La crise de l'immobilier américain dite des subprime, à partir de la mi-2007, puis la faillite de la banque Lehman l'année suivante ont été les catalyseurs de la « crise bancaire ». L'amélioration de 2009 a pu faire croire que l'industrie financière retournerait à la situation d'avant-crise, espoir déçu par l'évolution de la situation budgétaire des États notamment de la zone euro.
Après l'hypercroissance et l'hyperprofitabilité des années 1990 à 2007, « l'hyperpériode », le monde bancaire d'aujourd'hui, sous la pression des régulateurs et des marchés, est engagé non plus dans une crise, mais dans une évolution structurelle profonde, qui sera longue et difficile.
Une lecture a posteriori est toujours facile : durant cette « hyperpériode », une liquidité abondante et très peu chère ainsi que le développement des marchés de capitaux et de dérivés ont permis une croissance très importante des bilans bancaires, entraînant une très forte hausse de la profitabilité des banques jusqu'à 2007. Les retours sur fonds propres très élevés, souvent au-delà de 20 %, se sont avérés impossibles à tenir dans le temps : pourquoi les banques, même avec des bilans à très fort levier, seraient-elles structurellement beaucoup plus profitables que le reste de l'industrie sur le long terme ?
Mais on oublie souvent que cette profitabilité hors norme des banques a fortement bénéficié aussi à leurs clients, grâce à des prêts abondants et à très faible coût, les banques utilisant les profits de leurs activités de marché, pour financer la croissance de leurs activités de crédit, beaucoup moins profitables.
Ces « crises » récentes ont entraîné une révision profonde de l'approche des risques par les banques et leurs régulateurs.
Les régulateurs ont naturellement demandé plus de fonds propres aux banques, le coût social et financier d'une grosse faillite bancaire étant insupportable pour un pays. Directement et indirectement, ils contraignent aussi la taille de bilan des banques, même si nous ne sommes certainement pas encore à la cible. À titre d'exemple, les plus grosses banques françaises ont encore aujourd'hui des tailles de bilan du même ordre de grandeur que la dette totale de l'Italie, entre 1 et 2 trillions d'euros, représentant trente fois leurs fonds propres.
Des règles toujours mouvantes
Il est donc probable que l'environnement réglementaire bancaire continue d'évoluer, vers toujours plus de fonds propres et moins de bilan. Si ces changements sont nécessaires et probablement inévitables, il convient néanmoins de mesurer leurs conséquences pour les banques et leurs clients. Tentons d'en analyser quelques-unes.
1. La procyclicité et l'offre de crédit
Une partie des mesures mises en place par les régulateurs, notamment celles dites « de Bâle », permettent d'avoir un lien beaucoup plus fort entre capital et profil de risques, mais elles entraînent néanmoins une certaine procyclicité des besoins de fonds propres des banques. Au creux du cycle, les nouveaux modèles de Bâle, mais aussi les demandes spécifiques des régulateurs – par exemple les ratios imposés l'an dernier par l'Autorité bancaire européenne (ABE) – forcent les banques, au pire moment, à augmenter leurs fonds propres. Celles-ci en retour, comme nous l'avons vu au quatrième trimestre de l'an dernier, sont amenées à contrôler leur offre de crédit pour limiter leurs besoins supplémentaires de capital. La charge en fonds propres réglementaires augmentant aussi en fonction de la dégradation de la notation des clients, elles seront amenées à facturer les crédits plus chers aux entreprises les moins bien notées, souvent des PME.
Les grandes entreprises, qui ont accès aux marchés de capitaux pourront trouver des alternatives au financement bancaire via des émissions obligataires par exemple, mais les PME n'auront pas d'autre choix que de se refinancer auprès de leurs banques.
En résumé, si la nouvelle réglementation réduit le risque de faillite bancaire en imposant des ratios de fonds propres plus durs, son caractère procyclique a néanmoins pour conséquence indirecte de réduire et de renchérir l'offre de crédit au pire moment pour les clients, et notamment pour ceux qui n'ont qu'un accès limité aux marchés de capitaux, c'est-à-dire les PME.
2. La procyclicité et le coût de la liquidité
Au-delà des fonds propres, le refinancement par les banques de leur position de liquidité est probablement l'enjeu le plus important. Or les coûts de financement des banques ont augmenté de manière très importante l'an dernier. Cet effet a été accru ces derniers mois par le changement de perception de la solvabilité des États, suite aux problèmes de certains, dont les impacts ont été très probablement augmentés par les stress-tests très procycliques de l'ABE prenant en compte, sinon des défauts, du moins des dégradations très importantes du risque de crédit de ces souverains européens. Les commentaires alarmistes du FMI de la fin de l'année dernière sur le même sujet ont ajouté à la procyclicité un risque supplémentaire d'autoréalisation.
Ainsi, le coût de financement d'une banque devient encore plus procyclique et très lié à celui de son souverain, et ce coût doit à terme être passé par les banques à leurs clients.
Il s'ensuit de nombreuses conséquences pour les clients :
- une augmentation doublement procyclique du coût des crédits, liée à la notation du client (voir supra) et aussi à l'augmentation du coût de refinancement de sa banque ;
- une perte de compétitivité pour les entreprises domiciliées dans un pays dont le coût de refinancement augmente, comparé à celui d'un compétiteur de l'autre côté de la frontière, mais dans un pays moins impacté. Dans la zone euro, où il ne peut pas y avoir d'ajustement via un change flottant, cette perte de compétitivité est bien réelle.
3. Une augmentation structurelle du coût de la liquidité
Le régulateur, en affirmant certainement à juste titre une rupture du soutien implicite d'un État à ses banques, a très fortement réduit l'appétit des investisseurs pour les obligations bancaires non sécurisées. En conséquence, les banques ont été amenées à utiliser des produits alternatifs (obligations foncières ou équivalentes, emprunts collatéralisés auprès de tiers ou en banque centrale) qui subordonnent leur dette et entraînent des coûts de financements plus élevés.
D'autre part, la réglementation de Bâle va introduire des ratios de liquidité d'ici quelques années. Ces derniers vont réduire la capacité de prise de risque de transformation pour les banques et donc augmenter le coût de la liquidité longue pour les clients.
Il est difficile aujourd'hui de voir ce qui peut inverser cette tendance, et il est très probable que le coût de financement des banques demeure structurellement élevé, et par là même le coût de financement de leurs clients.
4. Une offre bancaire plus domestique
Les régulateurs européens, naturellement soucieux de protéger les déposants de leur pays et d'alléger le coût pour le contribuable d'une faillite bancaire, ont développé des approches très domestiques, pour préserver fonds propres et liquidité à l'intérieur de leurs frontières. En l'absence d'un vrai régulateur européen, et probablement aussi d'une garantie des dépôts au niveau européen et non pas domestique, les banques sont amenées à se repositionner sur leur marché domestique. Si, à court terme, ceci peut être vu comme un avantage pour soutenir leur économie nationale, à moyen terme, ceci réduira mécaniquement la compétitivité de l'offre pour leurs clients.
5. Une baisse structurelle de la profitabilité des banques
Ces évolutions – augmentation des besoins en fonds propres des banques, diminution de leur bilan, augmentation du coût de la liquidité – entraînent une baisse structurelle de leur profitabilité. Le marché ne s'y trompe pas, même si les valorisations actuelles peuvent être vues comme anormalement dépréciées, les banques traitant à des décotes importantes de leur valeur nette d'actifs. Mais ceci signifie que les investisseurs pensent que les banques ne pourront pas, dans un avenir de moyen terme, avoir une profitabilité couvrant le coût de leur capital. Les levées de capital seront plus difficiles à réaliser, le capital sera plus cher et, in fine, les banques devront passer ces coûts à leurs clients.
Une amélioration est possible
La situation est donc pour le moins inquiétante. Quelles solutions peuvent être considérées pour améliorer les conditions de refinancement des clients des banques ? Il s’agit d’abord de gagner du temps pour mettre en place les réformes structurelles nécessaires. En effet, la sanction des marchés financiers peut être très rapide, aussi rapide que la vitesse de transmission d'un ordre électronique d'achat ou de vente sur une Bourse. Or réformer structurellement un État ou une banque ne peut se faire qu'à la vitesse de réaction de groupes de personnes et prend du temps. Il s'agit donc de gagner du temps pour permettre ces réformes. La BCE l'a très bien compris, en fournissant aux banques des quantités très importantes de liquidité à moyen terme. Il s'agit maintenant d'éviter que la stabilité temporairement retrouvée ne devienne une raison de ne pas poursuivre les évolutions nécessaires, pour les banques ou les États.
Les changements à opérer peuvent être classés en six catégories.
1. Créer un vrai régulateur européen
Le comportement redevenu très domestique de certains régulateurs va à l'encontre de l'esprit européen et d'une intégration nécessaire pour favoriser la compétitivité. Un vrai régulateur européen pour les plus grands groupes financiers ne pourra cela dit que difficilement exister en l’absence d’une forme de mutualisation de la garantie des dépôts pour ces grands groupes financiers au niveau européen, dont la création sera un test de la capacité d'intégration européenne.
2. Mettre en place des mesures alternatives à la séparation des activités bancaires
Une séparation marquée de la banque de détail et de la banque de gros réduira les synergies entre métiers et donc la qualité de l'offre, augmentera les besoins de fonds propres et finalement ne sera pas bénéfique aux clients.
Toutefois, il est légitime de protéger les déposants au-delà des seuils de garantie minimum des dépôts. Pour y parvenir, on peut protéger les liquidités excédentaires des clients, non utilisées pour financer des prêts aux particuliers, en les déposant sur des comptes cantonnés, donc insensibles à la faillite de l'établissement, et investis au jour le jour à la banque centrale.
3. Limiter la procyclicité
La réglementation bancaire européenne prévoit la mise en place de « coussins contracycliques », non encore établis. Si l'intention est louable, il conviendra de s'assurer que le régulateur acceptera lors de la crise de relâcher ces coussins ou, dit autrement, de voir le niveau des fonds propres baisser dans les périodes de tension. Mais le plus simple est tout de même d'éviter la mise en place de mesures procycliques, comme celles adoptées par l’ABE l’an dernier, en accélérant, en pleine crise, le calendrier des demandes de fonds propres minimum du Comité de Bâle.
4. Éviter les risques de contagions des faillites bancaires
Les régulateurs, à juste titre, souhaitent éviter les risques de contagion liés à une faillite bancaire. Pour cela, des schémas de systèmes de chambres de compensation deviennent obligatoires pour certains produits, mais il s'agit de faire attention de ne pas simplement transférer le risque aux chambres de compensation. Les deux plus gros compensateurs européens, Eurex et LCH Clearnet, ont aujourd'hui des niveaux de fonds propres extrêmement bas, et ne sont que très lâchement réglementés. Il s'agira probablement de changer le modèle d'activité de ces entités pour le rendre à but non lucratif, avec des structures de fonds propres contingents (à l'image de certaines chambres de compensations américaines).
5. Trouver des alternatives de financement pour les clients entreprises des banques
Comme nous l'avons vu, les banques doivent naturellement passer à leurs clients le coût plus élevé de leurs ressources de liquidité, coût d'autant plus élevé que les financements sont de maturité longue. Les clients des banques se partagent donc en deux camps :
- les grandes entreprises ou les entités publiques de taille raisonnable, qui pourront en partie se passer des banques en accédant principalement aux financements obligataires. En partie seulement, car les marchés obligataires peuvent se fermer et sont très sensibles à la notation de l'émetteur ; ces clients continueront donc de demander des lignes de financement non tirées a priori, pour se protéger de l'évolution des marchés obligataires ;
- ceux, les PME, qui n'ont pas d'autre alternative que d'utiliser les banques. Pour les PME, comme nous l'avons vu, la nouvelle réglementation entraîne une charge en fonds propres plus importante pour les banques en général, car leur notation est plus basse que les grands groupes, et les prêts aux PME ne sont pas toujours éligibles auprès des banques centrales pour être refinancés.
La BCE a compris ce problème et a décidé d'élargir la nature du collatéral éligible lié aux engagements auprès des PME. Elle accepte plus facilement qu’auparavant les prêts accordés aux PME comme collatéral pour refinancer les banques. Au-delà de cette mesure, différentes initiatives seraient souhaitables :
- la mise en place de fonds mezzanine au niveau des États (plutôt que de fonds d'investissement en fonds propres) pour rehausser la notation des prêts faits par les banques aux PME et donc en réduire le coût : les États établiraient des fonds qui accorderaient des prêts mezzanine aux PME. Ainsi, les remboursements des prêts accordés par les banques seraient prioritaires et donc mieux notés ;
- l'élargissement du collatéral BCE : les prêts accordés aux PME pour financer leurs besoins en fonds de roulement (factoring par exemple) ou le leasing de petits actifs industriels devraient être acceptés par la BCE comme collatéral. À défaut de cet assouplissement, des plates-formes de titrisation pourraient être mises en place : les banques titriseraient ces prêts et les vendraient à des investisseurs. On peut également imaginer une implication de l'État pour lancer et/ou supporter une telle plate-forme ;
KFW en Allemagne a étudié de tels schémas de mutualisation de prêts refinancés par des opérations de titrisations ;[1] - en contrepartie de l'élargissement du collatéral lié aux PME accepté par la banque centrale, le coût de la liquidité rechargé par les banques aux clients PME pour la part refinancée pourrait être modulé à la baisse ;
- la réglementation Bâle III pourrait réduire les charges en fonds propres à mettre face aux prêts accordés aux PME lorsqu’il s’agit de montants peu élevés (par rapport au chiffre d’affaires de l’entreprise par exemple). Cela leur permettrait un accès plus facile et moins cher au crédit.
6. Des alternatives de financement pour la clientèle de détail
Les financements aux particuliers (essentiellement à l'habitat) ont une charge en fonds propres raisonnable et sont éligibles auprès des banques centrales qui acceptent ces actifs en collatéral et fournissent en retour la liquidité aux banques. Des mécanismes similaires à ceux évoqués pour les PME pourraient être considérés pour les financements des crédits à la consommation.
Mais une partie de la population n'est pas bancarisée, car n'ayant pas les ressources nécessaires ou l'historique de crédit. Favoriser le développement du microcrédit grâce à des entrepreneurs sociaux sera une contribution supplémentaire des banques à leur responsabilité sociale, initiatives déjà lancées par certains établissements français.
Que ces mesures ou des dispositions similaires soient adoptées ou pas, l’environnement actuel a un impact sur le modèle d'activité des banques.
À l’heure où le besoin de croissance se fait pressant, les banques doivent plus que jamais assurer leur rôle dans le financement de l'économie, aider aux mécanismes de transmission du crédit en étant d'abord des banques commerciales, avec des structures de bilan fortes leur permettant d'accompagner leurs clients pour leurs besoins bancaires traditionnels.
Ceci nécessite une focalisation sur leurs clients cible (qui ne sont pas nécessairement et uniquement leurs clients domestiques), offrant des possibilités de ventes
L'accès à la liquidité devenant un élément discriminant pour assurer la pérennité des activités, les banques se concentreront sur les devises ou les zones géographiques où elles pourront optimiser leur liquidité, les banques européennes essentiellement sur la zone euro ou dans des pays où elles pourront s'installer comme banques locales de plein exercice et maximiser les ventes croisées (par exemple dans des pays d'Europe de l'Est).
Les priorités de l'offre clients des banques devront être inversées : plutôt que d'utiliser le crédit comme outil de conquête, les banques devront privilégier la collecte des dépôts des clients. Le crédit redeviendra un produit qui devra justifier sa profitabilité intrinsèque, grâce à une politique de prix ajustée en fonction de la consommation de fonds propres et de la notation du client.
Une nouvelle stratégie bancaire
Les activités de marché seront de plus en plus focalisées sur le service aux clients (par opposition aux activités pour compte propre), pour leur offrir des capacités de couverture de risques et un accès aux marchés de capitaux, essentiellement via des fonctions d'
Les structures de coûts devront aussi continuer à être optimisées. Ceci représentera un effort très important et socialement difficile, via des suppressions d'emplois importantes, au-delà de la baisse du nombre de salariés due à l'évolution de la pyramide des âges. Le besoin de flexibilité des coûts doit amener aussi à se poser la question des structures des usines de production (gestion d'actifs, paiements, etc.) qui peuvent bénéficier d'effet d'échelle, ainsi que de la pérennité de certains métiers (intermédiation actions, par exemple) à transférer dans des structures indépendantes.
Si de grandes fusions bancaires apparaissent aujourd'hui hors de question (le régulateur ne pourra accepter que des consolidations domestiques de faible taille), l'évolution de certains sous-métiers via des coentreprises (Amundi pour la gestion d'actifs, par exemple, entre le Crédit Agricole et Société Générale, BNP Exane pour l'intermédiation actions) est certainement une voie à explorer pour d'autres activités (métiers titres, paiements, assurance vie…).
Ces ajustements sont nécessaires, car nous sommes dans un environnement où les contraintes sur les banques vont demeurer pendant de longues années, à cause de l'impact combiné de la réglementation, des besoins de fonds propres et du coût de la liquidité. Les banques devront toutefois jouer pleinement leur rôle de financement de l'économie, notamment pour les PME se concentrer sur leurs marchés cible pour atteindre une profitabilité compatible avec le coût de leurs fonds propres. Elles devront continuer de réduire leur bilan, gérer de manière prudente leur liquidité et repenser l'approche de certains métiers demandant des effets d'échelle. Les régulateurs devront dépasser leur cadre domestique et mesurer l'impact moyen terme des mesures prises sur les clients des banques, tout en évitant une procyclicité trop importante.
Une telle évolution est profonde, longue et difficile à mettre en place et impactera autant les clients que les actionnaires ou les collaborateurs des banques.