Les « spéculateurs » sont sous le feu des critiques, avec Nicolas Sarkozy en chef de file. Comment réagissez-vous à ces griefs ?
J’ai une vision d’acteur de marché : tout intervenant apporte une liquidité nécessaire à l’expansion de ce marché. Je ne nie pas toutefois que certains intervenants soient extrêmement court-termistes et aient donc un impact local important.
Dans quelle mesure les investisseurs financiers ont-ils un impact sur les prix et la volatilité ?
C’est tout d’abord un problème de référentiel : les matières premières sont actuellement moins chères qu'elles ne l'étaient au moment du premier choc pétrolier. Ensuite, la présence des investisseurs institutionnels affecte certainement la volatilité à court terme des marchés : c’est ce que doivent gérer les opérateurs classiques. Mais le prix moyen à long terme reste dicté par la rencontre de l’offre et de la demande. Actuellement, par exemple, il y a beaucoup moins de blé disponible dans la qualité recherchée et une demande plus forte de la Chine sur l’ensemble des grains : cela pousse les prix à la hausse, et ce n’est pas une lubie des spéculateurs !
Pensez-vous qu’il soit pertinent de prendre des dispositions concernant le manque de transparence de ces marchés ?
Je ne pense pas que l’on puisse se plaindre des informations de production et de stockage en Europe occidentale ou aux États-Unis. Mais cette transparence porte sur l’offre alors que les principales incertitudes concernent la demande. L’importateur mondial majeur qu’est la Chine trouve un avantage compétitif à ne pas être très transparent sur l’état de ses stocks et sur ses besoins futurs.
Qu’en est-il de la transparence sur les marchés dérivés ?
Avoir de la transparence sur les transactions ouvertes est tout à fait légitime. L’Europe est d’ailleurs en retard sur ce point par rapport aux États-Unis. Je trouve tout à fait normal de produire du reporting sur des positions agrégées ou détaillées, et chaque opérateur peut en faire de même. Toutefois, les transactions de gré à gré doivent pouvoir préserver l’identité du client qui lui-même peut déclarer son opération ou, s'il le souhaite, déléguer cette procédure. Mais disposer des données ne suffit pas : il faut savoir les exploiter. Les trade repositories devront développer une capacité d’analyse de ces chiffres pour limiter le risque systémique.
Faut-il chercher à standardiser et compenser les dérivés OTC sur matières premières comme on compte le faire pour les CDS ?
Nos clients entreprises utilisent les produits dérivés de gré à gré pour deux raisons principales : leurs besoins sont trop éloignés des standards et les appels de marge demandés par les chambres de compensation sont trop lourds pour eux. Forcer à la standardisation n’est pas souhaitable car utiliser des produits standards pour couvrir un risque spécifique revient à créer un nouveau risque. Les produits listés sont essentiels pour les tout petits acteurs, dont les besoins sont proches des standards, et pour les très gros, qui savent transformer leurs spécificités en risques standard. Mais les acteurs moyens ont besoin des contrats de gré à gré. Mettre en place une procédure quotidienne d’appel de marge est notamment une démarche complexe pour ce type d’acteur. S’il n’en est pas capable, il demandera à une banque l’ouverture d’une ligne de crédit, ce qui créera un risque de court terme : dans le cas d’un produit OTC, la banque a une meilleure connaissance du client que lors de la souscription d’une ligne de crédit. Mais je pense que le régulateur a bien conscience de ce risque. Commençons par standardiser la transparence requise sur tous les marchés mondiaux.
L’une des solutions explorées par la CFTC (Commodity Futures Trading Commission ) consiste à fixer des limites de position, ce qui ne fait pas l'unanimité parmi les experts. Pensez-vous que ce soit une bonne piste ?
La CFTC est un peu hésitante sur le sujet car elle n’arrive pas à démontrer ce qui a été annoncé comme devant être la conclusion ! Elle demande du temps pour trouver les arguments qui y amènent. En tout état de cause, moins un marché est liquide, moins il y attire les investisseurs institutionnels. S'il est large et liquide, le nombre d’acteurs actifs y est tel qu’il est difficile d’être en abus de position dominante. Il sera donc difficile de démontrer que ce sont les acteurs financiers qui tiennent les marchés de matières premières.
Qui pourrait se voir appliquer des limites de position ?
Les traders sur les marchés physiques ont de grosses positions sur les marchés dérivés mais c’est leur métier. Les fonds de pension sont également de gros acteurs mais en investissant dans les matières premières, ils remplissent leur rôle de garantie des pensions des salariés. Je doute que la CFTC les condamne pour abus de position dominante lorsqu’ils allouent 3 ou 4 % de leurs fonds aux matières premières. Ils peuvent d’ailleurs se révéler stabilisateurs : pendant la phase d’investissement, ils poussent effectivement les marchés à la hausse, mais pour respecter leur cible de 3 %, ils deviennent vendeurs quand les prix montent et acheteurs quand ils baissent.
Ces limites de position pourraient être appliquées à des acteurs ne pouvant pas tenir leur position dans la durée, de petits hedge funds par exemple. J’aimerais tout de même souligner que les marchés de matières premières sont par nature sujets à des situations de positions dominantes. Il suffit de penser à l’Opep, à la Russie et à la Chine.
De plus en plus d’utilisateurs finaux, notamment dans le domaine agricole, s’intéressent à ce qui se passe sur les marchés financiers de matières premières. Selon vous, est-ce une tendance de fond ?
Depuis dix ans aux États-Unis, l’écart de revenus entre un bon agriculteur et un autre moins performant est pour 20 % lié à sa technique agricole et pour 80 % à sa mise en marché. Le désengagement de la PAC a rendu les prix plus volatils et il est devenu important pour les agri-entrepreneurs de développer leur compétence en gestion des risques.