Banque d’investissement et de marché

BIM : contre la pensée-minute universelle

Créé le

09.11.2011

-

Mis à jour le

01.12.2011

Contrairement aux a priori souvent entendus ces derniers temps, la recomposition du secteur bancaire américain marque une montée en puissance du modèle de la banque universelle, au détriment de celui de banque d’investissement indépendante. Et les banques françaises ne pèsent pas lourd sur les activités de marché…

« Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l'événement » disait le philosophe Gilles Deleuze en 1977. 35 ans plus tard, il faut compter également de plus en plus sur Internet et les réseaux sociaux pour créer l’événement. Internet, tout comme le journalisme, la radio ou la télévision, découvre en lui-même une pensée autonome et suffisante, sans avoir besoin de se référer à la vérité. « Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s'ils veulent se conformer aux normes. C'est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute » disait Gilles Deleuze. Or, dans la ligne des crises violentes de ces dernières années, un coupable est nécessairement désigné, en l'occurrence la banque. La pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute sur la banque brouille la vérité.

La dernière pensée-interview en date est architecturale : derrière la façade de la banque de dépôts, les banques françaises gâcheraient leurs fonds propres dans l’activité de banque de marché. La vérité, c’est que les plus grandes banques de marché au monde sont toujours américaines, et qu'à côté d'elles, les banques européennes sont des naines. Surtout les banques françaises d'ailleurs : parmi les 13 plus grosses banques du monde dans cette activité, on compte 5 américaines, 1 allemande, 3 anglaises, 2 suisses et 2 françaises.

Aux États-Unis, la banque universelle monte en puissance

Les trois premières banques par l’activité BIM sont américaines : Goldman Sachs (avec 35 milliards de dollars en produit net bancaire en 2010), JPMorgan Chase (34 mds) et Bank of America (28 mds). La 4e est allemande (Deutsche Bank, 23 mds), la 5e encore américaine (Citigroup) puis viennent deux anglaises (Barclay avec 21 mds et HSBC, 20 mds [1] ). Dans le groupe des banques dont l’activité de BIM est la plus faible, on trouve Credit Suisse (17 mds), une américaine (Morgan Stanley, 16 mds), BNP Paribas (16 mds), la deuxième suisse (UBS, 12,8 mds), une anglaise nationalisée (RBS) et, pour finir, Société Générale (10 mds).

La crise financière de 2008 a réduit les grandes banques d'investissement indépendantes aux États-Unis à essentiellement deux établissements : Goldman Sachs (une « banque d'investissement pure ») et, dans une moindre mesure, Morgan Stanley, puisque Lehman Brothers et Merrill Lynch ont disparu en 2008. Barclays a racheté une partie de Lehman Brothers et est passée de la 12e place en 2006 à la 5e en 2010, tandis que JPMorgan Chase a acquis Bear Stearns, passant de la 10e à la 2e place. Bank of America a quant à elle repris Merrill Lynch, progressant de la 6e à la 3e place. En conséquence, la part de marché de l’activité banque de marché a fait un bond pour ces trois groupes bancaires universels entre 2006 et 2010, accélérant la tendance de longue date de supériorité du modèle de banque universelle sur celui de grande banque d'investissement indépendante.

Pas d’augmentation de la concentration

Contrairement à ce qui se dit, il n’y a pas eu d’augmentation de la concentration : les cinq plus grosses banques d’investissement et de marché avaient près de 50 % du marché en 2006, et elles n’ont plus que 43,3 % en 2010. Il y a toujours quatre banques universelles parmi les cinq premières. Mais l’ordre a changé : Credit Suisse et UBS sont sorties du peloton de tête et sont remplacées par JPMorgan Chase et Bank of America.

Les banques peuvent être classées en trois catégories selon l’importance des revenus de l’activité banque d'investissement et de marché dans leur chiffre d'affaires global en 2010 :

  • plus de 50 % : Goldman Sachs, Deutsche Bank, Barclays et Credit Suisse ;
  • de 20 à 40 % : Morgan Stanley, UBS, Citigroup, JPMorgan Chase et HSBC ;
  • de 17 à 20 % : Bank of America, BNP Paribas, Société Générale et RBS.
On voit bien, contrairement à la pensée-minute, que les banques françaises sont celles qui ont la plus faible activité banque d'investissement et de marché, à la fois en absolu (en milliards de dollars) et en relatif (par rapport au reste de leur activité).

« Investissement » et « marché »

Mais il faut entrer plus dans le détail : dans « banque d’investissement et de marché », il y a « investissement » et « marché ». La première activité englobe le financement d’entreprises. Or les deux banques françaises sont celles qui s’investissent le plus dans « l’investissement » et le moins dans « le marché ». Sans même prendre en compte Goldman Sachs, Deutsche Bank ou  Barclays qui font l’essentiel de leur activité dans les marchés de taux (Debt origination, sales and trading), les banques généralistes comme JPMorgan Chase et Bank of America réalisent moins de 20 % de leur activité banque d'investissement et de marché dans le financement d’entreprises, mais BNP Paribas et Société Générale plus de 35 %. Les deux américaines sont aux trois quarts investies dans les marchés (Equity & Debt origination, sales and trading), les deux banques françaises pour moins des deux tiers.

Les banquiers français se rapprochent du modèle américain

Et pourtant, les banques françaises ont annoncé en septembre 2011 vouloir réduire la taille de leur bilan [2] : BNP Paribas de 10 % d'ici à la fin de 2012 (soit 70 milliards d'euros d'actifs pondérés) et la Société Générale en sortant de certains métiers trop consommateurs de fonds propres.

Mais contrairement à la pensée-entretien précitée, il ne s’agit pas de sortir des activités de marché mais bien des financements en dollars, comme les crédits export ou le financement de bateaux ou d'avions. Les armateurs et les compagnies aériennes devront changer de banquiers ! En réalité, les banques françaises vont se rapprocher du modèle américain et accroître la part des fonds propres alloués aux marchés de capitaux pour devenir de simples intermédiaires du financement des entreprises.

On distingue deux systèmes financiers : la finance indirecte dans laquelle prédomine le financement par crédit bancaire, comme en France, et la finance directe qui tire son financement des marchés comme aux États-Unis. Les établissements de crédit financent les économies d’endettement, les banques d’investissement et de marché font vivre la finance directe. Or Bâle III pousse à la finance directe, car le crédit engloutit les fonds propres plus que la finance de marché. Il va donc falloir que les entreprises françaises tirent leur financement du marché. Vaste programme.

1 Source : Standard & Poor’s, « For Universal Banks, The Recent Dominance Of Investment Banking Is Giving Way To More Balanced Earnings », Financial Institutions Research, 30 juin 2011. 2 « Les banques françaises accélèrent la réduction de la taille de leur bilan », Les Échos, 14 septembre 2011.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº742
Notes :
1 Source : Standard & Poor’s, « For Universal Banks, The Recent Dominance Of Investment Banking Is Giving Way To More Balanced Earnings », Financial Institutions Research, 30 juin 2011.
2 « Les banques françaises accélèrent la réduction de la taille de leur bilan », Les Échos, 14 septembre 2011.