacts des différentes politiques de restriction (port du masque obligatoire, confinement, interdiction de déplacement dans d’autres états) ou de l’absence de mesure dans chaque État et au niveau fédéral. Et leurs résultats sont éloquents : « Nous constatons que plus des deux tiers des décès dus à la Covid-19, entre mars et fin novembre, aux États-Unis auraient pu être évités si le gouvernement fédéral avait appliqué des politiques strictes sur tout le territoire au moment où les premiers États ont commencé à adopter des mesures », a affirmé Guillaume Rousselet durant sa présentation au Risk Forum. Plus marquant encore, sans aucune politique restrictive, le pays aurait connu un million de morts sur la même période ! Selon cette même étude, le confinement strict est très efficace pour réduire fortement la mortalité, mais il est très coûteux sur le plan économique. Enfin, l’obligation du port du maque dans tout le pays aurait permis d’éviter 90 000 morts, tandis que les effets des interdictions de déplacement entre les États seraient faibles sauf si elles étaient adoptées très tôt.
Le bouclier des pouvoirs publics a limité les dégâts auprès des ménages
Outre la contagion et la mortalité, les chercheurs en économie et en finance ont bien entendu travaillé sur leur discipline pour analyser les impacts de la crise et l’efficacité sur les plans socio-économiques des mesures politiques instaurées. Si en Europe, en particulier en France, les pouvoirs publics ont joué le rôle d’amortisseur pour éviter notamment les dépôts de bilan et une forte accélération du chômage, qu’en est-il outre-Atlantique, en particulier sur les prêts hypothécaires ? Trois chercheurs de Columbia University, Agostino Capponi, Ruizhe Jia et David Aaron Rios, ont étudié le moratoire sur les saisies immobilières et ses effets sur les besoins de refinancement des ménages. Ce moratoire a été mis en place l’an dernier et prolongé jusqu’à juin 2021 pour protéger les ménages en difficulté, alors que les saisies et expulsions peuvent avoir des conséquences importantes sur l’économie, comme l’a montré la crise financière de 2007-2008. De fait, à cette époque, la forte hausse des défauts de paiements sur des prêts hypothécaires ont précipité la baisse du marché immobilier, qui a provoqué ensuite une contagion à l’ensemble du secteur financier mondial. Certes, la situation actuelle n’a rien de similaire, mais un krach du marché immobilier américain serait une catastrophe pour de nombreux ménages avec des conséquences négatives sur l’économie réelle. « En empêchant les saisies, le moratoire a permis de stabiliser les prix des logements, ce qui, par effet collatéral, a diminué le coût de refinancement des ménages et a ainsi assoupli leurs contraintes d'éligibilité au refinancement », a souligné Ruizhe Jia. Résultats ? En l’absence de moratoire, les saisies auraient pu être supérieures à 900 000 et les prix de l’immobilier auraient pu baisser de 9 %. « En temps de crise, le refinancement hypothécaire est un canal crucial pour les ménages, afin qu’ils puissent bénéficier de la politique monétaire accommodante de la banque centrale, qui applique de faibles taux d’intérêt », a affirmé Ruizhe Jia. Dans de telles conditions, l’instauration précoce du moratoire sur les saisies a constitué une mesure de protection efficace pour les ménages, qui n’ont pas forcément eu besoin de puiser dans leur épargne ou dans leurs placements financiers pour refinancer leurs prêts hypothécaires. Surtout que les saisies immobilières peuvent engendrer une baisse de la consommation et une hausse de la délinquance.
La crise de la Covid-19 bouscule le secteur financier
Si les ménages ont relativement pu être préservés sur le plan économique, les marchés financiers ont connu des fortunes diverses avec un krach boursier sévère au début de la pandémie avant de se reprendre et de terminer l’année en trombe, grâce à la flambée des valeurs technologiques, en particulier aux États-Unis. Du côté de l’Europe, en février et mars 2020, les Bourses ont chuté de 13 % globalement, en raison des mauvaises nouvelles liées à la pandémie et des restrictions mises en place comme la fermeture des frontières et le confinement des populations. Face à cette situation, des chercheurs italiens, dont Michele Costola de l’Université de Venise, ont analysé la connexion du réseau financier en Europe parallèlement à la propagation de la pandémie sur le continent. Il faut dire que depuis la crise financière de 2007-2008, la littérature académique sur la connexion des réseaux financiers et les risques de contagion s’est considérablement développée. Sans trop rentrer dans des détails techniques, à partir d’un modèle du réseau financier européen qui contient plusieurs couches de relation, les chercheurs ont mesuré différents degrés de connexion provenant des interactions entre les rendements et la volatilité. Ils ont, ensuite, modélisé la dynamique du réseau financier européen à partir de données issues d’Allemagne, de France et d’Italie et y ont mesuré l’impact de la Covid-19. « Les résultats montrent des preuves de l’influence du virus sur la connexion du réseau financier européen au niveau sectoriel et des entreprises, par exemple entre l’industrie, la santé et l’immobilier », a souligné Michele Costola. Et de poursuivre : « La modélisation de la connexion du réseau financier est un outil utile pour les pouvoirs publics afin de monitorer le système financier ». Hormis les marchés boursiers, la pandémie a également bousculé le secteur des assureurs, qui ont, par exemple, enregistré un afflux de demandes d’indemnisation sur les pertes d’exploitation causées par les fermetures obligatoires des commerces jugés non essentiels en France. « Les assureurs n’étaient pas préparés à la crise de la Covid-19 et à l’arrêt de l’activité économique pour deux raisons : les pertes subies par les assurés sont indirectes et non liées à un dommage physique assurable (incendie, vol, inondation…) ; le degré élevé de corrélation dans la pandémie ne permet pas la mutualisation, car la loi des grands nombres ne peut pas s’appliquer », a observé Pierre Picard, chercheur au Crest et à l’Ecole polytechnique, qui a aussi pointé l’importance de la pandémie dans la hausse du risque systémique pour le secteur, car « de nombreuses PME ont été touchées, la mutualisation des risques ne fonctionne pas correctement et les effets macroéconomiques ont été très importants ». Alors que les risques extrêmes, comme une pandémie, sont difficilement assurables, le chercheur propose que les acteurs couvrent ce type de risque en utilisant les mécanismes de capitalisation, similaires aux assurances en unités de comptes. En clair, les assureurs proposent aux PME des contrats de capitalisation investis sur les marchés boursiers et « basés sur des portefeuilles d'options long-short et/ou call-put, ce qui permettrait aux entreprises d'être en bien meilleure position si une nouvelle pandémie devait se présenter à l'avenir. Ce mécanisme devrait conduire les assureurs à fonder leur stratégie de souscription pour le compte de leurs entreprises clientes sur une analyse précise et constamment actualisée de la réaction des marchés boursiers à une nouvelle pandémie », a affirmé Pierre Picard. À l’heure où de nouvelles restrictions sont prises en Europe en raison de la persistance de la pandémie, les recommandations de la recherche académique pourraient s’avérer utiles aux décideurs.