La crise sanitaire actuelle a conduit à une baisse d’activité mondiale d’une ampleur inédite du fait, entre autres, des mesures de confinement mises en place dans les différents pays et de l’arrêt ou ralentissement dans les chaînes d’approvisionnement des biens et services. La baisse brutale de la demande, notamment la consommation des ménages, a fragilisé l’ensemble des tissus économiques et la pérennité des entreprises. Dans les pays ayant un modèle social protecteur, comme la France, les stabilisateurs économiques ont joué leur rôle de premiers soutiens, et partout, sous différentes formes, les États et les banques centrales sont intervenus massivement et rapidement, comme prêteurs/assureurs en dernier ressort. Leurs actions visant à limiter au mieux l’impact de cette crise sur la solvabilité des agents économiques, dont la dégradation aurait pour conséquence les dégâts humains et économiques qu’engendrent les faillites et les pertes d’emplois, de compétences et de capitaux. En France, par exemple, ces aides se sont concrétisées par le déploiement des prêts garantis par l’État, les suspensions et exonérations de cotisations ou encore le chômage partiel, au bénéfice de l’ensemble des entreprises.
Basculer vers une économie financée par les fonds propres.
Cette crise intervient dans un contexte d’endettement public et privé très important, corollaire d’une baisse longue et continue des taux nominaux aujourd’hui très bas et parfois négatifs, au moment où l’inflation est stabilisée à un niveau faible entraînant la chute des taux d’intérêt réels. Les causes structurelles et conjoncturelles pouvant expliquer ce niveau des taux, qui préexistaient à la crise actuelle, sont encore d’une actualité intense aujourd’hui. Parmi celles-ci, les évolutions des facteurs démographiques – notamment l’augmentation de la part de la population en âge de prendre sa retraite qui repose sur une population active moins nombreuse – et le ralentissement des gains de productivité, ont un impact majeur sur l’équilibre financier de nos régimes sociaux dont les budgets sont sollicités par la préservation à un haut niveau des charges courantes de protection sociale. Les plans nécessaires de soutien et de relance annoncés, la dégradation de l’activité, vont, à court terme, encore accentuer le poids des dettes dans le financement de nos économies. S’agissant des dettes publiques, la question de leur soutenabilité et de la répartition de l’effort pour la rembourser s’appréciera au regard de l’efficacité des politiques de relance à contribuer à l’amélioration de la croissance potentielle. La reprise souhaitable des investissements devra se dessiner, en bonne partie, dans le respect d’une trajectoire de croissance – et de demande – plus durable et moins intense en carbone. Du côté des entreprises, pour beaucoup, leur structure bilancielle ressort fragilisée de cette crise du fait d’une accumulation des pertes et des dettes. Pour elles, répondre aux enjeux de demain par des offres compétitives nécessite une reprise des investissements productifs et un renforcement de leurs fonds propres, socle de la croissance. Un vrai défi pour notre pays sera de basculer progressivement d’une économie principalement financée par la dette à une économie plus financée par les fonds propres.
La réorientation de l’épargne privée en bonne voie
Heureusement, l’autre face de la pièce, l’épargne et notamment l’épargne privée résidente, dispose d’une masse de capitaux pouvant accompagner cette transition. L’épargne des ménages, en particulier, aujourd’hui en grande partie dirigée vers des placements non financiers ou des placements financiers liquides, garantis et peu rémunérateurs, peut et devra être orientée vers le long terme et le financement en fonds propres. L’importance des flux financiers captés par l’acquisition de biens immobiliers est venue limiter la capacité des Français à effectuer des placements financiers. Selon l’Insee, le patrimoine financier qui représentait la moitié du patrimoine total des Français au début des années 2000, n’en représente plus que 40 % aujourd’hui. En structure, le patrimoine financier est composé à plus de 80 % en produits de taux, principalement sous forme de dépôts bancaires et de contrats d’assurance vie en euros. Pour corriger ce biais défavorable, les restrictions à l’investissement long imposées aux investisseurs institutionnels, qu’elles soient réglementaires, prudentielles, comptables ou fiscales, devraient être allégées. La combinaison des normes IFRS et de solvabilité 2, en particulier, accentue un biais de court terme peu incitatif au financement en fonds propres des entreprises ou en infrastructures. Dans le cadre du plan de relance, les sociétés de gestion apporteront leurs expertises dans le développement des fonds d’investissement orientés vers les prêts participatifs (quasi-fonds propres) émis par les PME-ETI. Dans un contexte de taux d’intérêt historiquement très bas, ceci se traduit par une épargne à rendement très faible, voire négatif en termes réels quand les intérêts versés sont inférieurs à l’inflation. La réorientation de l’épargne privée vers des solutions d’investissement plus diversifiées en terme d’exposition aux différentes classes d’actifs et moins liquides est en évolution très favorable, encouragée par les récentes réformes de la fiscalité de l’épargne (PFU, IFI…) et la loi PACTE. L’implication des Pouvoirs Publics par une fiscalité avantageuse donnera une meilleure lisibilité et redonnera la confiance aux individus et aux entreprises pour consommer et investir. En effet, du fait du confinement, la consommation a fortement chuté et les encours des dépôts et livrets bancaires sont aujourd’hui à un plus haut niveau, représentant plus d’une année de revenus disponibles bruts des ménages.
PEA, PER et nouveaux supports
Les propositions de l’Association française de la gestion financière (AFG) tendent à répondre à ces différentes contraintes. Rétablir des ponts entre l’épargne patrimoniale longue et les bilans des entreprises. Pour les particuliers l’enjeu est d’accéder à des placements plus rentables, qui permettent de construire un patrimoine sur le long terme ; pour les entreprises, il est de modifier la structure de leur financement, en améliorant le ratio dettes/fonds propres. Certains supports existent déjà, comme le PEA, le PEA PME et le PER. L’AFG recommande de les renforcer ou d’éliminer les freins à leur développement. Il faut également finaliser un fonds de long terme, permettant de mélanger des actifs liquides et illiquides, autorisant ainsi tous les épargnants à accéder aux placements les plus rentables. Enfin, pour répondre à l’urgence de renforcer les secteurs économiques mis à mal par la crise sanitaire, l’AFG propose la création d’un compte épargne relance, le CEDRE, largement investi dans les fonds propres des entreprises, avec un régime fiscal aussi incitatif que celui de l'épargne réglementée. Cette proposition s’inscrit dans le projet de création du label « Relance », qui vise le financement des PME-ETI en fonds propres et quasi-fonds propres (obligations remboursables en actions, bons de souscription d’actions…) via des fonds d’investissement. La plus large diffusion des solutions d’épargne longue, épargne retraite au sein des supports assurantiels ou compte titres et épargne salariale, est la clé pour accroître la part actions dans les patrimoines financiers. Enfin, le financement de la relance, et notamment du volet relatif à la transition environnementale, se réalise aussi par le développement des offres solidaires, responsables et durables. Les sociétés de gestion ont l’expertise dans la sélection et l’analyse des émetteurs, cette analyse intégrant de plus en plus les données extra-financières. Il faut poursuivre l’inclusion dans les prix des externalités pour redonner compétitivité et marges aux entreprises appliquant les normes ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) les plus vertueuses. L’ESG est un facteur de création de valeur sur le long terme. Les gestions doivent s’adapter à cette demande croissante des investisseurs qui orientent leurs placements selon leurs préoccupations ou engagements de citoyens souhaitant donner du sens à leur épargne. Ainsi, une information et une sensibilisation des Français aux enjeux de la gestion financière à long terme devraient permettre une meilleure valorisation de leur épargne et répondre à leurs besoins futurs. En changeant notre modèle, les Français deviendraient détenteurs de leur économie et bénéficiaires de la croissance.
Prendre en compte l’impact de ses investissements sur l’économie
La période des produits d’épargne qui offraient du rendement sans risques est terminée. À ce sujet, les sociétés de gestion et les distributeurs ont un rôle majeur à jouer, grâce à la confiance et à la proximité qu’ils entretiennent avec leurs clients. Le développement d’une éducation financière et le renforcement du conseil, dans un langage clair et compréhensible, sont nécessaires pour aider les épargnants à raisonner en termes d’objectifs d’épargne, et définir des allocations en adéquation avec leurs besoins et engagements de citoyen. Il s’agit aussi de basculer d’une possible aversion liée à la performance de ses investissements individuels vers une vision plus globale d’un impact positif de ses investissements sur l’économie, du fait du sens qui leur est donné en matière environnementale, sociétale et de gouvernance.
En matière d’épargne, le risque serait de ne pas agir.