Repousser de six mois la date du Brexit peut apparaître comme une chance pour la Place financière de Paris. Ce délai devrait en effet lui permettre de trouver une solution à la question de savoir comment faire de Paris un acteur majeur de la compensation d’actifs libellés en euro. Le sujet revêt une importance stratégique et politique majeure qui dépasse largement les seules considérations effroyablement techniques des salles de marché.
Si le Brexit a lieu…
Supposons que le Brexit ait bien lieu. Pas de doute, dans ce scénario, la zone euro jugera essentiel de reprendre le contrôle de sa monnaie. Et en particulier le contrôle des transactions de marché en euros qui se négocient et se compensent pour l’instant à Londres pour des montants très importants. Les swaps de taux représentent la très grande majorité de ces transactions, soit 900 000 opérations correspondant à un encours d’environ 110 trillions d’euros
Soucieuse de ne pas rendre le divorce avec le Royaume-Uni encore plus inextricable, la Commission européenne a accordé une dérogation temporaire d’un an (partant dès le premier jour du Brexit) pour que la compensation de ces swaps de taux reste à Londres. L’idée de Bruxelles est clairement affichée : cette dérogation doit offrir aux établissements financiers le moyen de transférer leurs positions de Londres vers une ou plusieurs places financières situées dans l’un des 27 États membres de l’Union Européenne.
Le choix sera vite fait : ou bien ce transfert se fera chez Eurex clearing, filiale de Deutsche Boerse, la chambre de compensation installée à Francfort, ou bien le choix se portera sur Paris, chez LCH, la branche française de LCH Group appartenant au London Stock Exchange (LSE). Seules ces deux chambres de compensation ont la taille critique pour accueillir une telle activité à ce jour. Et la volonté de ne pas fragmenter ce marché et d’entraîner de facto des coûts supplémentaires, poussera sans doute à choisir l’une ou l’autre de ces places.
Si Francfort est choisi…
Imaginons maintenant que Francfort (Eurex Clearing) soit retenue pour accueillir la compensation des swaps de taux en euros. Ce choix aura une conséquence immédiate : les montants de collatéral nécessaires aux établissements financiers pour garantir ces opérations de compensation inciteront ces derniers à transférer leurs actifs d’Euroclear, où ces collatéraux sont logés en grande partie, vers Francfort chez Clearstream, concurrente d’Euroclear.
Ce transfert massif aura pour conséquence de permettre à Deutsche Boerse de devenir le principal pôle d’attraction non seulement pour les activités de compensation, mais par construction pour l’ensemble des activités de cotation d’actions et de négociation en bourse.
Une grande entreprise du CAC 40 aura tout intérêt à transférer sa cotation à Francfort, devenu le principal pôle de liquidité en euros dont elle a besoin pour se développer.
Les sociétés de gestion tiendront le même raisonnement : gérer des actifs servant de collatéral devenant de plus en plus stratégique, Francfort sera par définition la mieux placée pour attirer leurs activités de marchés en euros.
L’avenir de la Place financière française est en jeu
Tout écosystème boursier repose sur un équilibre particulier pour les intermédiaires financiers entre la cotation des grandes entreprises, très rentable, venant compenser la cotation des PME/PMI très peu rentable. Que les grandes entreprises émigrent vers Francfort pour se faire coter, pour les raisons qu’on vient d’indiquer et c’est l’avenir de la Place financière française en général qui sera en jeu.
Derrière ces enjeux du Brexit et de la compensation, c’est donc le financement par le marché des PME/PMI françaises, principales créatrices d’emplois faut-il le rappeler, qui se pose. Que le sujet de la compensation paraisse à première vue excessivement technique ne doit pas occulter ce défi : conserver une offre de compensation forte en euros à Paris est la clé de voûte du maintien d’un écosystème permettant d’assurer le financement de nos entreprises. Il est urgent que les principaux acteurs de la Place financière de Paris se mobilisent sur ce sujet.
Les banques américaines en embuscade
D’autant plus qu’assises sur un marché financier puissant et très rémunérateur, les grandes banques américaines sont aujourd’hui parties à la conquête du monde et en particulier de la zone euro. Une Place financière forte, assise sur des infrastructures de post marché attractives et efficientes, sur une offre de règlement livraison et de conservation de référence, est un enjeu vital pour les banques françaises face à cette redoutable concurrence. C’est aussi une condition fondamentale pour assurer le financement de nos PME-PMI et un actif essentiel pour défendre notre souveraineté.
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1 Chiffres 20018 publiés par LCH Group.