Le cash n’est pas mort ; il est même encore là pour longtemps ! Les annonces répétées d’une future mort des espèces partent d’une vision obsolète de la filière fiduciaire, qui considère le cash seulement comme un centre de coût, un moyen de paiement « has been » dont il faut hâter la disparition. Nous nous proposons, en adoptant une conception en rupture, de repenser ce modèle.
Un moyen de paiement incontournable et en progression
Dans la zone euro, nous observons un paradoxe : les paiements électroniques sont en plein essor et, en même temps, la demande de billets en euros croît systématiquement. Selon une étude récente de la BCE, en 2016, 79 % des paiements dans les commerces de proximité sont réalisés à l'aide de cash. Les utilisateurs gardent confiance dans les espèces, dont le taux de fausse monnaie est extrêmement bas (moins de 30 contrefaçons par million de billets). De façon surprenante, le taux de fraude est plus élevé sur les moyens électroniques.
Dans la majorité des pays développés, la demande de billets est en croissance ou stable. Dans les pays émergents, dont le taux de bancarisation est faible, le cash continue de jouer un rôle central. Les initiatives de monnaie mobile (par exemple, M-Pesa) se finissent paradoxalement par un retrait de liquide et sont sans impact sur la demande de billets. Par ailleurs, le climat de défiance vis-à-vis du système financier et ses crises à répétition renforce l’appétence pour les espèces, qui font figure de valeur refuge. Le sentiment est que l’argent, une fois glissé dans la poche, est disponible, indépendamment de la faillite d’une banque, de la chute d’un État ou d’une fraude massive.
En France, on estime à 36 millions le nombre de consommateurs utilisant quotidiennement le cash et à 600 000 le nombre de commerces de proximité ayant des besoins de dépôts et de gestion de trésorerie importants (coffres connectés, TPE, etc.). Autant d’utilisateurs qui ne sont pas prêts à accepter la disparition des espèces et attendent un service adapté – mise à disposition de distributeurs, de services de traitement, de matériel, etc. – qui apporte davantage de valeur. Ils représentent un segment de clientèle difficile à ignorer.
Une nouvelle création de valeur au travers d’offres innovantes
Cessons alors d’appréhender la filière fiduciaire uniquement comme une chaîne logistique d’un support physique géré par des camions et stocké dans des coffres.
Devant le constat que le cash ne décroît pas, il faut repenser l’organisation de la filière, la faire évoluer, pour transformer ce centre de coût historique pour les banques en centre de profit, et générer une valeur supplémentaire pour le consommateur. Le client ne souhaite plus seulement voir son cash transporté en toute sécurité, il attend désormais que son traitement soit comparable aux autres supports, notamment en termes de délais de traitement et de gestion de trésorerie.
Pour la clientèle commerçante, principale consommatrice de la filière espèces, les produits et services historiques étaient la mise à disposition de matériel de dépôts/retrait, le ramassage des fonds à fréquence fixe, les commandes de monnaie et le recyclage des billets en Banque de France. Le délai entre le dépôt d’une coupure dans le coffre et son crédit sur le compte pouvait parfois aller jusqu’à plusieurs semaines. Désormais, le développement des coffres intelligents et du crédit sur fichier permet de décorréler le trajet physique du cash de son traitement logistique, avec un crédit à J des fonds déposés, indépendamment de leur acheminement vers le centre fort et la Banque de France. Le traitement des espèces est désormais dématérialisé. Il y a ici une véritable création de valeur ajoutée pour le client : on ne se contente plus de ramasser, on optimise la trésorerie… et on facture (matériel, service).
Les banques orientent de plus en plus leurs clients vers des solutions qui permettent de ne plus se déplacer en agence. C’est le cas depuis une dizaine d’années pour le dépôt d’espèces, les banques développant des partenariats avec les transporteurs de fonds pour que les espèces de leurs clients transitent directement vers la Banque de France sans passer par la case agence. De même, pour la mise à disposition de kits
La gestion des DAB se digitalise également. Des outils de gestion prédictive des automates ont été développés afin de diminuer les coûts de maintenance, accroître les taux de disponibilité (intervention sur l’appareil avant qu’il ne tombe en panne) et alimenter les banques en reportings quantitatifs et qualitatifs sur leurs parcs d’automates.
Enfin, pour améliorer la traçabilité des coupures et répondre aux exigences clients et réglementaires, les banques automatisent de plus en plus les opérations de dépôt d’espèces. Le dépôt est ainsi tracé de bout en bout via une référence identifiée par un code à barres (ou datamatrix), cette évolution permettant de stocker une grande quantité d’informations et d’offrir aux clients un reporting complet.
Une réorganisation des réseaux et de nouveaux business models
Le rapport de proximité entre les banques et leurs clients tend à disparaître au profit d’une relation digitalisée axée sur le « self care », qui permet au client d’effectuer un nombre croissant d’opérations depuis son smartphone. Les clients sont ainsi de moins en moins nombreux à se rendre en agence.
Cette tendance s’accompagne d’une rationalisation du maillage des réseaux bancaires, et de la Banque de France, qui accompagne le développement du recyclage externe des billets (traitement des billets au plus proche des lieux de transaction). Cette réorganisation se traduit par le passage de 71 à 38 comptoirs de la Banque de France à horizon 2020 et a, pour le moment, pour conséquence directe d’allonger les distances et le temps de transport… et donc d’accroître le coût de la circulation du cash.
Devant ce phénomène, certaines transformations sont indispensables, à la fois pour les transporteurs de fonds et pour les banques.
Les transporteurs doivent travailler sur :
- une gestion dynamique et optimisation des parcours de dessertes, associée à une gestion prédictive des automates pour réduire les coûts de transport ;
- le développement du recyclage interbancaire en centres forts afin de réduire les dessertes BDF et de raccourcir le cycle de vie du cash (le « Momentum » de Brink’s) ;
- la concentration et industrialisation des processus, avec comme dernier exemple fin 2017 le rachat de Temis par Brink’s France.
- au développement large d’offres retail porteuses de valeur ajoutée (gestion de trésorerie), qui réduisent également le risque de fraude en limitant la manipulation du cash ;
- à l’adaptation du réseau d’agences à leur typologie de clientèle, afin de proposer des services et des modalités de dépôt plus ciblés.
Des plans d’envergure ont été menés chez les principaux acteurs bancaires pour optimiser le maillage d’agences, notamment en fonction des dépôts de cash. L’enjeu étant de trouver le subtil équilibre entre les impératifs de sécurité et le maintien d’une proximité avec les zones d’activité à potentiel sur les dépôts cash.
Plusieurs groupes ont abordé partiellement le sujet, mais réinventer le modèle dans son ensemble requiert une approche systémique adressant toute la part de toute la chaîne de valeur. Oublier cela engendrerait le risque de se voir distancer sur un point clé de l’offre bancaire : la fourniture des services innovants sur un moyen de paiement historique et fort.