Actionnariat individuel

Comment (re)démocratiser l'investissement en actions

Créé le

07.05.2020

Les membres de l’Observatoire des Actionnaires d’Avenir (OAA) soulignent que les Français ont un passé d’investisseur avec lequel il s’agit de renouer. Mais cela ne pourra se faire qu’en fédérant les efforts de toutes les parties prenantes : l’État, les autorités financières, les banques mais aussi les entreprises, comme en témoigne Guillaume Robin, PDG de Thermador Groupe.

 

Champions de l’épargne, les Français tournent aujourd’hui le dos à l’investissement en actions. Or, si le nombre d’actionnaires individuels chute drastiquement depuis une dizaine d’années, il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à la fin des années 1980, les ménages détenaient encore en direct le tiers de la capitalisation boursière des actions françaises !

À la suite de la crise sanitaire exceptionnelle que nous traversons, actionnaires individuels, salariés et dirigeants auront un rôle de premier plan pour contribuer au redressement des fonds propres des entreprises nationales, au côté des investisseurs institutionnels. Dans ce contexte, sera-t-il possible de changer la donne et de redonner aux épargnants français le goût de l'investissement productif ?

Le déclin de l’actionnariat individuel en France

Fin 2018, 42 % de la capitalisation boursière des sociétés du CAC 40 était détenue par des investisseurs étrangers, 14,5 % par des actionnaires familiaux, et uniquement 5 % par des actionnaires individuels, selon Euronext. La France se distingue en effet par la faiblesse de son actionnariat individuel. Son niveau a été divisé par deux depuis 2008, pour atteindre environ 3 millions de porteurs [1] , très loin du record des 7,2 millions d'actionnaires individuels dénombrés en 2007 [2] .

Crises boursières et incertitudes économiques

L’incertitude économique explique en partie ce phénomène. En effet, le désamour des Français pour la Bourse s'est accéléré depuis la crise des « subprime » et la chute de Lehman Brothers. La panique actuelle sur les marchés, liée à l’épidémie du Covid-19, risque d’ailleurs d’avoir le même type d’effet sur les épargnants.

Dès 1986, les différentes vagues de privatisations d'entreprises avaient fortement contribué à augmenter le nombre d’actionnaires individuels. Plus les sociétés privatisées étaient connues et plus le public de souscripteurs était large. Ainsi, en 2005, l'ouverture du capital d'EDF a convaincu plus de 5 millions de particuliers. Ces opérations, comme Société Générale, GDF ou ADP… ont contribué à démocratiser le recours à la Bourse.

Toutefois, cet engouement a rencontré ses limites après la chute violente des marchés. De nombreux investisseurs individuels, en particuliers les moins bien informés, se sont sentis floués lorsqu’ils ont perdu de l’argent en Bourse. Si l'investissement boursier est l’un des placements les plus rentables sur le long terme, il faut reconnaître que le calendrier n'a pas été très favorable aux épargnants qui auraient commencé à investir dans les années 2000.

Alors que l’on assistait depuis vingt-cinq ans à la montée en puissance de la gestion collective – que ce soit par l'achat d'OPCVM ou la souscription de contrats d'assurance vie en unités de compte – avec des encours gérés de près de 1 000 milliards d'euros [3] , la tendance s'est inversée à partir de 2008. Les flux sont devenus négatifs, tant pour les investissements directs qu'indirects en actions cotées.

Aversion au risque et manque de culture économique

Les résultats d’un sondage Ipsos de 2018 témoignent en outre de l’aversion au risque des Français : 62 % d’entre eux préfèrent un placement qui rapporte peu mais qui est peu risqué [4] . Le Livret A – alors qu’il affiche un rendement réel négatif lorsqu’on tient compte de l’inflation – continue ainsi d’attirer près d’un épargnant sur quatre [5] .

Le manque de culture économique et financière est également susceptible d’expliquer ce désintérêt pour l’investissement en actions. Avec un enseignement obligatoire d’une heure et demie par semaine en classe de seconde, les Français obtiennent une note de 8,3 sur 20 au dernier test réalisé en 2010 par le Conseil pour la diffusion de la culture économique. La France se positionne, en outre, à la dernière place du classement européen 2017 sur la culture économique et financière [6] .

Les conséquences de ce manque de culture économique sont significatives, pour l’économie réelle comme pour les citoyens. Edmund Phelps, prix Nobel en 2006, a calculé que ces lacunes faisaient perdre un point de croissance à la France chaque année [7] . Elles rendent, en particulier, difficile la compréhension des transformations des entreprises et des réformes de l’État, provoquant des résistances sociétales très fortes – voire violentes – et brisant un lien crucial entre citoyens et entreprises. « Encourager l’actionnariat est le meilleur moyen d’inciter les Français à mieux comprendre les ressorts de notre économie », explique Bruno Le Maire, Ministre de l’Economie et des Finances, en préface du Livre Blanc de l’Observatoire des Actionnaires d’Avenir (OAA) [7bis].

Difficultés financières des ménages

Une étude menée en juin 2019 [8] confirme cette aversion au risque, ainsi que le sentiment de nombreux Français de ne pas avoir toutes les clés en main pour gérer leur épargne. Les difficultés financières des ménages et leurs besoins en liquidité limitent également aujourd’hui leur choix de se tourner vers la Bourse. Alors que plus d’1 Français sur 2 déclare avoir déjà réalisé un placement financier ou souhaiter le faire (53 %), ceux qui n’ont pas encore franchi cette étape l’expliquent par : un manque de connaissance des placements disponibles (35 %), les risques perçus face à ce type d'investissement (32 %), le coût que représentent à leurs yeux les frais de gestion (22 %), mais surtout, un manque d'argent à placer (50 %).

Une culture boursière pourtant ancienne

Le constat de l’effondrement de l’actionnariat individuel en France depuis une dizaine d’années est sans appel. Or, si les actionnaires individuels représentent aujourd’hui un dixième de la capitalisation boursière des sociétés cotées, cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’à la fin des années 1980, les ménages détenaient encore en direct le tiers de la capitalisation boursière des actions françaises [9] .

De plus, si l’investissement en Bourse est aujourd’hui marginalisé, il faut rappeler que l’Hexagone a une culture boursière très forte. La première société par actions au monde est d’ailleurs née en France, à Toulouse, en 1372 [10] . Riche de son histoire industrielle, l’économie du pays bénéficie de la puissance de grands groupes ayant grandi avec la Bourse, aujourd’hui leaders mondiaux de leur secteur (Saint Gobain, Air Liquide, etc.).

L’économie française, dont l’histoire est intimement liée à celle de la Bourse, devra-t-elle se passer de ses financeurs historiques ? Comment redévelopper la fibre actionnariale chez les particuliers ?

Relancer l’actionnariat individuel français

Le développement de l’actionnariat individuel, s’il dépend évidemment de l’engagement des entreprises elles-mêmes et des associations qui les représentent, ne peut se passer d’un contexte favorable à l’investissement en actions. Les associations, sociétés cotées, autorités de marché, intermédiaires financiers et, surtout, l’État, doivent se mobiliser et travailler – ensemble – en vue de réaliser cet objectif.

Le rôle de l’État

Devant les besoins en financement des entreprises françaises, il est crucial que l’État continue de s’engager de manière visible en faveur de l’actionnariat individuel. La loi PACTE, promulguée le 22 mai 2019, amorce en ce sens une dynamique vertueuse, notamment avec la simplification du Plan d’Épargne d’Actions (PEA) et l’instauration du PEA Jeune. Les privatisations comme celles de la Française des Jeux et d’Aéroport de Paris traduisent également l’ambition de Bercy de redynamiser l'actionnariat populaire.

En 1992, le lancement du PEA marquait un signal fort de la volonté des autorités de démocratiser l'investissement dans les entreprises et a su rendre la Bourse très populaire auprès des épargnants. Le PEA Jeunes concerne pour sa part les jeunes adultes de 18 à 25 ans rattachés au foyer fiscal parental. C’est un très bon outil de pédagogie économique et financière qui pourrait permettre – s’il est suffisamment exploité – de rajeunir l’actionnariat individuel français.

Les dispositifs favorisant l’actionnariat salarié sont également nombreux : suppression du forfait social sur la participation versée dans les entreprises de moins de 50 salariés et sur l’intéressement dans les entreprises de moins de 250 salariés, forfait social abaissé à 10 % sur l’abondement des achats de titres de l’entreprise dans les PEE, plafond de la décote sur le prix des titres souscrits par les salariés porté de 20 % à 30 %, possibilité pour l’employeur de verser un abondement unilatéral dans les fonds d’actionnariat sur le PEE, simplification de l’actionnariat salarié dans les sociétés par actions simplifiées… La liste est longue, et c’est tant mieux, car l’actionnariat salarié peut lui-même être un premier pas vers l’actionnariat individuel.

Le rôle des banques et de l’Autorité des marchés financiers

À ce jour, les épargnants – et notamment les jeunes épargnants – considèrent être peu informés par leurs conseillers bancaires sur les placements en actions [11] . Ces derniers privilégieraient les livrets, l’épargne logement et l’assurance vie. Il en résulte la persistance de nombreux préconçus sur la faisabilité et la dangerosité de l’investissement en Bourse.

Les banques, représentées par la Fédération Bancaire Française, pourraient ainsi mettre en place une communication plus systématique et complète auprès de leurs clients, en particulier les jeunes adultes, sur les modalités de l’investissement en actions (PEA, risques et avantages, diversification d’un portefeuille, durée de détention, etc.) ou, a minima, ne pas complexifier l’accès à ce type de placements pour les épargnants. Il faut à ce titre souligner les évolutions récentes, permises en particulier par les banques en ligne, pour simplifier l’expérience de leurs clients souhaitant investir en actions.

L’Autorité des marchés financiers (AMF) a en outre un rôle incontournable pour permettre aux épargnants d’investir en toute sécurité, dans les meilleures conditions et pour contribuer à la formation des ménages à l’investissement en Bourse. Elle prévoit actuellement des outils digitaux, évènements et webinaires dédiés aux actionnaires individuels sur la prévention des arnaques, l’investissement de long terme, etc. La visibilité de ces dispositifs et formations est d’autant plus importante que les Français ont une aversion au risque particulièrement élevée.

Le rôle de l’éducation économique et financière

L’Éducation Nationale peut également contribuer à améliorer les connaissances en économie et en finance des jeunes Français à travers ses enseignements de sciences économiques et sociales. La stratégie nationale d’éducation financière – lancée en 2016 et dont l’opérateur est la Banque de France – doit également poursuivre ses efforts pour permettre à chacun d’acquérir une plus grande aisance face aux sujets financiers et réduire les inégalités dans ce domaine. Construite autour de 5 piliers, dont « l’éducation financière et budgétaire des jeunes » et « l’apprentissage de compétences financières tout au long de la vie », elle permet par exemple d’expérimenter des formations donnant accès à des certifications, telles que le « Passeport d’éducation financière », actuellement à l’essai dans plusieurs collèges.

Le rôle des entreprises et des associations qui les représentent

Enfin, comme en témoignage Guillaume Robin, Président-Directeur Général de Thermador Groupe et membre de l’Observatoire des Actionnaires d’Avenir (OAA), porté par l’Institut du Capitalisme Responsable [12] , la présence d’actionnaires individuels dans le capital d’une entreprise offre des avantages nombreux, notamment liés à la stabilité de l’actionnariat et à l’adhésion au mode de management (voir encadré).

D’après lui, les actionnaires individuels, au côté des dirigeants, salariés, investisseurs institutionnels français et étrangers, contribuent incontestablement au bon équilibre de la répartition du capital d’une société cotée et particulièrement dans les moments de crise tels que nous les traversons aujourd’hui.

 

 

1 Phitrust (2020), « 15 années au service de l’actionnariat responsable » : https://www.phitrust.com/wp-content/uploads/2020/03/Phitrust-Brochure-15-ans_Page.pdf.
2 Forbes (2018), « Les Français et l'actionnariat : je t'aime, moi non plus » : https://www.f2ic.fr/ffci-portal/cms/7308-8828/les-francais-et-l-actionnariat-je-t-aime-moi-non-plus.dhtml.
3 Christophe Tricaud (2012), « Le déclin de l’actionnariat individuel n’est pas inexorable » : https://www.f2ic.fr/ffci-portal/cms/7307-7898/le-declin-de-l-actionnariat-individuel-n-est-pas-inexorable.dhtml.
4 Ispos (2018), « Les Français, l’épargne et la retraite ».
5 Boursorama (2018), « Épargne : les Français en manque de culture économique ».
6 Allianz (2017), « Culture financière : les Français sont les derniers du classement européen ».
7 Institut Sapiens (2018), « L’inculture économique, un danger pour notre démocratie » : https://www.institutsapiens.fr/linculture-economique-un-danger-pour-notre-democratie/.
7 bis I www.capitalisme-responsable.com.
8 Enquête Harris Interactive pour eToro, « Les Français et l’investissem e nt » : https://www.f2ic.fr/ffci-portal/cms/7338-9092/sondage-les-francais-et-l-investissement.dhtml.
9 « Actionnariat en France : agissons d’urgence pour la croissance », ANSA, p.13, 2016.
10 Aux origines des sociétés anonymes : les moulins de Toulouse au Moyen-Age, Germain Sicard, Ed. Armand Colin.
11 Investissement en entreprise : les jeunes Français en quête d’information, Actionaria et Air Liquide, 2017
12 www.capitalisme-responsable.com.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº845bis
Notes :
null null
11 Investissement en entreprise : les jeunes Français en quête d’information, Actionaria et Air Liquide, 2017
12 www.capitalisme-responsable.com.
1 Phitrust (2020), « 15 années au service de l’actionnariat responsable » : https://www.phitrust.com/wp-content/uploads/2020/03/Phitrust-Brochure-15-ans_Page.pdf.
2 Forbes (2018), « Les Français et l'actionnariat : je t'aime, moi non plus » : https://www.f2ic.fr/ffci-portal/cms/7308-8828/les-francais-et-l-actionnariat-je-t-aime-moi-non-plus.dhtml.
3 Christophe Tricaud (2012), « Le déclin de l’actionnariat individuel n’est pas inexorable » : https://www.f2ic.fr/ffci-portal/cms/7307-7898/le-declin-de-l-actionnariat-individuel-n-est-pas-inexorable.dhtml.
4 Ispos (2018), « Les Français, l’épargne et la retraite ».
5 Boursorama (2018), « Épargne : les Français en manque de culture économique ».
6 Allianz (2017), « Culture financière : les Français sont les derniers du classement européen ».
7 Institut Sapiens (2018), « L’inculture économique, un danger pour notre démocratie » : https://www.institutsapiens.fr/linculture-economique-un-danger-pour-notre-democratie/.
8 Enquête Harris Interactive pour eToro, « Les Français et l’investissem
9 « Actionnariat en France : agissons d’urgence pour la croissance », ANSA, p.13, 2016.
10 Aux origines des sociétés anonymes : les moulins de Toulouse au Moyen-Age, Germain Sicard, Ed. Armand Colin.