Projection

Conséquences et réalités d'un monde sans cash

Créé le

10.07.2020

Un monde sans monnaie ne serait pas un monde sans criminalité, ni un monde respectueux de l’égalité entre les personnes. Les citoyens se montrent d'ailleurs méfiants à l'égard d'un tel système. Pendant la crise sanitaire, ils ont reconstitué leur bas de laine.

Il est intéressant de découvrir les premières conséquences de la crise sanitaire dans un domaine qui aurait pu normalement y échapper, le cash. Pourquoi « normalement » ? D’abord parce qu’en cas de difficultés majeures, la monnaie redevient rapidement la valeur refuge, l’élément matériel intangible qui permet de continuer les échanges, comme l’ont encore montré les récentes tensions et crises financières de 2007 et 2008. Ensuite, parce que la confiance se porte sur ce qui est garanti, ce qui historiquement est reconnu comme ayant valeur. Ce que représente la monnaie avec tous les symboles qui y sont attachés.

Le retour paradoxal du bas de laine

De fait, la réalité fut différente. La crise sanitaire internationale, conduisant à l’arrêt des voyages touristiques, la fermeture de la plupart des commerces, le confinement de la grande majorité de la population, entrainèrent un effondrement des échanges fiduciaires usuels. La principale activité, en matière de monnaie, se concentrait essentiellement sur le chargement des automates bancaires. Quant aux activités économiques, seuls les commerces comme la production liés à la distribution de denrées alimentaires et de première nécessité y participaient. Et au milieu de cet arrêt de l’économie nationale, une concurrence commerciale entre les pro-paiement par carte bancaire et les pro-paiement en monnaie papier a émergé d’une manière plus incisive et sans nuance, jouant également sur l’ignorance, la peur, la méconnaissance, allant jusqu’à refuser de manière totalement illégale le paiement en monnaie papier et métallique.

C’est ainsi que le paiement par carte bancaire a été adoubé comme « geste barrière » par un miracle de la communication, mais non par une réalité médicale. Car parmi les paradoxes de ce changement de comportement, les mêmes, qui croyaient ainsi se protéger, ne mesuraient pas que les marchandises qu’ils venaient d’acheter étaient autant de supports pour le virus et qu’elles avaient été manipulées de nombreuses fois, dont la dernière par la personne qui vérifiait le code barre avant encaissement. Personne qui avait d’ailleurs passé les articles des clients précédents et dès lors constituait un vecteur possible d’accumulation de charge virale donc, de contamination. Mais apparemment, la monnaie focalisait tous les fantasmes de contagiosité. Pourtant à y regarder d’un peu plus près, en dehors du « sans contact », tout paiement à partir d’un terminal, n’a jamais été garanti comme ayant été désinfecté après chaque usage. Mais laissons là ces paradoxes que la déraison commande, pour en mesurer les conséquences immédiates pour de nombreux usagers : une transformation de leurs habitudes de paiement par la multiplication des opérations par carte bancaire, en lieu et place des transactions usuelles, y compris pour une baguette de pain !

La crise sanitaire aurait en quelque sorte accéléré ce que d’aucun présente comme une évolution inéluctable de nos moyens de paiement avec en filigrane – le mot est employé à dessein – des besoins en monnaie qui semblent en opposition avec le changement de comportement général constaté actuellement. En effet, si les paiements traditionnels sont en diminution, il est étonnant de découvrir que la production de devises et leur retrait sont, eux, en augmentation, comme le rapporte la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Banque de France. Le fameux bas de laine reprendrait-il du poids ? Qu’en déduire ? Que la confiance dans le paiement dématérialisé n’exclut pas la prudence, en montrant in fine la volonté de chacun de pouvoir accéder matériellement à la monnaie papier et surtout d’en disposer immédiatement en cas de nécessité.

Un facteur aggravant de fracture sociale et générationnelle

Continuons notre projection dans le futur vers lequel nous serions irrémédiablement conduits, et que l’on nous présente comme un progrès porteur d’une sécurité accrue de nos moyens de paiement. Le monde sans « cash » a été testé en grandeur réelle par la Suède. Ce pays a souhaité bannir définitivement la monnaie, et baser les transactions sur les paiements électroniques, via les cartes bancaires notamment. Mais depuis deux ans, la Suède a réintroduit à hauteur de 25% la monnaie, car l'une des premières conséquences fut de découvrir que tous les citoyens suédois n’avaient pas accès à ce mode de paiement. L’isolement d’une partie de la population, même minime, apparait clairement comme un facteur aggravant de toute fracture sociale et générationnelle. En France, le confinement et les tensions lors du versement mensuel des minima sociaux en est l’illustration. Des centaines de milliers de citoyens ne disposent pas de tels moyens de paiement. De même, la qualité des réseaux ne permet pas encore en tout point du territoire de passer par de tels outils, dont le coût pour celui qui le met en œuvre n’est pas non plus négligeable, surtout pour des petits niveaux d’échange. Fracture sociale, fracture géographique, fracture technologique et numérique, abandon d’une économie des champs pour une économie des villes sont des observations pourtant récurrentes.

Le défenseur des droits a d’ailleurs alerté sur cette forme de discrimination et d’inégalité : « De nombreuses personnes comme les “majeurs protégés” (régime de tutelle, de curatelle, ou de sauvegarde de justice), ou des personnes en situation de particulière vulnérabilité économique telles les personnes âgées, les personnes percevant les minima sociaux, les personnes sans abri, les mineurs non accompagnés ou les demandeurs d’asile ne disposent pas de cartes de paiement. Les refus de paiement en espèces ont donc pour effet de priver ces personnes de l’accès aux produits de première nécessité [1] . »

Un monde sans cash, mais pas sans criminalité

Allant plus loin encore dans la dématérialisation, nous sommes entrés dans l’ère du tout numérique, et les représentations papiers voire électroniques des devises ayant cours légal n’auraient plus leur place. Enfin, presque plus… Parallèlement, voulant s’inscrire comme bienfaiteurs de l’humanité, certains trusts parmi les GAFAM [2] relancent leurs projets de cryptomonnaies. S’appuyant sur l’exemple du bitcoin qui, depuis une dizaine d’années, s'est imposé comme référence en la matière, de nombreux équivalents ont vu le jour avec plus ou moins de succès, le dernier proposé étant le Libra. Cryptomonnaie, donc monnaie virtuelle dont les promoteurs, en sus de la captation de nos données, veulent nous libérer des contraintes matérielles liées aux monnaies ayant cours légal. Il va de soi, bien sûr, que cette libération de nos contingences matérielles se ferait en achetant du virtuel mais contre une vraie monnaie [3] . La libération ainsi programmée du consommateur passe par son achat volontaired’une « monnaie de singe », en quelque sorte, l’intermédiaire se sacrifiant en nous allégeant d’une monnaie qui serait devenue trop encombrante. Afin de mieux maitriser le phénomène ou pour le moins lui donner une stabilité économique, les banques centrales seraient elles aussi dans une phase d’étude.

Sur le terrain de la sécurité, les cartes bancaires et les cryptomonnaies n’auraient que des avantages par rapport aux devises dont le transport et les approvisionnements nécessitent des professionnels armés. Pourtant, c’est oublier la réalité criminelle qui s’est développée dans ces domaines. Les moyens de protection et de neutralisation des billets font que les attaques de fourgons sont rarissimes. Seuls encore les agressions de petits transports et d’automates – hors cassette de neutralisation – ne génèrent plus que des préjudices de quelques centaines de milliers d’euros par an. Parallèlement, le détournement des données de cartes bancaires, les fraudes sur les paiements y compris sans contact – à travers la carte elle-même ou les téléphones mobiles –, leur vol, etc., entraînent plusieurs centaines de millions d’euros de montants de fraude, comme le détaille le rapport annuel de l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement [4] . À noter qu’en matière de cryptomonnaie, le risque n’est pas moindre. Plusieurs parmi ces dernières ont subi des attaques de hackers permettant le détournement de centaines de millions d’euros, de dollars, de yens, etc. Et finalement, ce sont bien des devises ayant cours légal qui sont récupérées après échange [5] . De plus, force est de constater que les cryptomonnaies sont devenues, depuis une dizaine d’années, l'un des moyens de paiement de plus en plus prisés par les trafiquants en tout genre, y compris pour la dissimulation fiscale, comme en témoignent les offices centraux de lutte contre les différentes criminalités. Pour s’en convaincre, il suffit de naviguer en eaux troubles sur le darknet.

Voilà comment semble se dessiner un monde sans cash, qui ne sera toujours pas un monde sans criminalité, ni un monde respectant l’égalité entre les personnes pour leur faciliter les échanges commerciaux et économiques. Avant d’enterrer définitivement les devises, il conviendra d’être attentif à la reprise de l’activité touristique pour analyser si cette transformation sociétale est globale et pérenne. Mais n’oublions pas les observations faites par la BCE et la Banque de France, constatant une évolution inattendue des comportements – comme nous l’avons évoqué en introduction – vers une demande sans cesse croissante de monnaie – on parle de plusieurs milliards d’euros – mais dont les coupures ne sont pas réinjectées dans le circuit commercial. Celles-ci démontrent l’importance d’une nouvelle forme de thésaurisation, ou tout simplement un retour à une ancienne pratique. Cette révolution de comportement, qu'elle soit changement ou retour à un point d’origine, ne doit pas faire oublier que ce qui est ainsi stocké a pour vocation d’être réinjecté tôt ou tard dans le circuit économique. Cette pratique induira nécessairement leur traitement par les grandes entreprises de transport de fonds, avec la Banque de France. Malgré la chronique d’une disparition annoncée, il semble encore rester une belle perspective.

 

1 Cf. la déclaration du défenseur des droits du 6 avril 2020, « Le Défenseur des droits rappelle que le paiement en espèces ne peut être refusé et s’inquiète de la fermeture de nombreux bureaux de poste sur le territoire », sur son site officiel : https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/communique-de-presse/2020/04/le-defenseur-des-droits-rappelle-que-le-paiement-en-especes-ne-peut.
2 GAFAM est l’acronyme représentant les géants du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
3 Raphaël Bloch, « Facebook dévoile sa cryptomonnaie “Libra” : ce qu'il faut retenir », Les Échos, 18 juin 2019 : https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/facebook-devoile-sa-cryptomonnaie-libra-ce-quil-faut-savoir-1030080.
4 Cf. les rapports annuels de cette instance de la Banque de France : https://www.banque-france.fr/stabilite-financiere/observatoire-de-la-securite-des-moyens-de-paiement.
5 Le vol d’Ethereums, pour une valeur de 20 millions d’euros, ou celui de 430 millions d’euros de Nem, cryptomonnaie au Japon, ont déjà défrayé la chronique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº847
Notes :
1 Cf. la déclaration du défenseur des droits du 6 avril 2020, « Le Défenseur des droits rappelle que le paiement en espèces ne peut être refusé et s’inquiète de la fermeture de nombreux bureaux de poste sur le territoire », sur son site officiel : https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/communique-de-presse/2020/04/le-defenseur-des-droits-rappelle-que-le-paiement-en-especes-ne-peut.
2 GAFAM est l’acronyme représentant les géants du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
3 Raphaël Bloch, « Facebook dévoile sa cryptomonnaie “Libra” : ce qu'il faut retenir », Les Échos, 18 juin 2019 : https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/facebook-devoile-sa-cryptomonnaie-libra-ce-quil-faut-savoir-1030080.
4 Cf. les rapports annuels de cette instance de la Banque de France : https://www.banque-france.fr/stabilite-financiere/observatoire-de-la-securite-des-moyens-de-paiement.
5 Le vol d’Ethereums, pour une valeur de 20 millions d’euros, ou celui de 430 millions d’euros de Nem, cryptomonnaie au Japon, ont déjà défrayé la chronique.