Réconcilie finance et croissance

Le capitalisme « patient »

Créé le

29.04.2015

-

Mis à jour le

26.05.2015

Pour que la finance aille dans le sens de la croissance économique, de l’intérêt général, voire même de l’intérêt des générations futures, il ne suffit pas de la réguler. Il faut aussi et surtout qu’elle soit patiente et investie sur le long terme : est-ce le cas à l’heure actuelle ?

La finance serait-elle vouée à œuvrer contre l’intérêt général ? Sept ans après la plus grande crise de l’histoire connue par le secteur financier depuis l’après-guerre, la question revient régulièrement dans le débat public. Les scandales à répétition qui ont entaché le secteur financier depuis quelques années (l’affaire du Libor, la manipulation des taux de changes, etc.) et les amendes record payées depuis 2009 – estimées à quelque 230 milliards de dollars [1] – ont, à l’évidence, laissé des traces.

 

Crise et réforme du secteur financier

Le monde post-crise financière a été marqué, dans le sillage des sommets du G20, notamment celui de Londres en 2009, par un durcissement sans précédent de la régulation du secteur financier. En premier lieu aux États-Unis puis en Europe, les institutions financières ont dû revoir leur montant de capitaux propres et parfois leurs propres « business modèles » à l’aune de la nouvelle réglementation financière. La supervision a été repensée, le contrôle des risques renforcé et Les banques et assureurs sont désormais tenus de se conformer à des normes prudentielles de plus en plus contraignantes. Certains produits toxiques abandonnés. Des réformes indispensables dans la gouvernance des marchés financiers mondiaux, dans la lutte contre les paradis fiscaux et dans la régulation bancaire ont été mises en œuvre. Même les hedge funds et fonds de private equity sont régulés [2] .

 

Tel un nouveau serment d'Hippocrate, qui demande aux médecins de ne pas causer de tort à leur patient, les banquiers et les assureurs le jurent : désormais, ils ne fauteront plus. Mais, force est de constater que les discours se sont quelque peu adoucis.

La séparation des banques en deux entités a été écartée en Europe continentale. Un rapporteur du Parlement de Strasbourg déclarait même récemment : « Rien ne dit que le trading soit plus risqué que le prêt [3] ». La « Volker Rule » aux États-Unis s’appliquera mais de manière souple et pragmatique. Peut-être que les États et les régulateurs ont pris conscience que la panne du système financier et le déclenchement de la crise relèvent plus d’un problème de « rapport au temps » étant donné la difficulté de ce dernier à jouer son rôle de transformation intertemporelle.

En effet, le monde n'a jamais disposé d'autant de liquidités. Mais celles-ci ont rarement été aussi mal employées : alors que les besoins de financement à long terme ont littéralement explosé, l'épargne mondiale est orientée vers les placements à court terme !

 

« Le seul intérêt de l’argent est son emploi [4] »

Si l’économie était un moteur, la finance en serait certainement l’huile. Une huile dont le seul objectif devrait être de permettre à l’économie de tourner et de remplir à son tour un ou plusieurs de ses objectifs. Parmi ces derniers : création d’emploi, croissance économique, équilibre de la balance des paiements et maîtrise de l’inflation.

On l’oublie trop souvent, mais la « finance » recouvre des réalités extrêmement vastes, et des acteurs hétérogènes aux caractéristiques et objectifs multiples. Un point commun toutefois rassemble les acteurs financiers : leur rapport au temps, lui-même reflet des exigences de rendements des actionnaires. Tel a été, du reste, l’un des ressorts fondamentaux de la crise de 2008 : à la base de celle-ci, des exigences de rendements sur fonds propres sans doute beaucoup trop élevés couplées à des mesures comptables, prudentielles et des politiques monétaires favorisant de manière excessive le court plutôt que le long terme. Ce qui empêche de plus en plus le système financier de jouer son rôle de transformation des dépôts à court terme en financements à long terme !

La mise en place d’un « capitalisme patient » passe par le secteur financier qui doit mieux prendre en compte le long terme. Cela n’a rien de facile, mais c’est pourtant indispensable. Un capital impatient ne peut générer que des entreprises impatientes et donc une mauvaise allocation du capital. À l’inverse, un capital patient orientera plus facilement les financements vers des investissements productifs, des infrastructures stratégiques ainsi que la transition énergétique. C’est ainsi que l’intérêt général sera mieux « servi » par la finance.

Les fonds de pension publics ou privés, les assureurs et les fonds souverains (pour ne citer qu’eux) constituent par définition [5] des acteurs de « long terme ». À l’inverse, les activités de trading dits pour « compte-propre » dont le trading haute fréquence, ont des horizons très « court-termistes ». Entre les deux extrêmes, se situent les autres institutions financières : banques, gestionnaires d’actifs et hedge funds.

L’ensemble de ces acteurs reste toutefois influencé par la nature des actionnaires et leurs exigences de rendements, la régulation, ou encore les normes comptables et l’appétit au risque. Ces facteurs dessinent aujourd’hui la frontière entre les acteurs de court et de long terme et force est de constater que le court terme semble avoir pris le pas sur le long terme, dans une forme de « Blitz capitalism ». C’est donc autour de ces déterminants que la réflexion en faveur d’un secteur financier plus patient doit être engagée.

 

Le vrai problème de la finance : le manque d’investisseurs longs

Le capital naturel, le capital humain et le capital financier cohabitent et présentent également des rapports au temps qui sont par essence désynchronisés. Réduire la vitesse du capital financier, c’est permettre à la finance de jouer son rôle de transformation de ressources « courtes » en emplois « longs » et illiquides. Dans le domaine du financement des infrastructures stratégiques, de la transition énergétique ou encore des TPE/PME/ETI, le rôle d’un secteur financier plus patient est crucial. Il contribue dans ce cadre directement à la croissance de long terme et au bien être, bref à l’intérêt général.

Un rapport du World Economic Forum de 2011, estimait que les fonds gérés par les investisseurs de long terme représentaient 27 000 milliards de dollars. Malheureusement, il précisait aussi que plus de trois quarts de ces montants n’étaient pas en réalité dédiés au long terme. Des contraintes prudentielles et comptables, ainsi que des stratégies d’investissements couplées à des contraintes de passifs [6] réduisent à 6 500 milliards de dollars les montants réellement dédiés à un horizon long.

De plus, les marchés de capitaux ont des horizons d’investissement de plus en plus courts. La durée de détention moyenne sur le NYSE (New York Stock Exchange) étant passée de 5 ans dans les années 80 à moins de 5 mois 30 ans plus tard [7] . Comment financer des infrastructures (aéroports, ports, distribution d’électricité, etc.) sur 20 ou 30 ans avec des horizons aussi courts ?

Au-delà des besoins d’infrastructures stratégiques, la transition énergétique vers un monde moins « gourmand » en carbone est probablement le défi majeur de ce début de siècle. Le changement climatique menace la santé et les vies de plusieurs milliards d’êtres humains. Selon plusieurs scientifiques, les températures pourraient augmenter de 4 degrés d’ici à 2080 si les émissions de CO2 ne sont pas réduites.

Les économistes prédisent que le changement climatique coûtera à l'économie mondiale plusieurs milliers de milliards de dollars par an d'ici à la fin du siècle [8] . Les besoins supplémentaires en capitaux pour répondre à ce défi et lisser les effets du changement climatique sont évalués à 1 000 milliards de dollars par an. La question du financement de la transition énergétique est donc cruciale.

Au-delà de l’intérêt général, il s’agit là de l’intérêt des générations futures. Sans la finance, il sera impossible à satisfaire. Seul un secteur financier plus orienté vers le long terme pourra contribuer à satisfaire ces besoins.

Ainsi, face aux besoins d’investissement de long terme massifs, l’économie mondiale ne peut fonctionner durablement sans infrastructures adéquates. Cette réalité appelle le renforcement d’une finance différente dans le siècle qui s’ouvre.

 

La finance du XXIe siècle sera « patiente » ou elle ne sera pas

Pour y arriver, nous avons besoin de changer nos mesures. L’impact de la comptabilité et des règles dites de « mark-to-market » doit être revu. La régulation transformant les banques en fonds obligataires assis sur des matelas de cash qu’elles ne prêtent plus également. Les États doivent aussi apprendre, mieux qu’aujourd’hui, à « jeter des ponts » entre les besoins de financement et d’investissement des pays et l’offre produits du secteur financier privé : partenariats publics privés, émissions obligataires vertes, création de fonds en capital sectoriels dédiés aux secteurs clés de la croissance, évolution raisonnable de la réglementation financière pour capturer les promesses des financements innovants qui restent à inventer.

Ajoutons enfin à cela le rôle primordial des grandes banques centrales dans la fixation du « prix » du temps sur les marchés, les taux d’intérêt. Comme évoqué plus haut, certaines d’entre elles [9] ont rendu difficile voire impossible l’arbitrage entre court terme et long terme. Il est en effet paradoxal de vouloir favoriser le long terme avec des taux nuls voire négatifs [10] . Ces taux d’intérêt négatifs contribuent à distordre l’horizon temporel en annihilant la « rémunération de la patience ». Ceci explique notamment que les entreprises préfèrent racheter leurs propres actions, comportement court-termiste s’il en est, qu’investir dans leur outil productif. Or, comment permettre à la finance de remplir son rôle de transformation de l’épargne en investissement ? Du court terme en long terme ?

Pour être plus patiente, loin des excès de la finance d’hier, la finance du XXIe siècle devra également être morale, responsable, écologique, orientée vers les besoins fondamentaux de la croissance et de l’Humanité, ou elle ne sera pas.

Ainsi donc, la pierre est dans le jardin des régulateurs, des banques centrales et des États. Mais elle l’est aussi dans celui des professionnels de la finance. Loin des mythes d’Icare et de Phaéton, du crime d’hybris et de déraison, la finance pour se réconcilier avec l’intérêt général devra d’abord se réconcilier avec elle-même : le temps long et l’alignement avec le sens de l’utile.

De quoi nourrir le cursus financier de nos prochains dirigeants…



1 Selon les analystes de Morgan Stanley. Source : http://www.marketwatch.com/story/banks-were-fined-230-billion-but-it-wont-stop-bad-behavior-2014-12-23. 2 Alternative Investment Fund Managers Directive entrée en vigueur en 2013 dans l’Union Européenne. Notons que cette directive exigeant l’envoi de plusieurs données massives aux régulateurs n’impose aucune méthode « homogène » en termes de gestion des risques (principalement de marché et de liquidité) et pose des questions quant à l’utilisation et exploitation effective de la masse d’information par le régulateur. 3 L’Opinion : « Menace sur le projet européenne de séparation bancaire », janvier 2015. 4 Benjamin Franklin, « Almanach du pauvre Richard ». 5 Même si, tel qu’indiqué plus bas, en pratique certains de ces investisseurs « longs » s’orientent de plus en plus vers le court terme. 6 Obligeant les fonds de pension et assureurs à faire face à des engagements de court terme. 7 Selon un rapport de l’OCDE de 2008. 8 1 900 milliards de dollars par an pour la seule économie américaine ! Source : Natural Resources Defense Council (2008), « The Cost of Climate Change ». 9 La FED au départ, puis plus tard la Bank of England, la Bank of Japan et la BCE. 10 L’Allemagne emprunte aujourd’hui à des taux négatifs jusqu’à 7 ans et le taux à 10 ans est très proche de 0. Ces taux sont certes la résultante des anticipations des agents économiques mais qui restent largement influencées par les politiques des grandes Banques centrales.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº785bis
Notes :
1 Selon les analystes de Morgan Stanley. Source : http://www.marketwatch.com/story/banks-were-fined-230-billion-but-it-wont-stop-bad-behavior-2014-12-23.
2 Alternative Investment Fund Managers Directive entrée en vigueur en 2013 dans l’Union Européenne. Notons que cette directive exigeant l’envoi de plusieurs données massives aux régulateurs n’impose aucune méthode « homogène » en termes de gestion des risques (principalement de marché et de liquidité) et pose des questions quant à l’utilisation et exploitation effective de la masse d’information par le régulateur.
3 L’Opinion : « Menace sur le projet européenne de séparation bancaire », janvier 2015.
4 Benjamin Franklin, « Almanach du pauvre Richard ».
5 Même si, tel qu’indiqué plus bas, en pratique certains de ces investisseurs « longs » s’orientent de plus en plus vers le court terme.
6 Obligeant les fonds de pension et assureurs à faire face à des engagements de court terme.
7 Selon un rapport de l’OCDE de 2008.
8 1 900 milliards de dollars par an pour la seule économie américaine ! Source : Natural Resources Defense Council (2008), « The Cost of Climate Change ».
9 La FED au départ, puis plus tard la Bank of England, la Bank of Japan et la BCE.
10 L’Allemagne emprunte aujourd’hui à des taux négatifs jusqu’à 7 ans et le taux à 10 ans est très proche de 0. Ces taux sont certes la résultante des anticipations des agents économiques mais qui restent largement influencées par les politiques des grandes Banques centrales.