L’investissement responsable est né aux États-Unis, après la Première Guerre mondiale. Des familles « quakers » de Boston avaient pris conscience que certains investisseurs s’enrichissaient en profitant du conflit et ont alors décidé de ne plus investir dans des sociétés d’armement. Plus tard, dans les années 1980, de nombreux investisseurs américains, appuyés par un mouvement étudiant, décidèrent de ne plus apporter leur soutien à des entreprises liées au régime d’apartheid sud-africain.
L’investissement responsable n’est pas une affaire de banquiers. Il ne s’agit pas d’une innovation de l’univers financier, d’un produit marketing destiné à donner le change en période de taux bas et de marchés imprévisibles. C’est au contraire un mouvement par lequel la finance remplit son objectif premier : répondre aux besoins de la société. Pour cette raison, la finance durable n’atteindra son objectif, qui est de contribuer à transformer l’économie réelle, que si elle amplifie un mouvement profond de notre société. Cela peut être le cas aujourd’hui avec le changement climatique et la transition écologique.
Et si l’épargne pouvait financer la transition écologique ?
La transition écologique constitue un changement de modèle et de mode de vie, en termes de production et de consommation. Cette transformation profonde s’appuie sur deux piliers : la « décarbonation » de la production des biens et service et la modification des choix de consommation, pour favoriser un mode de vie plus sobre en énergie. Des deux côtés, ces transformations impliquent des investissements massifs. À l’échelle de la France, les besoins sont estimés dans une fourchette allant de 50 à 70 milliards d’euros par an. Nous sommes loin de ces niveaux : les flux d’investissements mesurés aujourd’hui font apparaître un « gap » d’investissement de 10 à 30 milliards d’euros chaque année, qui se cumule année après année pour créer un déficit de plus en plus grand. Nous ne parlons pas ici de financer des projets existants qui ne trouveraient pas preneurs, mais de susciter des projets « banquables » que le système bancaire et financier sera prompt à soutenir, les liquidités ne manquant pas.
En matière de capitaux, nous disposons d’une ressource abondante : l’épargne des ménages. La France est fréquemment citée comme une championne de l’épargne en Europe, elle-même n° 1 dans le monde. Fin 2018, l’épargne des ménages français atteignait 90 milliards d’euros sur un
Année après année, les sondages menés – entre autres – par le Forum pour l’investissement responsable (FIR) montrent que les Français accordent une place importante aux impacts environnementaux et sociaux dans leurs décisions de placement. C’était le cas de 63 % des répondants en
En effet, l’épargne est un marché guidé par l’offre. Les produits vendus sont les produits développés par les sociétés de gestion et mis en avant dans les réseaux de distribution. En ce qui concerne les produits financiers responsables (ISR), l’offre est à la fois insuffisante, trop peu connue et insuffisamment proposée aux clients. Nous avons pourtant un exemple de ce qui pourrait se passer si l’offre rencontrait la demande. Les lois de 2001 (loi Fabius) et de 2010 (loi de modernisation de l’économie) imposent aux entreprises d’inclure dans les dispositifs d’épargne
Une question de standards
Deux facteurs ont permis le succès de l’ISR dans l’épargne salariale : systématiser l’offre et offrir la preuve de sa qualité.
La finance responsable est une proposition de valeur à la fois financière et extra-financière. Si la valeur financière est facilement objectivable, ce n’est pas le cas de la valeur extra-financière. Il n’existe pas encore, à l’image de
La formalisation de reportings est également centrale puisqu’ils apportent l’élément souvent manquant : la preuve de l’impact. Chez Mirova, nous travaillons à développer des indicateurs tels que la mesure de l’empreinte carbone des portefeuilles. Nous avons également créé des stratégies aux objectifs spécifiques, liés par exemple à la transition environnementale, à la création d’emplois ou à la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes en entreprise. À ces stratégies, nous associons des mesures d’impact dédiées.
De même, les labels constituent un facteur de réassurance fort pour les investisseurs, à condition qu’ils soient connus et reconnus. En complément des travaux en cours pour instituer un éco-label européen pour les fonds d’investissement verts, tel qu’annoncé par le plan d’action de la Commission européenne sur la finance durable en 2018, il serait nécessaire de retravailler les labels existants au niveau du marché français pour aider le niveau européen à se structurer entre investissement responsable et investissement à impact. À ce titre, le label ISR public pourrait devenir le socle incontournable de la qualité de la gestion d’actifs français. Il faudrait également que l’État dégage un budget significatif pour assurer sa promotion auprès du grand public et le faire connaître davantage. Les autres labels deviendraient alors complémentaires et flécheraient des objectifs spécifiques : label TEEC pour la transition environnementale, label Finansol pour les enjeux solidaires, et pourquoi pas un label ISR de conviction, avec une sélectivité plus forte de l’univers d’investissement par rapport au benchmark.
Augmenter l’offre
Une fois traitée la question de la qualité, reste celle de l’offre. Celle-ci doit être harmonisée, améliorée, mais surtout proposée aux épargnants.
Si le marché de l’épargne est guidé par l’offre, celle-ci est largement influencée par la réglementation. Pour orienter massivement l’épargne vers le financement de la transition écologique, il faut cibler les placements préférés des Français, et les verdir – ou du moins proposer des options vertes. C’est l’une des principales mesures de la loi PACTE, adoptée début avril : elle oblige à proposer d’ici 2022 dans les contrats d’assurance vie en unité de compte (UC) au moins une UC labélisée ISR, une UC labélisée TEEC et une UC solidaire. Le dispositif de l’épargne salariale pourrait également être renforcé de la même façon pour proposer, des fonds dédiés à la transition environnementale.
De telles évolutions de la réglementation mettront à disposition des épargnants des options d’investissement en faveur de la transition environnementale. Reste un dernier problème, qui est de lui permettre de les identifier comme telles. Les labels sont une partie de la solution, de même qu’une meilleure éducation financière des Français. Une autre partie de la solution sera d’intégrer les préférences environnementales et sociales dans les questionnaires adressés par les conseillers financiers à leurs clients dans le cadre de la directive sur les marchés d’instruments financiers (MIF), et qui visent uniquement à évaluer leur profil de risque. La Commission européenne agit aujourd’hui dans ce sens et c’est nécessaire : selon les sondages du
Pour finaliser ce système réglementaire incitatif, reste la touche finale, ou plutôt la touche fiscale : pourquoi ne pas conditionner les avantages fiscaux liés à l’épargne à un fléchage, que ce soit dans l’épargne salariale, l’assurance vie, ou les livrets défiscalisés? Seuls les capitaux investis en faveur de la transition écologique et solidaire donneraient droit à immunité fiscale.
Se fixer des objectifs
L’épargne est disponible. Les épargnants souhaitent, dans une large majorité, soutenir la transition écologique. Il est temps que la finance se mette à l’écoute des besoins de notre société et y réponde. C’est aujourd’hui la responsabilité des pouvoirs publics, des sociétés de gestion et des distributeurs de produits financiers de permettre la réorientation de l’épargne des ménages. Nous devrions pouvoir nous fixer comme objectif qu’à un horizon raisonnable, 100 % de l’épargne des ménages français soit investi dans des produits « responsables », c’est-à-dire respectant quelques principes de base : intégration ESG, vote et engagement, reporting d’impact. De nombreux ménages semblent ouverts aux produits à plus fort impact et nous pourrions probablement, par une action coordonnée et exigeante, permettre qu’une proportion significative de l’épargne – 20 à 30 % – soit orientée spécifiquement vers la transition écologique et solidaire.