Vers un nouvel équilibre mondial

La Chine et l’Inde, acteurs clés du potentiel africain

Créé le

21.04.2013

-

Mis à jour le

02.05.2013

La Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde ont instauré avec l’Afrique une relation basée sur l’achat de matières premières en échange de l’exportation de biens et services. Mais ce modèle est en train de se transformer, au profit d’une Afrique qui entre dans une phase démographique particulièrement porteuse. L’économiste Jean-Joseph Boillot revient sur les nouvelles formes de ce partenariat à trois, qu’il qualifie de « Chindiafrique ».

Voyez-vous la démographie comme l’élément majeur du potentiel économique africain dans les décennies à venir ?

La démographie n’est pas la clé si on la limite à la science du nombre : depuis vingt siècles, les trois géants que sont la Chine, l’Inde et l’Afrique n’ont paradoxalement pas vu leur part dans la population mondiale augmenter. Ils en représentent en moyenne entre la moitié et les deux tiers, et cela depuis le premier millénaire. En revanche, une analyse des transformations sociodémographiques en termes de « ressources humaines » apporte un éclairage bien différent. Les pays du Nord et ceux du Sud connaissent un phénomène de « ciseau » démographique : quand plus de la moitié de la population du Nord a plus de 50 ans, la moitié de celle du Sud a moins de 25 ans. L’ouverture du « ciseau » a commencé dans les années 1970 en Chine, dans les années 1980 en Inde et dans les années 1990 en Afrique.

Ceci a déclenché un ensemble de transformations jouant à la fois sur l’offre et sur la demande. Sur l’offre tout d’abord, parce que l’on a assisté à une arrivée massive sur le marché du travail de jeunes plus ou moins bien éduqués, mais formés aux plus récentes technologies. Les sociétés répondent de manière très pragmatique à cette demande de travail des jeunes générations, en se réformant parfois violemment, comme en Chine avec la fin du maoïsme, ou plus graduellement, comme en Inde. L’Afrique est en train d’entrer dans cette phase pragmatique d’utilisation de ses ressources humaines. Simultanément, ces jeunes veulent consommer et exercent une pression sur les besoins en infrastructures, ce qui joue sur la demande. L’Afrique entre donc dans ce qu’on appelle sa fenêtre d’opportunité démographique, et elle se poursuivra jusqu’en 2030, à la différence de la Chine, qui est en train de connaître son retournement. La variable clé est donc davantage l’impact des ressources humaines sur l’offre et la demande que la croissance de la population elle-même.

Quel en est l’impact en matière de services financiers ?

Les sociétés rurales sont en plein bouleversement, au profit d’une urbanisation plus ou moins rapide, et cette transformation s’accompagne d’une forte demande d’intermédiation entre l’épargne et l’investissement, tandis que l’entrée dans le salariat bouleverse le fonctionnement des sociétés qui se monétisent. La révolution démographique se traduit donc par une révolution dans l’intermédiation financière.

Toutefois, l’émergence des trois géants ne doit pas être vue comme un rattrapage du modèle occidental : alors que ce dernier a été taillé pour des sociétés où la densité de population restait modérée, voire où il y avait de l’espace, comme aux États-Unis, ce n’est pas le cas du monde émergent, y compris de l’Afrique où la densité de population effective est élevée, comme on le voit avec la moitié de la population qui est déjà urbanisée. Par ailleurs, nous sommes à l’âge de la révolution des technologies de l’information, ce qui impacte tout particulièrement le secteur bancaire. Ces pays ne vont donc pas copier les modèles du monde développé, mais faire preuve d’innovations, peut-être en utilisant des technologies nées au Nord mais en les adaptant au contexte spécifique du Sud. C’est que l’on appelle le leapfrog, le saut technologique.

Auriez-vous un exemple pour illustrer cette différence d’approche ?

Un réseau d’agences extensif et coûteux y est moins nécessaire qu’il ne l’a été dans les pays développés, en particulier en France. En outre, on est entré directement dans l’ère numérique, sans passer par la solution du chèque. Quant au téléphone mobile, il y joue d’entrée de jeu un rôle de terminal financier, d’autant qu’il s’agit de plus en plus de smartphones qui court-circuitent le besoin d’utiliser des ordinateurs.

Quelle approche la « Chindiafrique » a-t-elle en matière d’éducation financière des populations non bancarisées ?

Au début des années 1980, la Chine était une économie qui reposait entièrement sur le cash, où les particuliers ne détenaient pas de compte bancaire. Il en allait de même en Inde, à ceci près que la population utilisait beaucoup l’or et les bijoux comme moyen de thésaurisation. L’Afrique est à la fois marquée par la prédominance du cash, avec un rôle important de la thésaurisation, mais aussi par le poids de son économie informelle – un peu comme en Inde, mais ce que n’a jamais connu la Chine, par exemple. Poussées par la nécessité de capter l’épargne des ménages, les banques chinoises sont très rapidement parvenues à dématérialiser les flux financiers via les cartes de crédit. La révolution financière indienne n’a pris forme que plus récemment, entre 1997 et 2005, grâce à la libéralisation du secteur et l’arrivée de nouveaux acteurs privés, comme Yes Bank, HDFC ou encore ICICI. Ces derniers ont compris qu’ils ne pourraient pas se faire une place en reproduisant le modèle des banques publiques déjà bien établies. Ils ont donc innové, en remplaçant les agences bancaires classiques par un réseau de guichets automatiques extensif. Ces guichets sont par exemple capables de proposer aux clients d’initier un crédit, la souscription se poursuivant par téléphone avec un téléconseiller. L’Inde est donc tout de suite entrée dans le XXIe siècle des centres d’appel. Le continent africain est en retard dans ce processus, mais il est en train de développer un modèle assez proche de celui de l’Inde, et qui sera même probablement plus intensif encore en raison de son urbanisation accélérée. Avec la libéralisation de ses systèmes bancaires, l’Afrique a activé une compétition impressionnante entre établissements, qui se traduit par plus d’innovation, en particulier pour répondre aux besoins des jeunes générations.

Le déficit d’infrastructures est cité comme un frein à la croissance africaine. Quel rôle jouent la Chine et l’Inde sur ce point ?

Elles sont tout d’abord intervenues grâce à des relations bilatérales fortes, traduisant les objectifs politiques marqués des deux géants. Puis elles ont aussi répondu aux appels d’offres des divers bailleurs de fonds multilatéraux, notamment les Indiens qui ont un gouvernement moins riche et moins capable d’organiser un système de troc contre matières premières. Les entreprises indiennes et chinoises ont été très performantes en la matière, du fait de la compétitivité de leurs prix, mais aussi parce qu’elles proposaient des infrastructures très adaptées aux besoins de l’Afrique : les stades de foot qu’elles construisent ne sont peut-être pas des œuvres d’art ou des prouesses technologiques comme en Europe, mais ce sont des constructions frustes et robustes, capables de gérer des foules assez chaotiques et en tout cas peu fortunées.

Ce n’est que dans un second temps que l’Inde et la Chine se sont aperçues que, pour répondre aux colossaux besoins d’infrastructures de l’Afrique, elles devaient mobiliser elles-mêmes des financements assez sophistiqués. Cela leur permettait ainsi d’échapper au fonctionnement des instances multilatérales, qui ont tendance de facto à favoriser les entreprises occidentales, du fait des normes qu’elles respectent, notamment en matière de qualité et de procédures de contrôle. La Chine continue aussi de lier ses achats de matières premières auprès du continent africain à des contrats d’infrastructures. Elle essaie ainsi de compenser les effets de ses immenses besoins en matières premières sur sa balance commerciale – qui est déficitaire avec l’Afrique – et cela ne semble pas illégitime, même s’il y a peut-être certains excès, comme dans toute relation d’affaires bilatérale avec des États africains. Grâce à ses réserves considérables, la Chine est en tout cas rapidement devenue le premier bailleur de fonds de l’Afrique subsaharienne.

Qu’en est-il de l’Inde ?

Les banques indiennes sont de taille beaucoup plus réduite et pas du tout internationalisées. La banque du commerce extérieur (Exim) a mis en place des lignes de crédit, mais elles ne sont pas suffisantes. Cela a conduit l’Inde à proposer à ses partenaires des BRICS [1] la création d’une banque de développement commune. Elle a obtenu l’oreille favorable du Brésil qui, comme elle, dispose d’entreprises performantes dans les infrastructures mais qui n’ont pas les ressources financières suffisantes. Lancé en 2012 au sommet de Delhi, ce projet de banque de développement prendra du temps à se concrétiser, une dizaine d’années vraisemblablement, mais il a reçu un aval au dernier sommet de Durban en mars 2013.

Cette banque de développement des BRICS ne peut-elle pas faire concurrence aux banques chinoises ?

La Chine n’est pas vraiment demandeuse de ce projet commun, car elle devra affecter une partie de ses ressources à une instance multilatérale. Mais elle a beaucoup de réserves en devises et d’entreprises compétentes : elle devrait être tout à fait capable de travailler sur ce mode multilatéral, comme elle l’a montré par le passé. La concurrence sera, quoi qu’il en soit, très forte.

L’Afrique se réjouit-elle de cette création ?

Le projet est soutenu par le continent africain dans son ensemble ; il y voit une alternative aux procédures de la Banque Mondiale qu’il n’estime pas vraiment satisfaisantes, car trop longues et trop coûteuses. Il faut aussi l’analyser dans un contexte d’émancipation des pays du Sud, en particulier de l’Afrique, de ces canaux de financements multilatéraux occidentaux. Soulignons à ce titre le rôle très important joué ces dernières années par la Banque Africaine de Développement (BAfD). Elle démontre que l’Afrique peut faire preuve d’efficacité dans ce défi du financement de ses infrastructures, qu’elle peut lutter contre la mauvaise gouvernance et, plus encore, qu’elle se trouve dans une position de force, étant le centre de l’attention tant des pays développés que des pays émergents. Elle peut aujourd’hui davantage imposer ses choix de partenaires et de type d’infrastructures, et pousser à un alignement sur la concurrence indienne et chinoise, plus frugale, moins chère et plus rapide. Or l’Afrique a besoin d’aller vite.

Les banques chinoises collaborent-elles avec leurs homologues africains ?

Les banques chinoises ouvrent effectivement des lignes de crédit pour les banques africaines dont les bilans sont de taille trop réduite. Toutefois, ces lignes ne peuvent être utilisées que pour financer l’importation de produits chinois ou des projets faisant intervenir une entreprise chinoise, même si l’emprunteur lui-même est africain. Il en va de même pour les Indiens. Mais ne nous y trompons pas : cette démarche est dans la continuité de celle des pays occidentaux jusque dans les années 1990, avec l’utilisation de la Coface pour la France, par exemple. L’abandon de l’aide liée est en fait très récent, on l’oublie trop souvent.

Récemment, le gouverneur de la banque centrale du Nigéria a dénoncé la « nouvelle forme d’impérialisme » de la Chine vis-à-vis de l’ Afrique [2] . Quel regard portez-vous sur cette relation ?

Ce qu’a dit tout haut cet homme, par ailleurs réputé pour sa compétence et sa probité, est ce que beaucoup pensent sur le continent depuis quelques années. Il ne faut toutefois pas lire son propos comme une déclaration antichinoise – et les Chinois ne l’ont d’ailleurs pas pris comme tel. Il s’agit d’un appel aux Africains, qu’il exhorte à ne pas tomber dans une relation économique de type colonial, basée sur l’exportation de matières premières brutes contre l’importation de produits manufacturés. Il ne s’agit pas de nier que, grâce à la Chine, les termes de l’échange se sont améliorés et ont permis à l’Afrique de multiplier par 3 ou 4 le prix unitaire de ses matières premières et d’acheter moins cher ses produits manufacturés, suscitant la croissance de 5 à 6 % du continent comme on le voit depuis une dizaine d’années. Néanmoins, en rester à cette relation ne permettra pas à l’Afrique de s’industrialiser et de créer les 10 à 15 millions d’emplois dont elle a besoin chaque année. La déclaration du gouverneur pose la question de l’utilisation de cette manne nouvelle.

Les Chinois ne sont pas hostiles à ces réflexions et sont même demandeurs de l’émergence d’un secteur industriel africain avec qui ils pourraient travailler, dans un contexte de hausse des coûts salariaux en Chine et de saturation du niveau de pollution. Si la Chine utilise des matériaux africains pour construire des voitures qu’elle exporte vers l’Europe, il semble logique qu’elle commence à s’intéresser à l’industrialisation de l’Afrique et à y implanter des opérations d’assemblage comme on le fait toujours avant d’atteindre une masse critique. Les filières du textile, des chaussures ou de l’alimentaire se délocalisent déjà en Afrique. Il faut bien prendre en compte que la Chine est en train de basculer vers un nouveau régime de croissance, et la carte africaine y a une place de choix compte tenu de la taille du continent, de ses perspectives de croissance et des enjeux géopolitiques d’avoir le continent africain avec soi.

Ce type de raisonnement est-il également valable avec l’Inde ?

Les modèles de ces trois géants sont très différents, c’est pourquoi je parle de « triangle Chindiafrique ». Le modèle indien, en l’occurrence, est encore hésitant. Il est certain que l’Inde a un important besoin de matières premières – elle est encore moins bien dotée que la Chine sur ce point. Elle a donc besoin de l’Afrique qui recèle le tiers des réserves de la planète. Par ailleurs, les entreprises indiennes sont très compétentes, mais peinent à se développer dans leur propre pays, du fait de contraintes liées au manque d’espace, à la démocratie indienne qui alourdit les procédures, à la corruption… Elles sont en revanche très performantes à l’étranger. C’est pourquoi des groupes comme Mittal, Essar ou même Tata se développent de plus en plus hors des frontières indiennes. Dans les années 2000, elles ont tenté de s’implanter dans les pays développés, à la faveur de liquidités abondantes qui leur ont permis de s’endetter facilement ; mais il y a eu pas mal d’échecs et en tout cas beaucoup de déception, en partie parce qu’elles ont achoppé sur des conceptions bien différentes de la gouvernance, entre d’un côté une culture de capitalisme familial et de l’autre une tradition de technostructure. Dans les faits, les entreprises indiennes s’avèrent bien plus proches de l’environnement africain et le continent noir est de plus en plus perçu comme une destination prioritaire et plus propice.

Pourriez-vous citer un exemple d’entreprise indienne ou chinoise dans les services financiers qui se soit tournée vers l’Afrique ?

L’exemple de l’opérateur téléphonique indien Airtel est intéressant. Il a importé sur le continent le business model novateur qu’il avait développé en Inde : lorsqu’il a racheté l’opérateur Zain, il est devenu numéro 3 sur un marché africain caractérisé par un faible nombre d’abonnés et des tarifs élevés. Il a alors décidé d’y appliquer la recette qu’il avait expérimentée en Inde avec succès. Il a donc cassé les prix, pariant sur une augmentation du nombre de clients, et a entraîné dans le mouvement les autres opérateurs. Cela lui a valu de connaître des années de vaches maigres, mais le groupe n’a pas baissé les bras. Il a multiplié les services liés à la téléphonie et notamment tous les services bancaires au travers de l’e-banking.

On peut également citer l’exemple de la microfinance, développée de manière massive en Inde et dont le modèle économique – entrepreneurs individuels sans épargne et sans actifs tangibles à donner en garantie ayant besoin de prêts de petits montants – correspond bien à l’Afrique. Les acteurs indiens de la microfinance ont ainsi transféré aux Africains leur expérience en la matière, notamment les enseignements qu’ils ont tirés de la crise qui les a touchés en 2011.

Au final, diriez-vous de l’Afrique qu’elle est un eldorado pour les services financiers ?

Je ne crois pas : l’eldorado sous-entend qu’il y a des mines d’or à trouver et qu’il faut se ruer avant que les autres ne les trouvent. Pour moi, il s’agit bien davantage de la fable de Jean de la Fontaine [3] dans laquelle un laboureur dit à ses fils qu’un trésor est caché dans le jardin. Ceux-ci creusent et remuent la terre en vain, sans comprendre que le véritable trésor était le simple fait de travailler la terre. L’Afrique n’est pas un eldorado au sens où il y a un risque de sous-estimer l’ampleur des défis du continent, la lenteur du processus et les efforts à fournir pour concrétiser cette fenêtre d’opportunité. En ce sens, je n’ai pas une vision « optimiste » de l’Afrique, comme je l’entends parfois, mais j’en ai une vision confiante : l’Afrique a la capacité de surmonter progressivement ses obstacles pour tirer parti de ses richesses, et tout d’abord ses hommes et ses femmes, particulièrement travailleurs et créatifs.

 

1 Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud. 2 Lamido Sanusi, « Afrika must get real about Chinese Ties », Financial Times, 11 mars 2013. 3 « Le laboureur et ses enfants », fable 9 du Livre V.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº314
Notes :
1 Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.
2 Lamido Sanusi, « Afrika must get real about Chinese Ties », Financial Times, 11 mars 2013.
3 « Le laboureur et ses enfants », fable 9 du Livre V.