Innovation

Comment bénéficier de la technologie blockchain pour transformer les métiers de la banque ?

Créé le

09.07.2018

-

Mis à jour le

29.08.2018

Dans un secteur bancaire en pleine mutation, la blockchain est annoncée comme pouvant révolutionner le monde. Quelle stratégie adopter face à cette innovation ? Quelles coopérations impulser et sur quels marchés ? Comprendre cette technologie en l’illustrant de différents cas d’usage conduit à imaginer de nouveaux dispositifs opérationnels au plus grand bénéfice des clients.

Après 10 ans de fonctionnement, la technologie blockchain intéresse des activités qui vont au-delà d’un simple mode de règlement. Son registre distribué permet de réaliser des opérations sécurisées en temps réel, de manière automatisée sans contrôle centralisé et sans intermédiaire. Son système de chaînage de blocs offre une preuve infalsifiable révolutionnant les modèles traditionnels de tiers de confiance.

Quelles conséquences sur les métiers bancaires ? Comment innover de manière responsable avec cette technologie ? En découvrant les réalisations dans différents secteurs d’activité, la réflexion s’enrichit de nouvelles façons de concevoir les processus et les parcours client. Et son déploiement dans la banque induit de nouvelles approches managériales.

L’effervescence blockchain

En 2008, Satoshi Nakamoto associe plusieurs techniques informatiques (la cryptographie asymétrique, la fonction de hashage, la chaîne de blocs, le consensus par minage et le registre distribué d’échange pair à pair) pour créer un « système d'échange monétaire permettant le paiement en ligne directement entre les participants sans la médiation d'une institution financière », via un jeton, dénommé bitcoin. La transaction est sécurisée par un mode opératoire, la blockchain, et non plus par un tiers de confiance. À ce premier dispositif, est ajouté un programme informatique permettant d’exécuter automatiquement des engagements réciproques contractualisés par des personnes, des objets ou des machines. C’est le smart contract développé par Ethereum.

Le caractère innovant de la blockchain a été évalué et confirmé par trois modèles, celui du manuel d’Oslo, celui des hype cycles du Gartner Group et celui du gouffre de Moore (v. Encadré 1). En France, différents textes de loi en 2016 et 2017 (v. Encadré 2) ont consacré la blockchain en encadrant son utilisation dans le domaine des titres financiers. Toutefois, de nombreuses questions juridiques restent en suspens. En matière économique et fiscale, la qualification de cryptomonnaie est considérée comme inadéquate, préférant le terme crypto-actif, entraînant des taxations différentes. En matière bancaire, de nombreux règlements supranationaux (RGDP, LAB-FT, MIFID2, DSP2, FATCA…) en rendent complexe le développement. En matière judiciaire, les notions d’identité, de consentement, d’exécution, de responsabilité ou de système juridique rattaché ouvrent à de nombreux débats et interprétations, ne favorisant pas la sécurité juridique du smart contract.

S’agissant de la confiance entre les parties d’une transaction, elle repose dans l’intégrité des informations enregistrées dans le registre distribué. Comment garantir la fiabilité des données introduites dans le registre par les nouveaux arrivants ? De fait, les tiers de confiance restent indispensables à la périphérie du système blockchain car une donnée à l’origine erronée introduite dans une blockchain devient une donnée sécurisée, immuable, datée ayant force probatoire. Cela reste encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’évaluer et de couvrir le risque opérationnel ou systémique associé à une anomalie ou un dysfonctionnement d’un smart contract.

Des réalisations en accéléré

Ces obstacles n’ont pas stoppé le lancement d’expérimentations car les bénéfices sont nombreux : sécurité, immutabilité, décentralisation, horodatage, traçabilité, réplication…

Trois macro-usages peuvent être identifiés : le transfert de valeur, la certification et l’automatisation. Dans le 1er cas, la valeur échangée est portée techniquement par un token, la garantie que l’émetteur n’en dispose plus s’effectuant grâce à un horodatage. Les transferts de fonds transfrontaliers ou le crédit documentaire ont ainsi vu leur processus évoluer. Dans le 2e cas, l’empreinte numérique sous forme de hash permet une meilleure traçabilité. Le registre partagé ne permet pas la falsification. Certification de diplômes, d’identifiants SEPA ou de factures sont des domaines explorés. Dans le 3e cas, la gestion des relations contractuelles a été automatisée, couplée ou pas à d’autres solutions digitales comme les chatbots ou l’IoT [1] . Le plus étonnant est la gestion et l’échange grâce à la blockchain de la production électrique de panneaux photovoltaïques entre habitants d’un même quartier.

Pour aller plus loin, se familiariser avec de multiples réalisations aide à imaginer par analogie de nouveaux proof of concept dans des domaines non encore explorés. Plusieurs applications sont mises en œuvre :

  • tracer les diamants ou les produits alimentaires pour plus de sécurité ;
  • suivre le mouvement des conteneurs dans les ports pour optimiser les coûts ;
  • uberiser Uber avec un réseau de covoiturage en peer-to-peer ;
  • certifier l’origine d’œuvres d’art ou gérer automatiquement les droits d’auteurs ;
  • organiser la nationalité numérique (exemple de l’Estonie).
À côté de ces réalisations, les « entreprises Z » (car elles adoptent les attitudes de la génération millenium) montrent leur impatience à obtenir des solutions opérationnelles ou de financement, et utilisent les ressources de la blockchain. Les plus raisonnables s’organisent autour de consortiums pour bâtir des règles de place, coopérer, expérimenter ensemble et espèrent obtenir un avantage concurrentiel significatif. D’autres choisissent la voie de la normalisation internationale en participant à des groupes de travail organisés par l’AFNOR ou l’ISO.

C’est dans le domaine du private equity que sont observées les pratiques les plus disruptives, les initial coin offering (ICO), lesquelles ont rassemblé en 2017 plus de 3,8 milliards de dollars dans le monde. Pour comprendre le phénomène des ICO, il est utile d’étudier en parallèle l’application législative de la blockchain aux titres non cotés. Aujourd’hui, les attentes des start-up et des investisseurs sont davantage orientées vers plus de facilité et d’agilité dans la collecte et la gestion de capitaux. Les actes réglementaires de gestion des parts sociales peu automatisés pèsent sur les coûts d’exécution. L’ordonnance française du 8 décembre 2017 organise l’échange de titres financiers via la blockchain et autorise la création d’un registre commun à plusieurs sociétés, ce qui intéresse de nombreux gestionnaires d’actifs.

C’est dans ce contexte qu’ont émergé les ICO. Il s’agit d’une forme de levée de fonds, réalisée à l’aide d’un smart contract générant des jetons (tokens) distribués aux investisseurs, pour financer un projet porté par une entreprise ou une communauté de développeurs. Par exemple, au printemps 2018, l’entreprise de messagerie cryptée Telegram a levé 1,7 milliard de dollars grâce à ce dispositif. Les tokens émis sont listés sur une plateforme d’échange qui évalue leur contre-valeur en euro, en dollar, en bitcoin ou en éther. Un marché secondaire existe permettant de revendre ces tokens et de spéculer. Ces opérations ont poussé les régulateurs (AMF, SEC, FINMA [2] ) à encadrer la pratique sans l’interdire. Ainsi, en France, la prochaine loi Pacte intégrera un régime de visa optionnel, délivré par l’AMF aux émetteurs d’ICO afin de sécuriser les transactions et un système d’identification des investisseurs, déjà proposé lors de l’ICO de la start-up Legolas en février 2018, pour respecter la réglementation LCB-FT.

L’ensemble de ces réalisations démontre l’intérêt des métiers bancaires à explorer cette technologie car certains processus doivent être améliorés au bénéfice des clients, des entrepreneurs et des investisseurs.

La puissance de l’intelligence collective

Désormais, la question n’est plus de savoir s’il faut y aller mais celle de savoir comment y aller. Engager une démarche « test and learn » afin de développer des compétences dans ce domaine fait partie des options possibles.

Pour commencer, il est intéressant d’étudier les projets potentiels autour de la réduction des coûts ou de nouvelles offres commerciales, qu’ils soient en interne ou en partenariat. Différents domaines peuvent être suggérés. Par exemple, l’évaluation réglementaire de l’adéquation des produits fournis aux besoins du client pourrait être réalisée par le client lui-même via un dispositif de clés privée et publique. Ce dispositif peut être étendu aux questionnaires de santé en matière d’assurance emprunteur, préservant l’intimité du client. Transférer un plan d’épargne logement (PEL) ou en actions (PEA) représente des travaux de pointage et de vérification fastidieux. Une architecture blockchain entre les établissements de crédit permettrait de standardiser les demandes de transfert de compte d’épargne au bénéfice du client et dans le respect du secret bancaire. En matière de crédit-bail, garantir l’entretien et la maintenance de biens professionnels via des carnets d'entretien numériques partagés présente de nombreux intérêts pour la banque. Cela permet de limiter la décote du bien en cas de reprise de ce dernier à la fin du contrat ou lors d’une défaillance de l’entreprise cliente.

En matière d’offres, il devient important de soulager le conseiller des aspects techniques et lui permettre de mieux connaître ses clients au risque de le transformer en « human market place ». De nouveaux programmes de fidélité et de recommandation, à base de monnaie virtuelle, laisseraient au client la possibilité de transmettre à ses proches des avantages préférentiels. Plus encore, au lieu de collecter et conserver les métadonnées des clients par-devers eux, rémunérer le consommateur en contrepartie des informations qu’il souhaite transmettre donnerait une dimension plus éthique et plus responsable au Big Data. Enfin, l’automatisation de certains contrats lors de moments clés [3] permettrait de multiplier les expériences client extraordinaires par l’excellence du service.

Ensuite, l’enjeu est de créer une communauté de partenaires internes et externes dont le principal objectif est de promouvoir les réflexions et les expérimentations. Lancer un programme d’innovations autour de la blockchain, c’est projeter l’entreprise et ses collaborateurs dans une aventure porteuse de progrès et d’engagements, à condition de respecter certaines étapes. Tout d’abord, il faut apprendre un nouveau mode de pensée de type « trustless », définir les objectifs de progrès et identifier le réseau concerné. Puis, il convient d’investir dans la formation et le développement des compétences des « collaborateurs » dans une logique de service value profit chain. C’est indispensable : 98 % des cadres supérieurs et stratégiques d’une grande banque éprouvent le besoin d’être mieux informé et formé, d’autant que 80 % d’entre eux avouent ne pas connaître les principes de fonctionnement de la blockchain. Enfin, différentes méthodes facilitent le management de l’innovation dite responsable, renforçant les interactions entre groupes métiers pour favoriser l’agilité, les fertilisations croisées et innover « à coup sûr » [4] . Ces approches développent la reconnaissance, le sentiment d’utilité et l’engagement des collaborateurs.

En conclusion, cette technologie est capable d’apporter des améliorations sensibles à de nombreux process bancaires. Dans un secteur en transformation, ouvrir des projets sur la blockchain est le meilleur moyen de préparer les banquiers à leur avenir car cette technologie challenge toutes les dimensions de l’entreprise jusqu’à sa gouvernance. C’est une belle opportunité à saisir, alors, allons – y !

 

1 Internet of Things : Internet des objets (objets connectés).
2 https://www.finma.ch/en/news/2018/02/20180216-mm-ico-wegleitung/.
3 « 11 parcours client dans la banque de détail »,  L’excellence de la relation client par les compétences,  INRC, 2015.
4 Schilling M. (2018), « Innovez à coup sûr », Harvard Business Review, févr.-mars.

À retrouver dans la revue
Revue Banque NºCFPB2018
Notes :
1 Internet of Things : Internet des objets (objets connectés).
2 https://www.finma.ch/en/news/2018/02/20180216-mm-ico-wegleitung/.
3 « 11 parcours client dans la banque de détail »,  L’excellence de la relation client par les compétences,  INRC, 2015.
4 Schilling M. (2018), « Innovez à coup sûr », Harvard Business Review, févr.-mars.