Ces dernières années, les traders n’ont pas fait seulement parler d’eux en raison de leurs bonus enviables, mais aussi par les conséquences désastreuses des actions frauduleuses réalisées par certains d’entre eux, comme Nick Leeson ou Jérôme Kerviel. Dans ces deux cas emblématiques, on peut considérer que, par leur manquement aux procédures en cours dans leur établissement, c’est bien la réalisation d’un risque de type opérationnel qui est à l’origine des pertes colossales essuyées par leurs employeurs respectifs.
Ces faits spectaculaires illustrent la catégorie des «
Un métier par nature difficile à contrôler
Dans le cas des activités de trading, la maîtrise du risque paraît d’autant plus malaisée que les cas les plus graves sont souvent le fait de personnalités indélicates qui rusent adroitement avec les procédures de contrôle. Toutes ces raisons font que l’application naïve des schémas usuels de contrôle interne et d’audit à cette activité particulière des banques risque de produire une protection faible et inadéquate face au risque opérationnel encouru.
L’arsenal de procédures mis en place ces dernières années au sein des banques aboutit à un émiettement de la fonction de contrôle et à une saturation des décideurs par des données de toutes sortes qui les privent de toute vision synthétique du risque. Or, déceler des événements rares nécessite de pouvoir croiser des vues différentes de l’activité opérationnelle, pour dégager une vue maillée du risque global, à l’opposé de la vision parcellaire et non significative du risque global de l’activité produite par les empilements actuels.
Par ailleurs, la mise en place progressive de systèmes globaux de risk management, si elle n’est pas réalisée de manière adéquate, est susceptible de générer une uniformité et une rigidité des activités de contrôle qui ôtera toute efficacité réelle à la prévention du risque opérationnel généré par les activités de gestion d’actifs, notamment les plus sophistiquées et les plus innovantes. D’une part, le niveau de risque varie très fortement selon les actifs qui sont en portefeuille, mais aussi selon les circonstances, quel que soit l’objet du trade. Les paramètres à contrôler en priorité (qui seront les seuls que l’on pourra traiter, étant donné la complexité des activités de marché) varieront ainsi selon les circonstances et seule la détention d’une expertise humaine bâtie sur l’expérience permettra au contrôleur d’allouer correctement sa ressource d’attention à ce qui constitue, à un moment donné, les facteurs de risque adéquats. D’autre part, pour être efficace face aux individus rusés que savent parfois être les traders indélicats, un contrôle doit, entre autres caractéristiques, s’avérer le plus opaque et le plus imprévisible possible, faute de quoi les points de contrôle rigides finiront par être identifiés et aisément contournés, à la manière de ces digicodes aux entrées d’immeuble que des gens non habilités finissent par connaître si on ne les renouvelle assez fréquemment.
Un contrôle pleinement indépendant...
Enfin, pour être effectif, le contrôle du risque opérationnel en activités de marchés devra être pleinement indépendant, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui pour certains maillons de la chaîne de contrôle. Ne maîtrisant pas l’activité du trader, traité parfois sans égards par ce dernier qui, jeune et immature, lui parlera d’un ton sec et violent, le middle office n’est guère en mesure de peser sur le cours des événements ni même d’en mesurer la portée. Il devra au contraire attendre que le trader ait un moment de libre pour pouvoir prétendre lui adresser la parole : quelles enquêtes incisives et pertinentes peut-on attendre de quelqu’un qui, à l’égard de celui qu’il est censé contrôler au premier niveau, se trouve dans la position du solliciteur ancillaire, un peu à la manière d’une maquilleuse s’adressant, sur un plateau de tournage, à un acteur vedette ? À l’autre extrémité de la chaîne de contrôle, l’auditeur mandaté par la direction générale verra son rôle perturbé par une autre relation de dépendance. Dans bien des cas, en effet, un poste de ce type, appelé typiquement « inspection générale », ne constitue pas le couronnement d’une carrière mais un poste tremplin. Qui ira, dans ce cas, risquer sa carrière en mettant en avant des zones de risque qui sont de nature à lui susciter une multitude d’ennemis parmi les responsables des activités les plus profitables de la banque, pouvant influer fortement sur le rythme de sa future ascension professionnelle ?
Quelques pistes de réforme
Sans prétendre détenir la solution au difficile problème du risque opérationnel en activités de trading, nous pouvons néanmoins esquisser quelques caractéristiques de ce que serait un contrôle efficace, qui vont largement à contre-courant des tendances actuelles. Premièrement, ce contrôle devrait être effectué par des personnes « qualifiées », c’est-à-dire suffisamment formées pour saisir les concepts mathématiques et financiers sur lesquels sont basés les produits manipulés par les traders et suffisamment expérimentées pour savoir déceler, ne serait-ce que visuellement dans une salle de marché, tout indice de comportement déviant. Deuxièmement, ce contrôle doit être souple, c’est-à-dire relever de procédures variées selon les activités, parfois extrêmement légères, voire d’absence de procédures dans certains cas, de manière à pouvoir faire face à la variété et à la labilité des portefeuilles gérés par les desks tout en restant imprévisible pour les traders. Par exemple, tandis que la surveillance d’activités de conservation pourra faire l’objet d’une surveillance constante et automatisée (car avec de faibles marges, le moindre incident fait perdre des années de bénéfice), l’asset management fera l’objet d’opérations de contrôles très variables au fil du temps. Ainsi, la transformation d’un portefeuille d’obligations en portefeuille d’actions nécessitera-t-elle de changer d’algorithmes de contrôle, de même que, pour les contrats de liquidité fluctuante, le critère de profondeur de marché devra l’emporter sur la volatilité pour vérifier qu’une valorisation enregistrée par un trader reste bien réaliste.
Conserver une latitude organisationnelle
Il faudra parfois avoir la latitude organisationnelle et le « flair » nécessaires pour réduire très fortement les temps de réaction des contrôleurs, par exemple en cas d’instabilité de marché, où un portefeuille peut perdre 20 % de sa valeur en une nuit. La nécessaire imprévisibilité du contrôleur, quant à elle, a été démontrée par l’absurde dans le cas de l’affaire Kerviel. C’est parce qu’il était un ancien collaborateur du middle office devenu trader que le salarié de la Société Générale, connaissant par avance les points de contrôle, a pu mettre en place ses manœuvres frauduleuses sans qu’elles soient détectées.
Enfin, et c’est une évidence qu’il convient de marteler à nouveau, le contrôle devra être pleinement indépendant, non seulement de l’activité de trading mais aussi de la haute hiérarchie qui l’encadre, sans quoi personne n’aura le courage d’énoncer les remises en cause que soulève la possibilité de réalisation d’un risque rare et inhabituel aux conséquences tellement lourdes qu’il est tentant de l’oublier.
Au point de confluence de ces trois critères, on peut également suggérer le parcours de carrière radicalement novateur qu’il faudrait savoir dessiner pour espérer garantir un contrôle réel des activités de trading. Il s’agirait en effet de renverser la hiérarchie symbolique des métiers de la banque en imaginant que les contrôleurs du middle office seraient d’anciens traders, et que les hauts dirigeants termineraient leur carrière à l’inspection générale.
Le profil idéal de l’équipe de contrôleurs
Le problème du risque opérationnel en matière d’activités de trading trouve son acuité dans cela même qui, selon le sociologue Olivier Godechot, justifie le caractère enviable de cette fonction : être situé là où d’énormes masses financières et des profits conséquents sont en jeu, tout en étant un acteur non substituable, du fait de l’opacité inhérente à ce qui constitue la source même de ce profit : l’asymétrie de connaissances et d’information. D’où le bon sens qui consisterait à confier le contrôle de ces activités à des acteurs expérimentés (capables de relever les défis de la complexité et de la lourdeur des expositions) et opérant sur un mode tout aussi opaque, souple et imprévisible que les traders eux-mêmes. Avec l’évolution des activités de négoce et de gestion d’actifs, les zones d’opacité, et donc les positions privilégiées comme les points de vulnérabilité opérationnelle, sont susceptibles de se déplacer. La montée en puissance des chefs de desks et de leur rémunération ne fait qu’illustrer ce principe. Gageons donc qu’à l’avenir, le portrait idéal de l’équipe de contrôleurs que nous avons esquissé devrait, outre la qualification, la souplesse et l’indépendance, être doté d’une quatrième caractéristique : l’évolutivité.
Références bibliograhiques
Olivier Godechot (2007), Working Rich : Salaires, bonus et appropriation du profit dans l’industrie financièr, Paris, La Découverte.
Catherine Véret et Richard Mekouar (2005), Fonction : risk manager, Paris, Dunod.